Lundi 1 novembre 2010 1 01 /11 /Nov /2010 22:13

 

Bardem-biutiful

 

Je viens annoncer une mauvaise nouvelle, pardonnez-moi: on a perdu Alejandro Gonzàlez Iñarritu dans les ruelles de « L’Espagne du bas », vu pour la dernière fois en éco-cinéaste dévoué à la cause des plus démunis,  ces pauvres vertueux et dignes comme chacun le sait, tous  solidaires comme il se doit. C’est bien dommage.


On a perdu le Mexicain couillu de film-chorales, à l’impertinence musclée toujours servie par des acteurs impeccables, des scénarios plutôt fins, des obsessions originales. On a perdu la rédemption, la sauvagerie et la solitude, l’impossible communication, la ferveur et la trame. On a perdu le propos. On a troqué le tragique qui demanderait un peu de travail pour le commode sordide, cette mode morbide qui confond caméras de surveillance et art filmique, discrétion de l’auteur avec paresse de rôder un seul discours un seul, une vue, une sensibilité, une voix. Il y a clairement abandon de poste. Cela nous donne un film bruyant mais muet, pathétique à la surenchère, vaste rayon Tuiles d'un Leroy  Merlin ouvert sans interruption, une exploration du réel dont la justesse dans la noirceur serait l’idéal miroir inversé du bonheur vu par Disney. Iñarritu semble connaître ce qu’il en est vraiment d’élever deux gosses avec une femme bipolaire, un cancer de la prostate, un chantier de clandestins sénégalais et chinois sur les bras et un frère véreux, et il nous le montre. Portrait d’un père-courage, « intermédiaire des ombres », comme j’ai pu le lire dans une « critique » vraiment tout à fait sur la plaque. Rien ne se passe, car dans la vie, à part dégénérer sur pied en attendant le grand trou, rien ne se passe. Ben tiens, comme c’est pratique.

 Et ceci durant 2h17 interminables, car bien sûr, le montage, c’est vulgaire. Tout est triste, tout est lourd, compliqué, douloureux, tout  le monde meurt, pleure, les murs pourrissent, les chinois sont gays (une petite touche de réel tellement réel), les hiboux morts jonchent la neige (encore une obscure image qu’il faudra qu’on m’explique). L’indigestion de pathos n’a jamais eu pour effet pourtant escompté, qu’on se le dise une bonne fois, de déclencher une immense compassion pour son prochain. On attend qu’ils finissent tous par crever, plutôt, et vite, pas pour leur délivrance à eux, non vraiment, plus rien à foutre à ce stade-là, mais pour la nôtre.

J’aurais dû me méfier d’un pitch frôlant l’attraction d’un parc de loisir pour membre du Front de Gauche: « C’est l’histoire d’un homme en chute libre. Sensible aux esprits, Uxbal, père de deux enfants, sent que la mort rôde. Confronté à un quotidien corrompu et à un destin contraire, il se bat pour pardonner, pour aimer, pour toujours. »

Wow.


Reprenons calmement les termes, voulez-vous, et observons cet étrange langage semblant pallier le silence total émanant de ces images mornes. Chute libre ? L’homme est né pauvre, s’est marié à une fébrile et ne joint presque jamais les deux bouts, à partir de quand exactement le déclin s’est-il mis en marche ? Un petit cancer pour accélérer le tout, d’accord, mais enfin, n’est-ce pas pour terminer le film en 2h17 plutôt qu’en deux ans et demi ? L’issue sans cela aurait-elle  eu l’once d’une luminosité accrue et les douleurs plus faibles ne se seraient-elles pas  étalées sur des décennies d’alcoolisme et d’avortements, d’expulsions et de Sida ? Heureusement,  puisqu’on a déjà vu ces films-là, qu’ils se déroulent déjà en bas de chez nous d’ailleurs, on nous rajoute un petit bonus. Un cancer, alors, admettons, c’est vrai, c’est original à cet âge-là et sur cette force de la nature, un cancer. Sensible aux esprits ? C’est peu clair, il tripote des morts pour recueillir leurs dernières paroles, et l’on ne sait trop bien si c’est du lard ou du cochon. Superstitieux tout au plus, imposteur probablement victime de ses propres croyances, comme tout pauvre bougre mal cultivé, pas de quoi l’inscrire sur son CV, si ? Et- puis cela ne sert absolument à rien dans cette déjà parfaite absence d’intrigue, il aurait pu chuchoter à l’oreille des tortillas, ou imiter le cri des moutons que cela nous aurait tout autant avancé.  Il sent que la mort rôde. Il n’a pas tellement besoin de le sentir, serais-je tentée de rétorquer, le film s’ouvre sur la révélation médicale de son cancer en phase terminale, il pisse du sang, il doit bien avoir quelques indices qu’effectivement, la vie s’annonce plus courte que prévue. Confronté à un quotidien corrompu, doit être mon passage préféré. Confronté ?, non, partie intégrante du système qu’il huile à coup de pot-de-vin, il est aussi salaud que les autres, mais on n’a pas le droit de le dire parce qu’il a un cancer, et deux enfants qu’il aime énormément. Tout est donc pardonné. C’est une victime digne, confrontée à un quotidien corrompu, le pauvre, mince alors. Et à un destin contraire. J’ai beau lire et relire, je ne comprends pas très bien le contraire d’un destin qui doit avoir alors un sens clair dans son cas, qu’on nous explique un peu lequel, donc. Il devait vivre et il va mourir ? Je ne comprends décidément pas grand-chose, ce doit être un très bon film d’auteur. Il se bat pour pardonner. Euh… à sa femme d’être folle ? Quelle grandeur d’âme, n’en jetez plus ! Pour aimer. Sa femme folle, oui, on le sait. Les hommes courageux ont toujours des femmes folles qu’ils aiment éperdument. Notons que dans son cas, il y arrive moyen, et finit toujours par la virer et l’interner sous les yeux cernés et mouillés de ses enfants tout à fait matures et conciliants, comme tous les enfants de pauvres qui grandissent trop vite et fument des cigarettes à sept ans, mon dieu, dans quel monde impitoyable et absurde vivons-nous donc. Pour toujours. Ah, ah ! Non, mais excusez-moi, « pour toujours » c’est déjà plus facile pour un type dont la vie s’arrête demain.


Le problème de ce résumé, c’est qu’il résume parfaitement le film. Je ne sais pas où Iñarritu est allé chercher qu’il ferait de meilleurs films sans se prononcer et sans même les écrire, en glorifiant le quotidien de salauds de pauvres magnifiés par un Javier Bardem anorexique et épuisé, qui peut au moins se targuer, après Mar Adentro et No Country for Old Men, de savoir parfaitement imiter les malades. Mais ensuite ?

On fait pleurer le badaud à coup de « Pas de bol quand même », de «La vie ça pique un peu quand on n’a pas d’argent », de « Ne m’oublie jamais, ma chérie – Oh non mon papounet adoré ». Ouais. On a tous un père, ou une idée au moins de ce à quoi cela peut ressembler, un cancer quelque part dans la famille, on rapproche les deux et on pleure tous à chaudes larmes contre le destin (contraire, et corrompu comme le quotidien). Il va falloir retourner transpirer un peu et oublier les ficelles de boucher discount. La lumière se rallume, on ne nous a strictement rien raconté, rien appris, rien donné comme matière même à réflexion, on a planté salement un Loft dans cette Espagne qui ne pourrit ni plus ni moins qu’ailleurs mais enfin il fallait bien choisir, et l’Espagne, c’est exotique pour un Mexicain, pour regarder avec complaisance la police taper sur les pauvres clandestins, Javier Bardem porter des couches, des chinois s’intoxiquer au monoxyde de carbone, et des gamins faire des fautes d’orthographes sur de mauvais dessins. La vision d’un panaméricain sur les pauvres de notre Europe nous indique qu’il voit la même chose que nous sur nos pauvres, à la bonne heure, tout en leur donnant des intentions chevaleresques que même nos plus romantico-dépressifs- engagés de faiseurs de faux films européens n’osent plus imaginer. Si ça c’est biutiful, si un homme qui n’a pas d’autre choix que de se regarder crever en ne trouvant aucune solution miraculeuse pour sa progéniture est grand, est héroïque par le simple fait qu’il souffre, et non pas des affres d’une conscience qui pourrait trouver un chemin, mais par les infirmes turpitudes d’un corps, excusez-moi, simplement malade, alors tout est terminé au royaume des fenêtres sur le monde. Même Dexter en personnage réel est plus convaincant, et une chose est sûre, il sait faire quelque chose de vraiment plus amusant de sa merde que de l’étaler sur les murs pour qu’en hochant la tête l’air catastrophé de rigueur, le spectateur des jours fériés lui accorde qu’elle pue. On a bien compris l’unique message : la vie est dure, quoi. Ah bon.

La lumière se rallume, donc (enfin !) et le film en jolie construction circulaire pour ceux du fond qui ont eu raison de s’endormir, s’achève en nous offrant le constat navrant que ce que l’on vient de voir n’était même pas mauvais. Si seulement. Ce n’était rien, à part du temps perdu ce qui peut déjà agacer. On se déplie, on se regarde et la sentence tombe :

« Ouais. Bon. »


Plus tard, sur le chemin du retour en repensant aux magistrales Amours chiennes, au poignant 21 grammes, au désarmant Babel, on rajoutera un faible, coincé entre les dents serrées :

« Fais chier, tiens ».


À cinéma-réalité, critique-réalité.

Publié dans : Cinéma cinéma
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