Mardi 1 septembre 2009 2 01 /09 /Sep /2009 23:49



« Cette chose que j’abritais n’avait rien d’étranger, ce n’était qu’une variante, qui me distinguait, un désordre que je finis par tolérer. Alors, je supportai de me côtoyer de près, ce que la plupart des hommes exècrent. » p13.


« L’ensemble était un prodige de précision. J’ajouterai que Félice dut le soir même apprendre à la petite à se nourrir car le système n’autorisait à sa bouche de s’ouvrir que lorsqu’elle tournait la tête. Ne me demandez pas comment. En tout cas, en résultait tout le temps des repas un mouvement incessant de son crâne. Bien heureusement ma poupée – je peux décidemment bien la nommer ainsi à présent – s’y accoutuma aisément. Quant aux mots qu’elle cherchait à prononcer, elle n’y parvenait pas, c’est vrai, mais je les imaginais. Nul besoin donc de les entendre. » p80.


« Voir une figure humaine avant de sombrer. » p140.


« Je ne pouvais retarder plus longtemps l’épreuve de la toilette à laquelle m’invitait la porte de la salle de bain ouverte. Je ne pouvais éviter plus longtemps ce cauchemar. Je me levai, me tins droit devant le grand miroir et commençai d’enlever un à un mes vêtements. Ce que je vis de mon reflet nu était parfaitement rassurant : le cou, la poitrine, le visage et les cheveux étaient les miens. Mais que je touche une partie de mon corps et j’y sentais la toison tiède et veloutée d’un rat. Voilà ce qui est difficile à comprendre : il ne restait plus que mon propre regard à ne pas percevoir la bestiole que j’étais devenu. » p147.


« Mais j’aurais dû me méfier. J’ouvris ma porte et je commis une désolante erreur, par négligence, comme on le fait quand l’insouciance se mêle à la fatigue, la seule erreur je crois depuis que j’habitais ici : je laissai béante l’ouverture de mon antre. » p180.


Je crois pouvoir m’en tenir à ces coupures, détachant sous les cartilages quelques morceaux tendres, ceux-là même qui, recomposés, forment les armatures du drôle de petit bouquin ciselé que je viens de terminer.
Comment peindre un tableau à la gloire de l'Allemagne aboyante et bavante, lorsqu'on se moque éperdument de sa rage, obsédé par un modèle rose et frais qu'on voudrait articuler en un insecte géant ? Précision, soumission et réclusion, avant que les dents du rat ne poussent sous une peau déjà recouverte d'un immonde duvet, que les chiens sans odeur aliénés au Sanglier furieux se répandent dans les rues, obligeant le Mal intime à se terrer, et les sales à se reconnaître, et se laisser pourrir.
Le cahier du peintre, une heure avant la rafle qui remettra bon ordre dans ce terrible atelier tombeau, voudrait nous expliquer, avide d'une justification que seuls entendront les murs. Il voudrait étiqueter en légende d'une oeuvre incomprise, la vraie beauté de son cadre. Mais l'éloge des sangles perd pied, et ce cher moi apprivoisé finit par s'échapper. Surprise, toujours, par la violence du flot, la raison abandonne.
Rien de nouveau, donc, sous le soleil de cendres de nos compagnons de noirceur. Mais la caresse chaude d’un esprit de travers, raconté par les mots d'un fouilleur de cerveaux, contraint par les attelles d’un style classique et impeccable, se refuse rarement.


Stéphane Velut, Cadence, Bourgois, 2009.


Publié dans : Inadmissible ! : les privés d'autorité
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