Dimanche 4 juillet 2010 7 04 /07 /Juil /2010 16:34
 
[Note précédemment publiée le 6 avril 2006, remise en une avant une plus sérieuse reprise des activités]

Staten Island Ferry
J’ai pris le premier avion pour la Sicile.
J’ai parcouru les côtes de cette île démentielle, sauvage, antique, baroque et désolée.
J’ai compté les mobylettes bleues, mangé les oursins et fouetté l’eau trop claire.
J’ai cherché à effacer l’occident, le moderne, cherché à dupliquer les pierres des dieux.
J’ai affronté la culture de la violence, de l’honneur, de la passion et du secret. Tout, tout pour que mon corps, imperceptible dans cette démesure d’espaces géométriques, calculés par l’ancêtre perdu entre la nature éblouissante et les croyances étouffantes, se reforme, retrouve confiance, et chaleur. J’ai cherché les sirènes, écouté la fontaine d’Aréthuse, pleuré à Agrigente, plongé à Lampedusa, cheminé à Palerme, suffoqué dans les vapeurs trop lourdes de ce port que j’ai quitté enfin, dans un bateau énorme, frustrée encore de n’avoir pas partagé l’Etna fumant, le sable noir et les structures vides inachevées plantées face à la mer, les catacombes et les temples debout, insolemment debout après deux mille ans quand toi tu t’es couché au bout de vingt cinq.
J’ai cherché l’isolement, la rencontre, le nouveau souffle. J’ai bu , beaucoup, pour engourdir facilement le plus gros de la douleur. J’ai transpiré, figée sur les rochers de Marsala, les yeux vers ailleurs. J’ai même voulu parfaitement en finir avec toi.
Et puis j’ai atteint la Crète. Ses labyrinthes d’oliviers. Ses bateaux verts, bleus, rouges. Ses yeux bleus et noirs, comme autant de rappels des divinités proches, des cyclades, à deux pas. Et là encore, j’ai brûlé mes yeux à moi ouverts dans la mer Egée, brûlé ma gorge dans l’ouzo non coupé, brûlé ma peau contre les turcs, autres étrangers comme moi, perdus sur une île minuscule. J’ai fixé l’horizon jusqu’à la nausée, croyant y voir ta main tendue.
J’ai touché à Ierapetra la dernière pierre avant la fin de l’Europe.
J’ai senti les rayons d’un soleil déjà plus tout à fait continental. Respiré un air déjà imprégné des épices d’orient. Je me suis tenue en équilibre au-dessous des cieux désespérément bleus, toujours bleus, cherchant avec avidité le vert qu’aurait du générer ce pays d’azur et d’ocre. J’aurais pu tout autant ne pas bouger. D’un cil. Rester dans ce village, couchée contre ta tombe.
Mais quoi d’autre que les îles, Paul, pour sentir le détachement, l’individualité, essayer de se sortir du carcan ? Quoi de mieux qu’une île, finalement, pour ne pas dériver vainement et garder la tête hors de l’eau ?
Je pensais te retrouver si loin. Je pensais comprendre mieux, en reculant.
Mais non Paul, c’était là. Juste proche, accessible, chaud, si chaud. C’était juste là. C’est tellement évident. On le savait, on savait que c’était trop d’honneur, que tout le reste le noierait dans la masse.
C’est la masse qui gagne. On a perdu. Tu as perdu. Il faut s’affairer à présent pour recommencer à se forger ces petits anneaux de bien-être à enfiler sur nos doigts jusqu’à ce qu’on ait enfin des gants d’or, qui pareront les coups de règle.
Et Richard qui hurle.
« Il mio refugio, sei tu »…
 
Alors c’est donc ainsi que l’on définit une bonne expérience. L’avion ne s’écrase pas, on ne perd pas nos bagages, il n’y a pas de moustiques, on ne se perd pas, il y a du silence, du soleil, de l’eau, de l’alcool, du poulpe grillé. Et du vent…et puis ce sentiment violent que tout est à recommencer. Comme si les cycles vitaux, universels, n’étaient créés que par nos différents partenaires de cœur et de corps.
« Give me your hands, ‘cause you’re wonderful »
Je me dirige vers le lumineux, paraît-il. Extraire l’or de la merde, tout ça…merci maman pour la belle méthode de survie dans la boue.

Paul, adieu. Je t’ai enterré dans le sol des dieux, j’ai accompli le rite initiatique. Je t’ai accompagné jusqu’où j’ai pu. Je peux revenir. Sans me retourner. Mais sans toi.
Publié dans : Ecrits vains : à moi
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