Mercredi 7 octobre 2009 3 07 /10 /Oct /2009 23:16


Albrech Dürer, L'aile.

« Moi, je vous le dis moi, Sollers peut se cacher madame, et s’il m’arrive quelque chose, tout le monde tombe avec moi ! »

Il revient encore, l’oiseau de malheur. Il scande mes semaines. Il passe devant la porte de ma librairie et je retiens mon souffle, suspendue à ses lèvres. Un jour il tempête « Mais c’est le Guantanamo français ici ! On m’a fait tellement souffrir mais ça m’est égal… », pour reprendre son chemin, ayant déposé un peu de son chaos dans des allées trop lisses. Et pourtant. Je tente bien de les ranger un peu, mais des esprits trop vifs refusent mes classements.

Un autre jour il me toise, et je peine à soutenir son regard qui, bien plus que seulement perdu ou hagard, est profondément douloureux, parce que réel, furieux, intransigeant. Il me lance « Idiote ! et servile ! », et me laisse pantoise avec mes adjectifs. Touchée, Monsieur. Oui, touchée. Bientôt coulée ?

« Il n’a pas pris ses médicaments », me glisse-t-on à l’oreille et bien entendu, car il faut bien dédramatiser. « S’il le disait en latin ce serait formidable », rétorque un grand marrant qui, une seconde auparavant me soufflait son haleine fétide avide de reconnaissance en débitant ses passe-droits pour une réduction que le plus démuni aurait la décence de ne pas implorer. Qui de vous deux, hein, qui ? Passons. Mais l’oiseau sombre me fascine. Il représente à lui seul la cour des miracles que ma fonction de proximité me donne à observer jour après jour. Et elles sont longues, les heures, messieurs dames, à tenir le crachoir des prophètes déjantés. Elles sont terribles et toutes retentissantes de la misère embrassante, ces minutes où, seule avec les moins normaux, je dois trouver le ton juste.

Je pose mon crayon et je l’écoute. Je bois ses paroles caverneuses. Elles sont toutes proférées avec une prestance inquiétante. Alors, c’est donc ainsi qu’on s’éloigne des chemins ? C’est ainsi qu’on parvient au dernier seuil de l’infréquentable, en psalmodiant ses vérités à plein gosier sur le pas d’une porte ouverte sur les antiques ?

« Vous savez ce que veut dire mithridatiser ?

 Oui , monsieur, je crois.

-  Et bien dites-le moi !

- C’est s’habituer progressivement à un poison en se l’injectant régulièrement.

- Parfaitement. Mais dites-moi, n’est-ce pas ce que vous faites ? Etes-vous solidaire de votre monde ?

- Tout dépend des fois.

- Et bien non. Vous êtes mithridatisée. Vous êtes habituée. Pas moi. (il a raison)

- Je vous assure, je fais ce que je peux. (c’est vrai) »

Mais déjà, il repart dans ses litanies, le contact n’est plus établi. « On va tous les voir bien rire, le jour où tout ce cirque s’effondrera, les piteux, les mauvais. »

Monsieur l’oiseau, je ne suis que trop acquise à ces discours sourds et rageurs. Mais encore, cela me reprend, j’ai toujours vrillé au ventre quelque chose qui vous est étranger depuis longtemps, réfugié dans vos brumes barbares, pestant et arpentant les trottoirs dans une errance perpétuelle :

La peur.


 

 

Publié dans : La vie de libraire (brèves)
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