
Alors, c’est tout ce dont je suis
capable.
Dire adieu à des villes que je ne connais
pas,
Dire Dieu à des êtres sans
émoi,
Tourner des pages qui ne sont pas de
moi.
Qui ne seront jamais de
moi.
Qui ne seront jamais à
moi.
Que je ne verrai
pas.
Que je ne toucherai
pas.
Qui ne me disent rien que je n’appréhendais pas
déjà.
Me croire encore stable.
Alors tout ce qui s’annonce s’emballe et n’accouche pas. Toutes ces heures n’aboutissent
pas, ces charmes ne se dissipent pas, toute cette énergie perdue à tenter de rester en place s’use et ne grandit pas, ce fer dissimule sa nature pour ne pas attirer la foudre sur soi, et
goodbye, goodbye Philadelphia, comme dit un plus malin que moi.
C’est vraiment tout ce dont je suis capable ?
Parce que moi je vois pourtant des voies frayées dans la grande glace, j’entrevois le trashvortex, il ne me surprend pas, je n’attends pas les
roses, si l’air est vicié, qu’il me fouette le visage.
Je ne crois pas être le foyer-même. Je ne suis même pas sûre que la réponse soit dans l’enfant ou le rouage. Je voudrais voir, voir pour
croire.
Parce que toi plus je te rencontre plus je
comprends que tu seras interchangeable, plus je partage et plus je me retiens d’y croire. Parce que toi, tu es une belle aventure mais tu ne réponds pas à ces échos des
failles.
Parce que nous n’existons pas pour nous
tenir sans nous lâcher, parce que l’appel ne concerne que moi. Parce que présentement, tu me lis mais ne me comprends pas et comment le pourrais-tu, quand je peine moi à te cerner, quand
j’abdique souvent au moment d’en être capable ?
Parce que malgré les merveilles et les horreurs, nous ne nous soutenons pas.
Et ce n’est pas seulement toi, c’est toi aussi.
Si je ne m’abuse, je t’abuserai toi.
Parce que c’est tout ce dont je suis capable.
Générer des élans, caresser des images, ne me plaindre qu’en surface. Parce
que si je te disais vraiment ce que tu voudrais que je dise de faiblesses et de larmes, si je te disais vraiment la fureur que je voudrais apaiser, les craintes dont je devrais me défaire, que je
croyais en ton sang, ta voix, ton cran, je ne me séparerais plus de toi.
Mais il ne s’agit pas d’un seul toi. Il ne s’agit jamais d’un seul. Moi je suis seule, vous, toi, tous ces multiples se superposent, et je ne vois
plus rien. Pourtant tout ce que je veux, c’est voir.
Et il ne s’agit pas d’amour, d’ami ou d’inconnus. Il ne s’agit pas de liens préconçus et ratés, machinaux et fatigués. Je ne peux plus me lier car tu ne vois jamais les voies
frayées.
Je partirai sans faire de bruit. Je
sourirai dans l’avion, je respirerai sur le pont. C’est tout ce dont je suis capable : frayer.
Toi je te rencontrerai toujours puisque tu ne m’auras pas accompagné. Tu seras ceux-là, la grande altérité. Je saurais toujours à nouveau te
plaire. Tu croiras me tuer en me quittant, je ne m’ouvrirai que les voies.
Je marcherai sous la neige de Philadelphia et au coin d’une rue tu souriras.
Sous les lampes grasses de Berlin tu me remercieras pour le
chemin.
Dans un bar de Ciudad Juarez tu me
conseilleras d’être prudente.
Tu regarderas droit
devant toi.
Tu gratteras tes ongles sur la
table.
Tu toucheras la matière du
sofa.
Ton attitude
m’interpellera.
Tu seras hésitante et trébuchante
dans une ruelle moite.
Tu sera vieux et calme sur un
banc face à la mer.
Nous ne nous connaîtrons
probablement pas.
Ton café servi, ton hospitalité,
ton indifférence glacée, ton indication du quai, ta caresse passagère, tes mots inaccessibles, tous ces ponts me guideront, baliseront mes voies.
Et je continuerai, en pensant à tous ces toi, je continuerai les
frayantes.
C’est tout ce dont je suis
capable.
De même que l'araignée au centre de sa toile tient entre ses pattes tous les commencements de ses fils, de sorte que, lorsque quelque insecte frappe la toile en quelque partie, elle le sent par la proximité de ses fils, de même, la partie directrice de l'âme, placée dans la région centrale, c'est-à-dire le coeur, tient les commencements des sens, de sorte que, lorsqu'ils lui communiquent quelque chose, elle puisse en prendre connaissance de par sa proximité.
Chrysippe