« Il est
plus juste que je suive le conseil d’amis d’une telle valeur plutôt qu’un si grand nombre d’amis d’une telle qualité aient à suivre ma seule volonté. »
Marc Aurèle parlant du Sénat, cité dans Histoire auguste, vie de Marc Aurèle, 22, 4.
« Un jour, j’ai lu un article sur le fait que mon mari ne lisait pas. Ce
monsieur qui a écrit l’article doit visiblement vivre avec nous puisqu’il prétend que mon mari n’a jamais lu un livre ! Alors que mon mari passe tout son temps de libre à lire. En ce moment, il
est plongé dans les Mots, de Sartre, Alexandre Dumas et les pensées de Marc Aurèle, qui sont très intéressantes puisque c’était un empereur
philosophe. »
Carla Bruni-Sarkozy, Figaro Madame, 07 mars 2009.
Il ne faut douter de rien. Sarkozy au Mexique, lisant Marc Aurèle, c’est un exemple intéressant de ce que l’Histoire peut produire d’aberrant. Somme toute, l’aberration n’est même pas le fait qu’il s’essaye à le lire (mieux vaut tard que jamais, et ça doit lui piquer un peu les yeux), mais que sa femme s’en félicite, qu’il ait compris un traître mot ou non d’ailleurs de cette lecture anti bling-bling.
Puisque alors, sans vergogne, on cite ses livres de plage ou de chevet comme certificat de culture, peut-être devrions nous relire Lucien de Samosate, L’Ignorant bibliomane (II e siècle ap. J.-C. et contemporain du-dit Marc Aurèle) ainsi que les vertus ô combien proches de notre cher Président, que prônait le brave stoïcien au pouvoir, et si bien résumées par Pierre Hadot, spécialiste de son état, à savoir sans yacht ni top model pour nous en assurer.
« Marc Aurèle admire la manière dont, lorsque son père adoptif [Antonin le Pieux] avait pris une décision après mûre réflexion, il l’appliquait avec fermeté et énergie, son mépris de la vaine gloire, le souci qu’il avait d’examiner les choses avec exactitude, sans jamais lâcher prise une question avant de l’avoir pénétrée à fond et clairement comprise, sa patience à l’égard des critiques imméritées que l’on faisait à son sujet ; il ne se hâtait pour rien, il ne cherchait pas à humilier, il n’était pas un sophiste, il se contentait de peu pour les vêtements, la table et le service domestique, il aimait le travail, il prenait soin de son corps grâce à un régime de vie très simple, il était constant dans ses amitiés. […] Il poursuit jusqu’au bout ses enquêtes sans se contenter d’impressions superficielles, il prépare méthodiquement les actions qu’il mène en en prévoyant toutes les phases ; scrupule et minutie donc, mais sans drame, sans inquiétude ; il a le souci d’une stricte économie aussi bien dans les dépenses publiques que dans sa vie privée. Il y a aussi le sérieux, la solidité, la maturité, l’indépendance d’esprit : pas de crainte superstitieuse à l’égard des dieux, pas de crainte du peuple, l’indifférence à la flatterie et à la vaine gloire, pas de dispersion dans des actions ou des voyages désordonnés (sic). »
Pierre Hadot, Marc Aurèle, Ecrits pour lui-même, introduction générale : modèles politiques, Les Belles Lettres, 1998, pp
180-181.
« Certes, tu te proposes le contraire de ce que tu fais. Tu t’imagines paraître
quelque chose dans la science en t’empressant d’acheter les plus beaux livres ; mais l’affaire tourne autrement et ne fait que mieux ressortir ton ignorance.[…] Tu as sans cesse un livre à
la main, mais tu ne comprends rien à ce que tu lis ; tu es un âne secouant l’oreille en entendant jouer de la lyre. Si la possession des livres suffisait pour rendre savant celui qui les a,
elle serait d’un prix inestimable ; et si le savoir se vendait sur le marché, il serait à vous seuls qui êtes riches, et vous nous écraseriez, nous les pauvres. […] Reste ceci, que les
éloges de tes flatteurs t’ayant mis en tête que tu es non seulement aimable et beau, mais encore savant, orateur, historien, comme on n’en a jamais vu, tu dois nécessairement acheter des livres
pour justifier leurs louanges. […] Mais je ne puis concevoir comment tu es assez niais pour te laisser ainsi mener par le nez, comment tu peux croire
à tout ce qu’ils te disent, au point de te laisser persuader que tu ressembles à un souverain.[…] Mon conseil est facile à suivre : n’achète plus de livres ; tu es assez savant, assez
érudit ; tu as bientôt toute l’antiquité sur le bord des lèvres : tu sais toute l’histoire, tous les secrets du langage, beautés et défauts, emploi des termes attiques. […] Si cependant
tu es décidé à ne pas te guérir de cette maladie, suis ta route, achète des livres, enferme-les à clef dans ta maison, et mets ta gloire à les posséder. Cela te suffit. Mais n’y touche pas, ne
lis jamais, n’applique point ta langue aux discours, aux poèmes des grands hommes de l’antiquité, qui ne t’ont fait aucun
mal. »
Lucien de Samosate, L’Ignorant bibliomane (trad. Eugène Talbot), éditions Sillage, 2007, pp 7, 11-12, 30-31, 38, 40-41.
Mhh.... vanité, non ?