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« … et des études montrent que les enfants sont traumatisés par les poussettes
actuelles : ils sont seuls face au monde, ils ne voient plus leur mère.
— C’est intéressant, je n’y avais pas pensé. »
Je n’écoute qu’à moitié et pourtant elle a probablement raison. Perte de contrôle, sensation de projection sur le tout-venant, virages et perturbations…J’ai pourtant du mal à compatir, les enfants m’émeuvent rarement, et le traumatisme est partout.
Pour l’heure j’ai bientôt froid, mon dos refuse de m’obéir, je tente vaguement d’oublier que je ne veux pas oublier, obstinée, revêche, Alceste que je suis.
Forcenée.
Epouvantablement libre.
De toutes façons, je n’ai jamais aimé l’art contemporain, j’observe ces formes grotesques, perplexe devant leur obscénité, qui s’apparente à une visite des toilettes de celui qui les a commises, et les étale sur les murs pour que sa maman l’aime. L’écriteau ne précise d’ailleurs pas quelle poussette il a eu.
J’imagine que c’est parce que c’est obligatoirement formidable. Je n’aime que les causes perdues. Démodées. Ambitieuses.
Epouvantablement spectaculaires.
Je traîne un peu les pieds, essaye de plaisanter, mais la vérité me taraude, cet écœurement des vanités, cette insupportable nausée des guignols, le vertige tourbillonnant de la grande mascarade. Il me faut un tout petit peu plus d’air. Je le sais bien pourtant, ce qui se trame dans mes tréfonds, ce qui va s’annoncer aux portes du dégoût : les gens m’étouffent, et je voudrais qu’ils fondent en une masse informe qu’ils sont, pour couler loin de moi.
« … ils n’en parlent pas. Mais Sarkozy, prix Nobel de la paix, c’est une blague, dites-moi que c’est une blague. »
Je soupire. Affliction. Non, ce n’est pas une blague, mais vraiment, comment feindre encore la stupéfaction, ou pire, la révolte ?
Tout me paraît si lointain, et si crève-cœur lorsque je tente de me rapprocher. Et oui, tu as raison, bien sûr que les homosexuels devraient pouvoir avorter. Adopter. Ton lapsus lui-même se charge de la conversation, je n’ai plus rien à rajouter.
Sur les quais, là-bas, un peu plus tôt, j’ai décroché. J’ai revu sa casquette limée, ses cigarettes coupées, son regard plein d’envie. J’aurais marché des heures pour le suivre dans les ruelles étrangères de la capitale hostile. Je ne savais pas ce qui allait se passer, pour la première fois, je ne savais pas ce que je penserais, bientôt, de tout cela. Je gonflais mes poumons d’une espérance neuve, d’une force sans précédent.
De retour sur ce quai, j’ai brutalement compris qu’il n’en restait plus rien.
« …me rends compte que la situation des trentenaires actuels a régressé. La crise n’arrange rien. On vit comme des étudiants, l’insouciance en moins. »
Mais l’insouciance, moi, je n’ai jamais appris ce que cela voulait dire. Surdouée de la vie réelle, je change les plombs, remplis mes attestations, connais les horaires de la Poste avec une facilité décourageante. Attentive et sociabilisée, je fouille mes habitués pour en tirer mon or. J’arrache jusqu’au dernier mes lambeaux coronaires, je les tends en offrande à mes bourreaux intimes.
Parce que rien n’est égal. Tout est important. Prioritaire. Irremplaçable.
Epouvantablement mémorable.
Toutes mes excuses alors, si parfois au détour de vos présences amies, la tête emplie de mes turbulentes furies,
je ne vous écoute pas.