Partager l'article ! Des bisons pour mon coeur brisé: I'm aware what the rules are / But you know that I will run.Tori Amos, 1000 Oceans. Mais rev ...
I'm aware what the rules are / But you know that I will run.
Tori Amos, 1000 Oceans.
Mais revenons aux bisons.
Le postulat de Dan O’Brien est simple, au départ de ce roman : raconter son désir
déraisonnable de rendre à une parcelle de terre du Dakota son aspect ancestral, loin de toute manipulation chimique et technologique de l’homme. Revenir à une terre saine.
En 1997, échaudé par sa chute du royaume conjugal, abandonnant l’idée de se reproduire pour laisser le loisir à d’autres espèces de se développer, il rachète le ranch du Broken-Heart, au milieu
des Grandes Plaines, et assouvit ainsi son besoin de solitude et d’espace. Il est fauconnier, connaît donc bien la faune, et auteur de déjà quelques romans (majoritairement écrits autour des
Indiens Lakota), il connaît donc la plume. Entre les péripéties grotesques d’un matériel défaillant, et les bourrus avinés de son coin, il cite Catlin ou Tchékov, puis retourne fumer sa clope
sous le porche.
Mais les terres, revêches, s’avèrent bientôt plus dures que prévu à manier, et l’homme déprime dans sa pampa, effrayé des dettes qui
s’annoncent.
Le récit, alors, véritablement, commence.
Un soir, arpentant son domaine il manque de renverser un bison. Il s’émerveille et s’étonne de la placide majesté de la bête, parfaitement intégrée au
paysage.
Un bref historique de l’histoire des bisons des Grands Plaines, depuis le massacre de Buffalo Bill, jusqu’aux tentatives infructueuses d’implantation de vaches
espagnoles nous donne un aperçu du malaise pressenti par l’auteur devant ces étendues désolées : l’agriculteur actuel laboure un vaste cimetière, une scène de crime parfaitement nettoyée de ses
animaux sacrés, exterminés jusqu’au dernier pour nourrir les travailleurs du chemin de fer, les carcasses profanées, au profit de raffineries de la côte Est. Et le bison, depuis cent ans, rayé
tout simplement d’une carte trop grande et dépeuplée.
Par un concours de circonstances, admirablement dépeint en une scène épique à l’air pur et piquant, un ami éleveur lui demande de l’aide pour conduire ses bisons
d’un pâturage à l’autre, puis en désigne 13, trop petits, trop faibles, qu’il va falloir tuer. C’est une révélation. Sur un coup de tête, mal préparé à la série d’embûches qu’il va rencontrer
dans sa démarche démesurée, O’Brien fonce tête baissée dans l’aventure : si les petits bisons passent l’hiver, il développera son troupeau.
« J’avais soif de renseignements et ingurgitais tous ces documents. Jusqu’à ce que, persuadé que les bisons étaient le doux remède qui redonnerait santé au
Grandes Plaines, je contracte le syndrome du spleen du bison. »
Et les petits passent l’hiver. Sauf un. Mille vaches seraient mortes, soumises à une telle rudesse de climat, imprévisible et menaçant. Mais douze bisonneaux, sous
les flocons, marchant contre le vent, creusant pour trouver et garder l’eau et broutant sous la glace, survivent sous le regard de leur protecteur angoissé au possible, et scellent le destin d’un
homme d’ores et déjà conquis.
« J’étais inquiet mais une statistique est venue m’encourager. Au cours de l’hiver 1997-1998, soixante mille vaches et moutons ont péri dans les Grandes Plaines,
morts de faim, de froid, tombés à travers la glace et noyés, trébuchant des falaises lors des voiles blancs. Bien sûr, il y a moins de bisons sur les plaines ; cependant, on n’a répertorié qu’une
seule mort de bison. Il a été poussé d’un pont gelé par un trente-cinq tonnes. »
Lorsque que le petit dernier de ses treize bisons meurt, il abandonne le cadavre aux coyotes, et contemple alors un spectacle inconnu sur ces terres depuis un
siècle. Le sentiment d’un retour total à une nature reconnaissante.
L’histoire et sa narration sont assez banales, finalement.
Mais sur une trame simpliste, l’homme tisse des portraits d’hommes tourmentés entre une nature idéalisée et des conditions de vie brutales. L’alcool, le suicide bien sûr, la solidarité, la
primitivité, auraient pu s’incarner en de féroces clichés, mais toujours l’espace vide et hostile fait force, confronte ses misérables habitants, et le lecteur avec, à des limites patiemment
repoussées, à une vaillance et une détermination désespérées, et inattendues.
« La personnalité mythique américaine est un mélange d’équité, d’autonomie, d’endurance et d’honnêteté. Ces vertus se logent généralement au sein d’un grand
homme brun et dégourdi, à la fois attaché à sa famille et séduisant aux yeux des inconnues, insouciant et stable, réaliste et fantasque. Dans la tradition américaine, cet homme vit dans les
Grandes Plaines. Il est originaire du Texas, de Dodge City, de Cheyenne, du Dakota, ou d’un quelconque coin du Montana. En fait, les racines de cet Américain s’enfoncent dans le mythe de la
Frontière, et ce depuis Tocqueville, en passant par Andrew Jackson, Wyatt Earp, les cavaliers du Pony Express, les pionniers, les cow-boys, et jusqu’aux caricatures contemporaines incarnées par
des acteurs comme Tom Mix, Gary Cooper et John Wayne. La Frontière, peuplée de chevaux, est un lieu de grands espaces propices à l’errance, aux énormes couchers de soleil, aux délimitations
précises entre le Bien et le Mal. C’est aussi un endroit qui n’existe pas et n’a jamais existé. La vérité, c’est qu’il n’y a jamais vraiment eu d’équité dans ce coin. »
Et les bisons s’épanouissent, élevés dans la tradition ancestrale, c’est-à-dire laissés libres et sans intervenir, c'est-à-dire presque pas élevés, au final, et le
pronostic, fragilement et péniblement, s’avère vital. On décèle chez l’auteur une confiance retrouvée, une dimension de gagnée. Son écriture prend de l’ampleur, l’émotion et la quiétude sont
diffusées dans des descriptions et analyses fines et pertinentes.
Lorsque le premier bison est tué, débité, et savouré au coin du feu, loin de s’horrifier stupidement d’un meurtre sanglant, on goûte avec l’auteur à un mets de
respect et de liberté. Le Broken Heart s’est apaisé, et la région, ayant retrouvé ses racines, recommence à peine à prospérer. Dan O’Brien, lui, a réussi un témoignage contagieux, un appel simple
et sincère, et tout en douceur. Une fois n’est pas coutume, j’y ai vite succombé.
« On s’est séparés tout sourire et les mots de Stan ne m’ont pas quitté. Il avait dit : “ C’est bon de les avoir avec nous. “ Comme s’il avait vu les empreintes
sur sa propre peau. »
Dan O’Brien – Les bisons de Broken Heart, Editions Au Diable Vauvert, 2007, Folio 2009.