Partager l'article ! Il passait toujours devant et c'était étrange, je veux dire étrange: Longtemps, je me suis couchée par écrit… ...
Longtemps, je me suis couchée par écrit…
… est un incipit intéressant, rassurant, cité dans le non moins pertinent Bartleby et compagnie de Vila-Matas, de même que le titre de ce billet, ornant une nouvelle espagnole méconnue d’Antonio de la Mota Ruiz.
Comme il est parfois rassurant de lire l’angoisse des autres, si proche, si intranquille, ce vertige d’être seulement debout.
Car certains, grand bien nous fasse, ont continué à écrire, au bout de l’absurde, au plus profond du malaise, jusqu’à la nausée de n’être personne, et de ne constater qu’il n’y a rien, nulle part.
Les gens se vident. Ils s’écoulent lentement, leurs yeux secs en témoignent.
Lorsque je parle aux gens, aujourd’hui, je me vide à leur contact, je me vide de leur absence, je parle comme je me parlerais à moi même, et peu importe que l’on m’entende. Je pourrais me taire tout à fait si j’étais bien certaine que mes mots persistent et résistent sur les cornées amies. Si je romps cette énergie d’écrire, je me rends.
La ville était soudain froide, vide, fermée. Ce matin, j’ai eu deux interminables heures à attendre que l’on m’ouvre, ou que quelqu’un réponde. Je me suis vidée lentement, refroidie, fermée sous la grisaille mouillée et glaçante. Et puis j’ai aperçu dans une vitrine chatoyante trois petits animaux en bois peint. Un lion vert avec une crinière en fils de plastiques rouges, bancal, jovial jusqu’au sordide, peu décidé quant à sa provenance, sa signification. Recouvert. Un chat, vert, avec un grelot qui ne tinte pas. Une chouette grise avec des signes de couleurs, et le bec effrité. Leur prix, dérisoire, 3€, leur conférait immédiatement une valeur inestimable. Je les ai pris, et serrés dans mon sac.
Ils trônent à présent sur le bureau, ils me regardent, ils détonnent. Ils rappellent un zoo de songes, triste et sans cage, seuls vestiges d’une crèche témoignant de la violence du bombardement.
Les gens se vident, et ensuite, ils disparaissent. Je n’ai jamais pu les tenir, les
retenir, les soutenir. Ils s’absentent. Aucun pour me contenir, moi. Alors je suppure de brutales violacées, de flamboyants cramoisis, de brûlants métaux dorés. Même le noir abdique. J’infecte de
mes radiations solaires les recoins sombres où je souhaitais pourtant rester cachée.
Pour cacher une bague, mets-la à ton doigt.
Ces animaux stupides et dépareillés m’ont enchantée.
Mon cœur est gros parce qu’il est vide. Ce vide m’emplit jusqu’à l’éclatement. La valve qui libère un peu de ce pus impalpable, je n’aurais pas dû la remettre à un seul. J’ai été imprudente.
La télé, dans sa grande miséricorde, m’interpelle soudain en ces termes : « Mais tu risques de mourir ». Un autre lui répond, à ma place, probablement : « Il faut bien que quelqu’un s’y colle. »
Ces temps-ci je me colle aux animaux bariolés pour que vous puissiez rire un peu. Mon lion rouge et vert, bancal et jovial, recouvert et apatride, sera ma douceur, aujourd’hui.
C’est le geste qui compte.