Samedi 10 mai 2008

Alors, c’est tout ce dont je suis capable.
Dire adieu à des villes que je ne connais pas,
Dire Dieu à des êtres sans émoi,
Tourner des pages qui ne sont pas de moi.
Qui ne seront jamais de moi.
Qui ne seront jamais à moi.
Que je ne verrai pas.
Que je ne toucherai pas.
Qui ne me disent rien que je n’appréhendais pas déjà.
Me croire encore stable.

 Alors tout ce qui s’annonce s’emballe et n’accouche pas. Toutes ces heures n’aboutissent pas, ces charmes ne se dissipent pas, toute cette énergie perdue à tenter de rester en place s’use et ne grandit pas, ce fer dissimule sa nature pour ne pas attirer la foudre sur soi, et goodbye, goodbye Philadelphia, comme dit un plus malin que moi.
C’est vraiment tout ce dont je suis capable ?
Parce que moi je vois pourtant des voies frayées dans la grande glace, j’entrevois le trashvortex, il ne me surprend pas, je n’attends pas les roses, si l’air est vicié, qu’il me fouette le visage.
Je ne crois pas être le foyer-même. Je ne suis même pas sûre que la réponse soit dans l’enfant ou le rouage. Je voudrais voir, voir pour croire.
Parce que toi plus je te rencontre plus je comprends que tu seras interchangeable, plus je partage et plus je me retiens d’y croire. Parce que toi, tu es une belle aventure mais tu ne réponds pas à ces échos des failles.
Parce que nous n’existons pas pour nous tenir sans nous lâcher, parce que l’appel ne concerne que moi. Parce que présentement, tu me lis mais ne me comprends pas et comment le pourrais-tu, quand je peine moi à te cerner, quand j’abdique souvent au moment d’en être capable ?
Parce que malgré les merveilles et les horreurs, nous ne nous soutenons pas.
Et ce n’est pas seulement toi, c’est toi aussi.
Si je ne m’abuse, je t’abuserai toi.
Parce que c’est tout ce dont je suis capable.

Générer des élans, caresser des images, ne me plaindre qu’en surface. Parce que si je te disais vraiment ce que tu voudrais que je dise de faiblesses et de larmes, si je te disais vraiment la fureur que je voudrais apaiser, les craintes dont je devrais me défaire, que je croyais en ton sang, ta voix, ton cran, je ne me séparerais plus de toi.
Mais il ne s’agit pas d’un seul toi. Il ne s’agit jamais d’un seul. Moi je suis seule, vous, toi, tous ces multiples se superposent, et je ne vois plus rien. Pourtant tout ce que je veux, c’est voir.
Et il ne s’agit pas d’amour, d’ami ou d’inconnus. Il ne s’agit pas de liens préconçus et ratés, machinaux et fatigués. Je ne peux plus me lier car tu ne vois jamais les voies frayées.
Je partirai sans faire de bruit. Je sourirai dans l’avion, je respirerai sur le pont. C’est tout ce dont je suis capable : frayer.
Toi je te rencontrerai toujours puisque tu ne m’auras pas accompagné. Tu seras ceux-là, la grande altérité. Je saurais toujours à nouveau te plaire. Tu croiras me tuer en me quittant, je ne m’ouvrirai que les voies.
Je marcherai sous la neige de Philadelphia et au coin d’une rue tu souriras.
Sous les lampes grasses de Berlin tu me remercieras pour le chemin.
Dans un bar de Ciudad Juarez tu me conseilleras d’être prudente.
Tu regarderas droit devant toi.
Tu gratteras tes ongles sur la table.
Tu toucheras la matière du sofa.
Ton attitude m’interpellera.
Tu seras hésitante et trébuchante dans une ruelle moite.
Tu sera vieux et calme sur un banc face à la mer.
Nous ne nous connaîtrons probablement pas.
Ton café servi, ton hospitalité, ton indifférence glacée, ton indication du quai, ta caresse passagère, tes mots inaccessibles, tous ces ponts me guideront, baliseront mes voies.
Et je continuerai, en pensant à tous ces toi, je continuerai les frayantes.
C’est tout ce dont je suis capable.

 

 

par The bitch is back publié dans : Ecrits vains communauté : Ecrire
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