Partager l'article ! Marisha Pessl, ou comment un physique catastrophique m'a conduit à la physique des catastrophes: ...
Il réside, dans chaque ouvrage qui me retient, un envol. Une poigne ferme et douce qui m’agrippe au collet, me défie, m’amadoue. Et puis le fameux contact se fait.
Je me souviens d’une classe réduite et potache, spirituelle, agaçante et essentielle. Les groupes étaient formés, et bien entendu, les exclus parfaitement identifiés. Parmi eux se trouvait une fille ingrate, dont nous n’arrivions pas à déterminer la forme de la bouche. Finalement, un U renversé nous avait tous mis d’accord. Lorsque qu’elle s’essayait à sourire, un rictus blafard la balayait, et redoublait notre écœurement. Je n’éprouve toujours pas de honte aujourd’hui à assumer parfaitement qu’elle me révulsait, physiquement et mentalement, car elle était de plus dotée d’une susceptibilité à toute épreuve, et d’un contact désagréable et peu naturel. Alors au faîte de mon asociabilité paranoïaque, je n’avais pas choisi, pourtant, de la persécuter, préférant l’indifférence et la fuite à une grossière hostilité.
Il nous fallait tous présenter un livre, se livrer à l’exercice de le vendre, le défendre, se l’approprier devant un parterre digérant son mauvais restaurant universitaire, pressé de rejoindre la bière de fin d’après-midi. Préférant cabotiner, j’avais comme à mon habitude choisi de briller sans effort, à force de convulsions spontanées et grimaces expressives autour d’un ouvrage qui me laisse à présent froide comme une épouse usée.
Et puis la fille désagréable est arrivée, tortillant ses mains baveuses sur une couverture pastel, et chevrotant son titre sans conviction : La physique des catastrophes, de Marisha Pessl.
Je tournais déjà les yeux vers le parc en listant silencieusement les courses du soir.
Quelques extraits lus retinrent faiblement mon attention, toutefois bien plus que je le l’aurais alors imaginé. Mais forte de ma supériorité de fille populaire – du moins je l’imaginais – je décidais crânement que cette fille-là n’avait rien à m’apprendre, encore moins à me prescrire.
Erreur fatale.
Dans la torpeur de ce cours soporifique, elle s’envola. Elle, aux mollets lourds et aux chemises compactes, le cheveu mou et l’accent tomate de Marmande, elle s’est brusquement éclairée, sous le projecteur d’une fièvre contagieuse.
La vérité brute, c’est que je lui dois une des lectures les plus réjouissantes et les plus addictives de cette année, et qu’elle n’en saura probablement jamais rien, confinée dans une estime d’elle-même que nous avons largement contribué sinon à saper, du moins à ne pas encourager.
Je n’ai ouvert son livre qu’un an après, me souvenant brutalement de l’effet qu’il avait produit sur une fille terne et esseulée, ce que je commençais, ma foi, à devenir.
Bleue Van Meer et son érudition contagieuse s’est alors empressée de me sauter au visage. Cette adolescente surdouée, citant Virgile ou James Joyce, la loi de Murphy ou Marlon Brando le long de 800 pages fluides et élégantes, existait fortement, devenait immédiatement notre copine moche qui sert à nous mettre en valeur pour finalement se révéler indispensable et bien plus vivante que nous.
Trimballée à travers les Etats-Unis par un père universitaire génial, dissertant en route du monde hellénistique ou des conflits politiques en Uruguay, la jeune abreuvée pose ses bagages pour un an à Stockton, petite ville charmante, afin d’y passer sa dernière année scolaire avant une université qu’on imagine brillante. Elle y rencontre une adulte étrange et envoûtante, Hanna Schneider, en charge des cours de cinéma en option. Par son biais, elle intègre un groupe de lycéens bourgeois décadents, alternant entre fascination et répulsion pour ses nouveaux « amis ».
Progressivement, la vie dans toute sa splendeur sordide va se charger de faire raccrocher les wagons de l’intello lunaire à une réalité acide et perturbante.
Alors initiatique, policière, déballez-moi-votre-science, burlesque, oh-mais-quelle-conteuse-hors-pair, sont, soit, des raccourcis faciles pour qualifier ce pavé frais labellisé US.
Mais croyez-moi , et j’ai bien cherché, quelques indices devraient justifier l’œil attentif à concéder à l’opus :
D’abord, on ne cite pas Marisha Pessl, ça ne marche pas, ça ne donne rien, autant isoler une vertèbre d’un édifice non identifié. On la boit, on s’en repait, on s’en enduit.
Si c’est drôle, et ça l’est souvent, ça ressemble à un accident. Aucun cabotinage de la part d’une jeune auteur de 26 ans extra-lucide et encyclopédique, cela force le respect.
Cela ne se termine pas bien. Et le malaise croît, pour ne jamais trouver de réponse, ne nous faire grâce d’aucune cabriole spectaculaire. Rideau, fin, démerdez-vous. On en profite alors pour détester l’auteur, et se réjouir de son insolence fine.
On se demande encore longtemps après, des centaines de
livres lus au compteur pourtant, comment elle a fait. Mais elle l’a fait. She did IT. On aurait presque envie d’appeler Mulder et
Scully.
Marisha Pessl, La physique des catastrophes, Gallimard (coll. Folio), 2007, 2008 pour la présente édition poche.