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« 15% des salariés qui travaillent dans le secteur informationnel souffrent de
panique. »
Composé de chroniques rapides, parfaites pour un mois d’août vide et ralenti, sur le
monde contemporain de l’année dernière, ce recueil modeste qui s’autodétruit sous nos doigts donne suite au Storytelling, la genèse, publié en 2007 à La Découverte. L’auteur y poursuit
sa réflexion sur ces raconteurs d’histoires du monde moderne, tissant nos mythologies immédiates, politiques, publicitaires et sociales, en décryptant les narrations multiples de nos médias
pléthoriques et inspirés. En bref, comment on nous vend multi-quotidiennement nos salades.
Publiées hebdomadairement dans Le Monde tout au long de l’année 2008, ces chroniques ont été choisies et rassemblées par l’éditeur des
Prairies Ordinaires, qui, sans le vouloir probablement, a fabriqué un objet dans la mouvance parfaite de ce qu’il dénonce. De piètre qualité, ce livre jetable, puisque cahier par cahier les
morceaux mal encollés se détachent sous nos yeux incrédules, offre un admirable et ironique exemple de cette communication immédiate et néfaste que par ailleurs le fond de l’ouvrage déplore. Mais
passons ce détail graveleux.
Il faut bien reconnaître que nous en sommes majoritairement réduits à ces analyses à
chaud, puisque nous avons à peine le temps de laisser refroidir que voici à nouveau une charrette de nouvelles fraîches à traiter ( et bien évidemment, c’est exactement le même dilemme pour un
éditeur, un critique, un libraire : ces fonctions se réduisent et le rôle de chacun mute vers un rôle uniformisé et écrasé de simple passeur, et encore, quand il reste des mains
preneuses en fin de chaîne).
Et cette multiple
mise en abîme (je poste un article sur une blogosphère surchargée, immédiatement après la lecture d’un livre immédiatement imprimé dans un paysage éditorial surchargé, après les publications
immédiatement pensées d’un analyste de publications immédiatement bombardées par tous les moyens imaginables sur une sphère médiatique engorgée), cette mise en abîme permet peut-être, en suivant
péniblement le fil invisible de la transmission, et par-là même de s’en débarrasser pour en saisir immédiatement un autre, permet donc, après ces épuisantes successions de mots dont il faut tenir
le rythme, permet enfin de se regarder faire. Outch, dirait l’ami américain. La vache, dirait notre Président.
Alors, il faut faire vite. Et Christian Salmon ne s’en sort pas si mal. Il enchaîne dans un rythme qu’il qualifie en préface d’assez
lent (hebdomadaire…), les démonstrations parfois virtuoses de la manipulation du récit par nos conteurs actuels afin de nous faire avaler des histoires, ces histoires qui consolident les peuples
autour de croyances communes à défaut d’être vérifiées. En trame, un essai d’historien de l’immédiat, qui nous fait revivre comme une période ancienne et perdue l’année 2008 et ses tribulations
mondiales, parce qu’il faut se souvenir, dans tout ce marasme, des mots qui ont été prononcés, des actions qui les ont immédiatement suivies, ou non. Parce que 2008, à l’ère de nos frénétiques
échanges d’idées et d’opinions, c’est aussi loin que l’Empire romain, mais avec beaucoup trop de sources.
Et ces chroniques sont parfois savoureuses. Elles n’ont pas besoin de réveiller nos
insipides démons de la théorie du complot, nos engagements du dimanche contre la manipulation des esprits du pauvre peuple sans défense, ou de fustiger platement les sombres agissements d’un
gouvernement décidemment très méchant. La fameuse objectivité de l’historien, autre mythe flamboyant, essaye de s’en tenir à de simples démonstrations, et c’est parfois amplement
suffisant.
Prenons l’exemple de la « jurisprudence Jack Bauer », et l’on voit se
déplier en quatre pages parfaitement ciselées, l’absurdité d’une fiction-réalité se mordant la queue jusqu’à s’auto-digérer dans une mixture improbable : la reconnaissance récente par un
juge américain de la valeur performative d’actions fictionnelles. La torture largement justifiée du héros de 24h chrono - dont le rythme et la tension du compte à rebours obligent à s’en
tenir à une pure logique primitive, dictée par l’émotion – fait ses preuves, et Jack Bauer sauve des milliers de vies innocentes. Et qui irait mettre en prison Bauer, sous prétexte qu’il a le
droit pénal contre lui ? Et si ça marche avec Jack, alors pourquoi pas avec les soldats américains ? La suite au prochain épisode…
On peut aussi se délecter de la course Clinton-Obama et de ses glissements
progressifs dans les champs lexicaux du sexe adverse, Hillary macho et Barack sensible, à l’instar des codes gauche-droite récemment inversés pour faire campagne sur le terrain de
l’ennemi.
On saura que les talibans coupent les mains des femmes qui portent du vernis à ongles, ce qui est à n’en point douter le climax de la terreur qui entoure une femme libre, ou que les terroristes sont terroristes parce qu’ils vivent dans un endroit de terroristes. C’est parfois, avec plusieurs mois seulement de recul, à hurler de rire. Mais souvenons-nous que nous ne riions pas.
Les mots ne comptent pas ? La culture n’a aucune utilité ? Plus que jamais ils comptent, au contraire, et les agences de
conteurs d’entreprises fleurissent. Et devinez sur quelles trames elles proposent de tisser les légendes publicitaires ou politiques ? J’en glisse deux, pour un avant-goût : Shakespeare
et Homère. Pour le reste, il y a Eurocard-Mastercard.
Je
ne sais pas si le plus amusant dans cette lecture rapide fut de constater que je n’étais pas si paranoïaque que cela au final, sidérée par l’audace des multiples annonceurs, ou de me trouver
médusée de ne l’être encore pas assez.
Christian Salmon, Storytelling saison 1, Les Prairies Ordinaires,
2009.