Dimanche 16 août 2009 7 16 /08 /Août /2009 20:11

« 15% des salariés qui travaillent dans le secteur informationnel souffrent de panique. »

 


Composé de chroniques rapides, parfaites pour un mois d’août vide et ralenti, sur le monde contemporain de l’année dernière, ce recueil modeste qui s’autodétruit sous nos doigts donne suite au Storytelling, la genèse, publié en 2007 à La Découverte. L’auteur y poursuit sa réflexion sur ces raconteurs d’histoires du monde moderne, tissant nos mythologies immédiates, politiques, publicitaires  et sociales, en décryptant les narrations multiples de nos médias pléthoriques et inspirés. En bref, comment on nous vend multi-quotidiennement nos salades.


Publiées hebdomadairement dans Le Monde tout au long de l’année 2008, ces chroniques ont été choisies et rassemblées par l’éditeur des Prairies Ordinaires, qui, sans le vouloir probablement, a fabriqué un objet dans la mouvance parfaite de ce qu’il dénonce.  De piètre qualité, ce livre jetable, puisque cahier par cahier les morceaux mal encollés se détachent sous nos yeux incrédules, offre un admirable et ironique exemple de cette communication immédiate et néfaste que par ailleurs le fond de l’ouvrage déplore. Mais passons ce détail graveleux.


Il faut bien reconnaître que nous en sommes majoritairement réduits à ces analyses à chaud, puisque nous avons à peine le temps de laisser refroidir que voici à nouveau une charrette de nouvelles fraîches à traiter ( et bien évidemment, c’est exactement le même dilemme pour un éditeur, un critique, un libraire : ces fonctions se réduisent et  le rôle de chacun mute vers un rôle uniformisé et écrasé de simple passeur, et encore, quand il reste des mains preneuses en fin de chaîne).

 
Et cette multiple mise en abîme (je poste un article sur une blogosphère surchargée, immédiatement après la lecture d’un livre immédiatement imprimé dans un paysage éditorial surchargé, après les publications immédiatement pensées d’un analyste de publications immédiatement bombardées par tous les moyens imaginables sur une sphère médiatique engorgée), cette mise en abîme permet peut-être, en suivant péniblement le fil invisible de la transmission, et par-là même de s’en débarrasser pour en saisir immédiatement un autre, permet donc, après ces épuisantes successions de mots dont il faut tenir le rythme, permet enfin de se regarder faire. Outch, dirait l’ami américain. La vache, dirait notre Président.


Alors, il faut faire vite. Et Christian Salmon ne s’en sort pas si mal. Il enchaîne dans un rythme qu’il qualifie en préface d’assez lent (hebdomadaire…), les démonstrations parfois virtuoses de la manipulation du récit par nos conteurs actuels afin de nous faire avaler des histoires, ces histoires qui consolident les peuples autour de croyances communes à défaut d’être vérifiées. En trame, un essai d’historien de l’immédiat, qui nous fait revivre comme une période ancienne et perdue l’année 2008 et ses tribulations mondiales, parce qu’il faut se souvenir, dans tout ce marasme, des mots qui ont été prononcés, des actions qui les ont immédiatement suivies, ou non. Parce que 2008, à l’ère de nos frénétiques échanges d’idées et d’opinions, c’est aussi loin que l’Empire romain, mais avec beaucoup trop de sources.


Et ces chroniques sont parfois savoureuses. Elles n’ont pas besoin de réveiller nos insipides démons de la théorie du complot, nos engagements du dimanche contre la manipulation des esprits du pauvre peuple sans défense, ou de fustiger platement les sombres agissements d’un gouvernement décidemment très méchant. La fameuse objectivité de l’historien, autre mythe flamboyant, essaye de s’en tenir à de simples démonstrations, et c’est parfois amplement suffisant.


Prenons l’exemple de la « jurisprudence Jack Bauer », et l’on voit se déplier en quatre pages parfaitement ciselées, l’absurdité d’une fiction-réalité se mordant la queue jusqu’à s’auto-digérer dans une mixture improbable : la reconnaissance récente par un juge américain de la valeur performative d’actions fictionnelles. La torture largement justifiée du héros de 24h chrono - dont le rythme et la tension du compte à rebours obligent à s’en tenir à une pure logique primitive, dictée par l’émotion – fait ses preuves, et Jack Bauer sauve des milliers de vies innocentes. Et qui irait mettre en prison Bauer, sous prétexte qu’il a le droit pénal contre lui ? Et si ça marche avec Jack, alors pourquoi pas avec les soldats américains ? La suite au prochain épisode…


On peut aussi se délecter de la course Clinton-Obama et de ses glissements progressifs dans les champs lexicaux du sexe adverse, Hillary macho et Barack sensible, à l’instar des codes gauche-droite récemment inversés pour faire campagne sur le terrain de l’ennemi.

On saura que les talibans coupent les mains des femmes qui portent du vernis à ongles, ce qui est à n’en point douter le climax de la terreur qui entoure une femme libre, ou que les terroristes sont terroristes parce qu’ils vivent dans un endroit de terroristes. C’est parfois, avec plusieurs mois seulement de recul, à hurler de rire. Mais souvenons-nous que nous ne riions pas.


Les mots ne comptent pas ? La culture n’a aucune utilité ? Plus que jamais ils comptent, au contraire, et les agences de conteurs d’entreprises fleurissent. Et devinez sur quelles trames elles proposent de tisser les légendes publicitaires ou politiques ? J’en glisse deux, pour un avant-goût : Shakespeare et Homère. Pour le reste, il y a Eurocard-Mastercard.

Je ne sais pas si le plus amusant dans cette lecture rapide fut de constater que je n’étais pas si paranoïaque que cela au final, sidérée par l’audace des multiples annonceurs, ou de me trouver médusée de ne l’être encore pas assez.


Christian Salmon, Storytelling saison 1, Les Prairies Ordinaires, 2009.

 

 

Publié dans : Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes
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