Partager l'article ! La haine de Günther Anders, ou la disparition regrettée du pire: ...
L’homme décline.
Son obsolescence* en de vastes domaines est la préoccupation centrale de Günther Anders et de son œuvre, ainsi que la destruction de l’homme par lui-même, cet effrayant « cannibalisme
post-civilisationnel ». Premier mari d’Hannah Arendt, il réussit l’exploit de traverser un siècle en réfléchissant, en écrivant et en passant presque inaperçu du moyen et grand public
français, à l’instar d’un Jünger. Timidement, par des initiatives éditoriales honorables (Allia, Rivages, l’Encyclopédie des Nuisances), Anders arrive à exister, morcelé, mais
indispensable.
Pourtant l’homme, celui-ci en tout cas, frappe, et marque dès les premières lignes au loin derrière la forêt. Sa liberté de ton, désinvolte, celle d’une farce
burlesque au dénouement inattendu, décontenance, accroche, amuse, sidère.
Si tout se perd, c’est aussi et surtout parce que l’homme manque cruellement de haine, à l’abri de la vraie confrontation brutale avec un ennemi de plus en plus insaisissable, de plus en plus virtuel, qu’on anéantit par devoir, comme métier, jamais plus par conviction.
Je hais, donc je me positionne contre, donc je commence à exister.
Tout se perd, ma bonne dame, même notre faculté à nous détester vraiment, et par là-même, d’arrêter de nous détester peut-être, de peut-être cesser pour un temps de combattre, de commencer à
aimer, serait-ce par accident. Le champ de bataille a disparu, et avec lui nos cœurs, notre identité.
« Ce que je vais maintenant énoncer rendra un son terrible aux oreilles des amis de la paix (comme aux miennes) : impossible toutefois de le taire, c’est justement l’absence de haine du côté des instruments, leur incapacité à haïr, oui, c’est justement cette carence qui causera notre perte. Temps de bonté que ceux où les guerriers se menaçaient et s’abattaient encore les uns les autres, où les guerres étaient conduites encore par des gens capables de haine. A tout prendre, ces gens-là étaient encore des humains. » p 96.
* Voir L’Obsolescence de
l’homme, Encyclopédie des nuisances / Ivréa, 2002.
Günther Anders, La haine, Rivages (coll. Rivages poche, Petite Bibliothèque), mars 2009, 6 €.