Partager l'article ! Paul Gadenne, ou la grandeur immobile: « La plupart des hommes ne supportent ni l’immobilité ni l’attente. Ils ne savent poin ...
« La plupart des hommes ne supportent ni l’immobilité ni l’attente. Ils ne savent point s’arrêter. Ils vivent mobilisés : mobilisés pour l’action, pour le remuement, pour le plaisir, pour l’honneur. Et pourtant c’est seulement dans ces instants où il suspend son geste ou sa parole, ou sa marche en avant, que l’homme se sent porté à prendre conscience de soi. […]
Prenons garde, en effet, que le geste n’est pas tout chez l’homme et que la meilleure façon de connaître n’est peut-être pas de saisir : il y a dans l’homme qui pense une vérité plus subtile que dans ses muscles. Mais qui s’aviserait d’y songer ? Entraîné dans un tourbillon d’une vie qui trop souvent nous happe comme un engrenage, et où certains arrivent à ne plus savoir s’ils dirigent vraiment leur activité ou si c’est leur activité qui les dirige, qui songerait à prendre du recul sur le monde pour l’envisager dans cette vérité plus subtile, dans ce domaine où il n’est que pour lui-même, non plus selon nos gestes, nos besoins, nos désirs, mais selon son existence à lui, loin de nous, dans cette clairière paisible et lumineuse où les bras des hommes cessent d’être tendus et simplement reposent le long de leurs corps ? Mais nous ne savons plus arrêter nos gestes ; nous voulons être sûrs que notre cœur bat ses soixante-dix coups par minute, que nous ne perdons rien de ce qu’il faut faire ni de ce qu’il faut voir ; nous n’osons plus pénétrer nulle part les mains dans les poches, de peur d’être pris pour des oisifs. Et nous ne voyons pas qu’en nous hâtant de toucher aux choses et de les prendre, nous risquons de ne plus les comprendre et même de les perdre à jamais…[…]
Cette vie intérieure que nous méprisons, c’est pourtant par elle, c’est en sauvegardant au fond de soi un refuge, si humble soit-il, que l’homme peut arriver à se superposer à sa tâche, à son activité sociale, à lui-même. C’est en se distinguant qu’il se pose, et qu’il acquiert le droit de compter. Ce qu’il donne, il faut d’abord qu’il le fasse, qu’il le crée de sa substance, pour qu’il ne risque pas de donner ce qu’il s’est contenté de prendre ailleurs. C’est à cette condition qu’il sera réellement agissant et vivant. Car la vie, mes amis, cela ne se ramasse pas sur le pavé. »
Paul Gadenne, Une grandeur impossible (Discours de Gap, 1936).