Partager l'article ! À l’ouest rien de jaune, initiation anglo-allemande à l’homme complet.: Celui qui commence l’héroïne après avoir vu Trainspotting, se ...
Celui qui commence l’héroïne après avoir vu Trainspotting, se suicide après avoir écouté Judas Priest ou tue après avoir vu Tueurs nés n’est pas une victime. C’est un triste crétin de suiveur qui ne lit pas assez de bons livres et cherche des excuses au bien mauvais endroit.
(Notice d’emploi)
Lecture croisée autour de :
Aldous Huxley, Jaune de Crome, 10-18, 1981 (première édition 1920).
Si vous possédez dans vos trésors un exemplaire de Jaune de Crome, eh bien encadrez-le comme une relique, car il n’existe plus. L’on préfère nous bourrer jusqu’à la nausée du Meilleur des mondes, intéressant, je ne dis pas, comme curiosité d’anticipation, mais parfaitement mineur à côté de ce Jaune, ou autre Contrepoint, qui s’inscrit dans mes chairs comme l’un des meilleurs romans à portraits psychologiques de notre feu XXe siècle. Et qui est également épuisé depuis belle lurette.
Et :
Erich Maria Remarque, À l’ouest rien de nouveau, LGF, 2009 (première édition1929).
Très court mais magistral cri de bête blessée. Qu’importe que l’auteur n’ait lui-même été au front que deux semaines avant de se vautrer dans les réjouissances mondaines d’une Allemagne vexée, préparant sa revanche. Son cri infuse et perdure, et déchire ce jour-même nos yeux. Pour ne rien dire du cœur, qui n’en est pourtant pas à sa première raclée.
En temps de guerre, il y a ceux qui se battent et ne reviennent jamais vraiment du front, et il y a ceux qui ne sont jamais partis mais compatissent, en tirant sur leurs cigares, en pelotant les poitrines blanches des donzelles sous les tonnelles, croyant refaire le monde, y contribuant en survivant. Portes ouvertes, nous sommes d’accord.
Il n’y a que deux sortes d’hommes. Le soldat et l’écrivain. L’homme complet et profondément utile puisqu’il faut l’être, est la somme des deux. Ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre ne méritent aucunement leur titre.
Il n’existe, à mon modeste sens, qu’une littérature capable de nous parler à tous, de nous mettre d’accord, de faire cesser les jérémiades sans fin des futurs obsolètes néo-post-machins.
La littérature de guerre. Portes ouvertes ?
Denis a 19 ans et se rêve poète. Il arrive à Crome pour quelques semaines de vacances au cours desquelles il va beaucoup discuter. Il ne va même faire que cela. Mais son brio irrite les convenances, et sa mue le dénude, l’affaiblit, et le perd. Rien ne se passe, mais déjà Denis disparaît, n’est plus là.
À l’ouest, pourtant, l’on se bat « pour de vrai » avec rage, c’est la Première. La puissance inenvisageable de son feu nouveau détériore jusqu’aux cœurs les plus durs.
Paul Bäumer a 19 ans. Ses camarades de classe et lui-même, souci patriotique oblige, s’engagent volontairement. Ils y sont, ils y restent. Foutus Français. Calcinés tous ensemble.
« Les droites parallèles, songea Denis, ne se rencontrent qu’à l’infini. Il pourrait bien parler à tout jamais du sommeil, charmeur de soucis, et elle, de météorologie, jusqu’à la fin des temps. Établit-on jamais un contact avec n’importe qui ? Nous sommes tous des droites parallèles. Jenny était simplement un peu plus parallèle que la plupart d’entre nous. »
Jaune de Crome, p 31.
« Ils écrivaient, ils parlaient encore, et nous, nous voyions des ambulances et des mourants ; tandis que servir l’État était pour eux la valeur suprême, nous savions déjà que la peur de la mort était la plus forte. Malgré cela nous ne devînmes ni émeutiers, ni déserteurs, ni lâches (tous ces mots-là leur venaient si vite à la bouche !) ; nous aimions notre patrie tout autant qu’eux et lors de chaque attaque nous allions courageusement de l’avant ; mais déjà nous avions appris à faire des distinctions, nous avions tout d’un coup commencé de voir et nous voyions que de leur univers rien ne restait debout. Nous nous trouvâmes soudain épouvantablement seuls – et c’est tout seuls qu’il nous fallait nous tirer d’affaire. »
« Pour moi, le front est un tourbillon sinistre. Lorsqu’on est encore loin du centre, dans une eau calme, on sent déjà la force aspirante qui nous attire, lentement, inévitablement, sans qu’on puisse y opposer beaucoup de résistance. Mais de la terre et de l’air nous viennent des forces défensives, surtout de la terre. Pour personne, la terre n’a autant d’importance que pour le soldat. […] Une partie de notre être, au premier grondement des obus, s’est brusquement vue ramenée à des milliers d’années en arrière. C’est l’instinct de la bête qui s’éveille en nous, qui nous guide et qui nous protège. Il n’est pas conscient, il est beaucoup plus rapide, beaucoup plus sûr et infaillible que la conscience claire ; on ne peut pas expliquer ce phénomène. Voici qu’on marche sans penser à rien et soudain on se retrouve couché dans un creux de terrain et l’on voit au-dessus de soi se disperser des éclats d’obus, mais on ne peut pas se rappeler avoir entendu arriver l’obus, ni avoir songé à se jeter par terre. Si l’on avait attendu de le faire, l’on ne serait plus maintenant qu’un peu de chair çà et là répandu. C’est cet autre élément, ce flair perspicace qui nous a projetés à terre et qui nous a sauvés sans qu’on sache comment. Si ce n’était pas cela, il y a longtemps que, des Flandres aux Vosges, il ne subsisterait plus un seul homme.
Quand nous partons, nous ne sommes que de vulgaires soldats, maussades ou de bonne humeur et, quand nous arrivons dans la zone où commence le front, nous sommes devenus des hommes-bêtes. »
À l’ouest rien de nouveau, pp 18, 54.
« – En cet instant même, poursuivit-il, il se passe les horreurs les plus épouvantables dans tous les coins du monde. Il y a des gens qui se font écraser, taillader, désentripailler, mutiler ; leurs cadavres pourrissent et leurs yeux se décomposent avec le reste. Des hurlements de douleur et de peur vibrent à travers l’air, à la vitesse de trois cent trente mètres par seconde. Après s’être propagés pendant trois secondes, ils sont parfaitement imperceptibles. Ce sont là des faits lamentables ; mais en jouissons-nous moins de la vie ? Non, bien certainement. Nous éprouvons de la sympathie, sans doute, nous nous représentons en imagination les souffrances des nations et des individus, et nous les déplorons. Mais après tout, qu’est-ce que la sympathie et l’imagination ? Bien peu de chose, à moins que la personne pour qui nous éprouvons de la sympathie ne soit impliquée de près dans nos affections ; et même alors, elles ne vont pas bien loin. Et c’est là une bonne chose ; car si l’on avait l’imagination assez vive et une sympathie suffisamment sensible pour comprendre et ressentir véritablement les souffrances d’autrui, on n’aurait jamais un instant de tranquillité d’esprit. Une race véritablement sympathique ne connaîtrait seulement pas la signification du bonheur. Mais heureusement, comme je l’ai déjà dit, nous ne sommes pas une race sympathique. Au début de la guerre, je croyais que je souffrais réellement, par l’imagination et la sympathie, avec ceux qui souffraient physiquement. Mais au bout d’un mois ou deux, je fus obligé de reconnaître qu’il n’en était rien ».
Jaune de Crome, p 142.
« Les cris continuent. Ce ne sont pas des êtres humains qui peuvent crier si terriblement. Kat dit : “chevaux blessés. ”
Je n’ai encore jamais entendu crier des chevaux et je puis à peine le croire. C’est toute la détresse du monde. C’est la créature martyrisée, c’est une douleur sauvage, et terrible qui gémit ainsi. Nous sommes devenus blêmes. Detering se dresse : “Nom de Dieu ! achevez-les donc !” […] Detering va et vient en pestant. “Je voudrais savoir le mal qu’ont fait ces bêtes.” Ensuite, il revient sur le même sujet. Sa voix est émue, elle est presque solennelle lorsqu’il lance : “Je vous le dis, que des animaux fassent la guerre, c’est la plus grande abomination qui soit !”»
À l’ouest rien de nouveau, pp 59, 61.
« On est toujours seul dans la souffrance ; c’est là un fait déprimant quand on se trouve être celui qui souffre ; mais il rend possible le plaisir pour le reste du monde. »
Jaune de Crome, p 142.
Toutes les voix du monde, dans ce réseau de citations croisées se répondent au hasard, se mettent en place, permettent de respirer les odeurs de leurs corps enveloppant les pierres éclatées qui, à terre, elles, ne pourrissent pas. Paul enjambe les mutilés, regarde ses camarades tomber, s’épaissit, devient imperméable aux vues, ne saigne de toutes ses veines que lorsque la douceur cruelle du retour au village, en permission, l’écorche et l’isole, homme-bête qu’il a fini par ne plus savoir quitter. Aucun retour possible. La guerre est une école pour ceux qui avaient déjà une vie, qu’ils réintègreront tout au plus noircis et abîmés. Mais à 19 ans, l’on n’a aucune vie à défendre, à revendiquer, à laquelle se raccrocher. Les trop jeunes survivants sont aussi terminés que les troncs de leurs compagnons arrachés de leurs jambes par les mines et qui siègent, épouvantails grotesques, sur les branches des arbres.
Ils se couchent et crient leurs secrets à la terre, avant d’y retourner.
Paul, engagé volontaire, a signé simplement sa perte, dans tous les sens du terme. Aucun besoin de métaphores.
« - C’est la pierre de touche de l’esprit littéraire, dit Denis : le
sentiment que les mots possèdent un pouvoir. […] Avec des mots appropriés et harmonieux, les magiciens ont extrait des lapins de chapeaux vides, et des esprits, des éléments. Leurs descendants,
les littérateurs, poursuivent le même procédé, emboîtant leurs formules verbales les unes dans les autres, et tremblant de délice et d’effroi devant le pouvoir du sortilège achevé. Tirer des
lapins de chapeaux vides ? Non, leurs sortilèges sont d’une puissance plus subtile, car ils suscitent des émotions chez les cerveaux vides. »
Jaune de Crome, pp 189-190.
Denis regarde et écoute beaucoup cette assemblée de l’aristocratie anglaise qui goûte, insouciante, aux délices de la campagne. Il pense à sauter du haut de la tourelle. Il regarde cette femme-arbre qui ne comprend pas que son poème lui est dédié. Il se détache, imperceptiblement, sombre dans la douce démence de la mélancolie, qui n’est autre que l’état de ceux qui ont raté leur mort. Denis, courageux, héroïque dans sa vision romancée mais accrue des rouages de son univers, entend forger de ses mots rimés le miroir parfait qui rendra aux autres le plus pur reflet. Extra-lucide, il échoue à se faire comprendre, entendre, lire. Il s’enferme, impuissant à les inverser, dans la construction de ses discours, et finit par devoir précipiter son départ de Crome, promis à la solitude et aux errances de ses amours frustrées. Euripide a chanté en son temps le tourment de devoir vivre au détriment des morts. Pour Bäumer –Alceste, celui qui se sacrifie, la mort est une évidence, elle vient mettre le terme à d’inutiles mais irréversibles souffrances. Pour Denis- Admète, celui qui reste, vivre est un devoir, eu égard à ceux qui nourrissent la terre, mais vivre est une damnation, un supplice, le mauvais choix à assumer.
« Tant que nous devons rester en campagne, les jours de front, lorsqu’ils sont passés, tombent comme des pierres au fond de notre être parce qu’ils sont trop lourds pour que nous puissions aussitôt les méditer. Si nous le faisions, ils nous anéantiraient, car j’ai déjà remarqué ceci : les horreurs sont supportables tant qu’on se contente de baisser la tête, mais elles tuent, quand on y réfléchit. »
À l’ouest rien de nouveau, p 124.
Le poète et le soldat, l’homme complet se délite et disparait. Nous restons face à nos insuffisances, mais forts d’une expérience narrée, certes, mais sacrée, et plus réelle que le plus intense reportage. En refusant de meurtrir sa chair mais en s’infligeant la blessure profonde de tout décrire, de ne rien oublier, le poète gagne sa médaille. En refusant de se taire ou de reporter, mais en écrivant, le soldat se mue en une créature surnaturelle, et défie de son imputrescible plume les canons lourds et vulgaires. L’on y verra les métaphores qu’on voudra. Nos hommes, à cette heure, volent déjà bien au-dessus de nos petites exégèses.
« Les contacts humains n’ont été tellement prisés dans le passé que parce que la lecture n’était pas un talent répandu, et que les livres étaient rares et difficiles à reproduire. Le monde, il faut vous en souvenir, ne commence qu’à peine à sortir de l’analphabétisme. A mesure que la lecture deviendra de plus en plus habituelle et répandue, un nombre sans cesse croissant de gens découvriront que les livres leur donnent tous les plaisirs de la vie sociale, sans rien de son intolérable ennui. A présent, les gens en quête de plaisir ont naturellement tendance à se regrouper en vastes troupeaux et à faire du bruit ; dans l’avenir, leur tendance naturelle sera de rechercher la solitude et le silence. L’étude qui convient à l’humanité, ce sont les livres. »
Jaune de Crome, p 256.
« Nous sommes délaissés comme des enfants et expérimentés comme de vieilles gens ; nous sommes grossiers, tristes et superficiels : je crois que nous sommes perdus. »
À l’ouest rien de nouveau, p 112.