« La Réforme puis la Contre-Réforme ont passé par là ; elles ont tour à tour cassé l’unité de l’Eglise puis redéfini, chacune de son côté, les articles de la foi. Les certitudes ont été ébranlées, si bien que l’inquiétude religieuse, la passion militante, l’exaltation spirituelle ont fait leur chemin. De la Renaissance française, on retient d’ordinaire le visage gai et profane : les châteaux de la Loire et les fastes de la cour, le renouveau de l’Antiquité païenne et le grand jeu esthétique de la Pléiade. Mais cette image radieuse trahit la réalité. Le XVIe siècle fut rouge et noir, hanté par les théologiens, maculé du sang des martyrs. »
Terence Cave et Michel Jeanneret, La Muse sacrée, anthologie de la poésie spirituelle française (1570-1630), José Corti, 2007.
Extraits :
Dans l’antre creux du bas manoir horrible
Les Dires vont rageant, courant, errant.
Chascune rible, et terrible se prend
A l’ame humaine, et contre elle s’horrible.
La Criminelle en sa peine indicible
Brusle en la glace et gele au feu plus grand,
S’abreuve au Styx par l’Herebe courant,
Où le Cerbere est sa garde terrible.
Elle meurt vive en croix, au froid, au feu,
Et aux tourments qui ont lieu au bas lieu
Pour les erreurs qui sont commis au monde.
Tel est l’estat de l’homme Naturel,
Qui mortel vit pour mourir immortel,
Mourant damnable, ayant vescu immonde.
André Mage de Fiefmelin.
*
J’estois en l’innocence une colombe blanche,
Qui sans craindre l’oiseau vole de branche en branche,
Et bat doucement l’aisle au rivage des eaux,
Maintenant je ressemble à un serpent qui rampe,
Je suis comme un crapaut qui en la fange trampe
Et pense les bourbiers estre de clairs ruisseaux.
D’Huxatime.
*
Dans quel destroit, hélas, vivons-nous miserables !
Tousjours devant noz yeux, quoy qu’invisiblement
Le diable gire et vire, et insensiblement
Fait vainqueur, nous rend morts, aussi tost que coupables :
Le monde d’autre part suivi de ses semblables
Nous happe, trappe, attrape, égorge horriblement,
Mais pire que les deux et plus cruellement
La chair nous va bruslant par ses feus implacables :
Contre tels ennemis si proches, si puissants,
Pourrai-je avoir en moy remedes suffisants ?
O Dieu contre les trois arme moy de ta grace !
Contre l’un, donne moy des yeux tousjours ouverts,
Contre l’autre, des piedz qui volent sur les airs,
Contre tous, un esprit qui de ma chair se passe !
Antoine Favre.