Partager l'article ! Gros grain: Johnny ne voit pas très bien la raison pour laquelle il devrait garder son calme. Il se saisit pas tellement à quel moment la v ...
Johnny ne voit pas très bien la raison pour laquelle il devrait garder son calme. Il se saisit pas tellement à quel moment la vie fut merveilleuse ou le sera. Alors bien sûr, ceux là plein d’un sang trop froid pour tourner, qui sourient de leurs dents les plus molles, trop petits pour un mot plus haut, il est bien entendu qu’ils ne sont pas plus baignés de la douce lumière d’une putain d’existence pertinente, exaltante, enfin tous ces termes qu’il fait bien d’afficher dans la discorde, comme autant d’idéal qu’on a dépassé sans même y prêter la moindre attention, dans la soif mordante d’aspirer à mieux et de ne rien rejeter, jamais, de ne rien donner qui pourrait nous manquer, de ne pas tendre de main, de ne pas aimer, jamais, car l’amour n’existe que dans les publicités, il vend, mais n’enrichit pas. Johnny s’en fout pas mal pourtant, par moments, lorsque la mer faussaire s’imagine calme, digérant les épaves sans fantômes, vestiges de sa colère inénarrable ; lorsqu’il croit la dompter enfin. Son rafiot ne tiendra pas très longtemps, pense-t-il, et la nuit tombe. Pourtant s’il rentre tard il faudra parler, s’excuser même, et il n’en est pas question. A 17 ans, bientôt 18, il sent s’approcher les bancs dangereux de la majorité, ceux où il ira s’échouer sans plus la moindre excuse. Jeune ? mais jeune, jamais il ne l’a été. Il tolère à peine de parler à sa mère, cette pauvre pieuvre qui n’en peut plus d’essayer de l’agripper en vain, qu’il trancherait bien en deux pour s’assurer que les femmes ont des viscères tant elles sont lâches et perfides. Mon père saurait, rage-t-il, en essuyant les embruns qui lui crachent à la gueule. Mon père saurait lui faire fermer sa sale gueule de morue trop salée. Rien, il ne dira pas un mot, pas un de ceux qui sont trop dits, rabâchés, ressassés, il n’en peut plus de parler, même peu. Personne n’a jamais écouté.
Il a dans ses paumes les cales de tous ces filets lancés, il a les yeux baignés de houle, la tempête gronde son sérieux imperturbable en lacérant son visage de rictus dessinant sa carte des vents. Tout un univers sous moi, tout un univers dans moi, rien au dessus, rien à terre, rien ni personne. Johnny ne sait jamais s’il rentrera, il espère certainement un peu défier les lois du genre en mourrant avant les statistiques de sa région, et déjà il s’en rapproche, déjà il sera trop tard pour mourir jeune, absurde de périr sans âge. Il a choisi l’effroi comme douceur suprême, et lorsqu’il embarque il sait déjà qu’il n’a rien de plus à trouver ici que la peur au ventre d’une lame de fond même pas tranchante, d’un récif plus affamé que lui, il ne fera jamais rien de lui ici, il rentrera encore vide et puant comme un phoque, même les poissons sont stupides, incapable de saisir quoi que ce soit, tellement cons quand il sautent sur le bois mouillé croyant peut –être s’en sortir, ne se résignant jamais à la mort. Vitreux, gluants, il aime à les tuer un par un, surtout les thons, frimeurs des grands fonds, en bande agglutinés comme ces abrutis du lycée qu’il faudra bien massacrer aussi un jour. Profilés comme de mauvaises voitures trop brillantes pour masquer la laideur d’un mécanisme imparfait, ils révèlent cependant une gerbe splendide d’un rouge foncé inespéré dans tant de tons froids et gris lorsque la scie les sépare en tronçons fondants, si moelleux, annelés comme le chêne qui porte ses années en son centre. Ah, ça leur fermerait leurs sales gueules de junkies farineux, ce massacre impuni, la réjouissance de plonger ses mains dans la gueule de la poiscaille larmoyante pour lui arracher les entrailles d’un mouvement sec et consentant. La traînée de pourpre à l’arrière attirera bien quelques ailerons solitaires, que n’est-il requin lui même, Johnny s’en mordrait les doigts. Tellement de dangers, tellement d’hostilité, toujours la nausée, jamais, jamais il ne put la vaincre. Il est toujours reparti.
Johnny respire, il ne sert à rien de s’agiter tout seul comme un con, je ne suis pas un poisson putain. Il lance le filet. Allez, quoi, cette fois ci peut-être, enfin, après toute cette énergie déployée pour un espoir médiocre, il remontera le corps de son père.