Dimanche 4 octobre 2009 7 04 /10 /Oct /2009 17:16

We need to concentrate on more than meets the eye.

Placebo, Twenty years.

 


 

Pierre Bohran, L’Art de la mer, anthologie de la photographie maritime depuis 1843, Arthaud, 2009.

François Solesmes, Encore ! encore la mer, chroniques océanes, Encre Marine, 2009.

 

Voilà maintenant que dans ma caverne déjà bien investie s’invitent des massifs. J’entends par-là des livres massifs, difficiles à manier, lourds, ostensibles. Et, une fois n’est pas coutume, je ne fais aucune métaphore.

Pierre Borhan propose dans son pavé coffré une anthologie de photographies maritimes depuis 1843. En couverture, un homme minuscule scrute le hors cadre, au pied d’un gigantesque rocher étroit déchiré et posé étrangement seul sur la mer lisse, comme une coque infernale de paquebot fossilisé.

Peu de texte, et pour une fois c’est bien logique, qui lit les textes des beaux livres ? Pas moi. Pas envie, pas le temps, mon regard  toujours  tendu vers les images puisque c’est ce que l’écrin nous offre : des images. Et pour le texte, se référer plutôt à François Solesmes qui intitule son dernier journal entièrement consacré à ses méditations marines Encore ! encore la mer. Nous ne le lui faisons pas dire, c’est déjà sa cinquième errance sur le sujet, entreprise peu banale bien que répétitive. S’il est décourageant de terminer les 800 pages élégantes de ces descriptions immenses ou intimes (magnifiques, pour celles que j’ai lues), il fournit un intéressant complément au massif muet qui pèse sur mes genoux, par sa prose riche et fraîche à consulter en regard, plus humblement recueillie sur papier bible dans une couverture souple et immaculée.

Repos de l’intellect, donc, ce qui s’apprécie avec modération tant l’affaissement de l’édifice cérébral menace, et reprise du cœur : car il ne s’agit jamais ici de cartes postales nous contentant crânement, béats devant le beau. Ces photos sont immenses car elles s’animent et réchauffent. On y voit la pleine mer des Shetlands, et ses nuées de mouettes traquant le pêcheur, la lisse méditerranée toujours si faussement belle, cruelle et muette en Sicile où un corps noir tranche le translucide et se penche vers le poisson scie qu’on devine en dessous. Mais il y a aussi la vague sépia et fracassante d’Adolf Fassbender, et ces portraits d’hommes probablement disparus, digérés par leur quête impossible. Ces hommes magnifiques, aux corps aussi noueux que leurs embarcations, et ce regard, ce regard toujours, renfermant les secrets recelés par le large. Il transpire de chacun de ces clichés la terreur du dernier endroit mortel, infranchissable, écrasant les côtes de son air formidable et brûlant les bronches de ses embruns rageurs. Mais au-dessus de cette terreur, douce et caressante, s’incarne la majesté d’une barque oubliée, d’un port embrumé où les navires reposent, satisfaits et rassurés d’être rentrés, ou la mer de nuage qui désoriente nos sens : sommes-nous donc au-dessus, au-dedans, aspirés dans ces parallèles cosmiques ?

 « Une vague, une autre encore se déchirent, se répandent en minces fracas étirés, ruisselants. Si volontaires, qu’on y perçoit impatience et menace. Le désordre s’établit. Dans le même temps, une vague s’élève ici, une autre expire là-bas, rompant l’unité d’action, la cohésion des silences. Le front se morcelle ; des formations chargent en ordre dispersé. De plus en plus souvent, une eau incisive, et qu’on sent s’aiguiser dans la progression, ruisselle des plus hauts gradins, s’épanouit d’aise, s’éteint, reprend en marge. Le rivage est maintenant une zone d’échos successifs aux tonalités diverses, qui s’interpénètrent, se relayent, à moins qu’ils ne s’annulent. Voici retrouvé l’un des visages familiers de la mer : celui de la prolifération des eaux, de la confusion délibérée —pour le plaisir de démêler à chaque instant les éléments, ainsi que dans la Genèse ? »  François Solesmes.



(Salgado, Gdansk Pologne, 1990.)

Il y a l’émotion des clichés colorisés, de début 1900, le grain non maîtrisé des marins de la guerre, les expérimentations moches des graphistes des années 1980, la prétention classique d’un Cartier-Bresson. Mais surtout par sa sélection excessive et variée, du mouillage à la peine tempête, des côtes terriennes menacées à celles de l’homme démuni, Pierre Bohran évite soigneusement, et c’est parfait, de galvauder l’univers marin comme ce qu’il ne fut jamais : une paisible huile amie sur laquelle nos croisières vont bon train, un décor parfumé pour nos cocktails d’été, quand bien même par accident, la mer se laisse ainsi prostituer. Sauvage, éternelle et finalement vaincue – car peu d’hommes qui lui durent leur salut réussirent un instant à la capturer et nous la restituer –, la mer tout entière se trouve emprisonnée dans ce massif, prête à nous livrer ses failles, cachée dans une caverne, en bonne compagnie.

Publié dans : Melancholia: de la bile noire sur la page
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