Anthony Swofford (Jake Gyllenhal) est un jarhead. Il apprend à sniper des ennemis impalpables sous les commandements acides du sergent Siek (Jamie Foxx), avec la complicité de son équipier le
désabusé ténébreux Troy (Peter Saarsgard). C’est un peu la joyeuse colonie de vacances potache, même si on arrive à y mourir pendant les entraînements… on se plie, mais pas trop, on conserve
fraîcheur et imbécillité juvénile, on crée quelques liens et puis très vite, soudaine sans trop l’être, la guerre du Golfe éclate et les jeunes coqs pérorent : enfin, ils vont tuer des gens
en vrai, et défendre leur patrie même s’ils n’ont aucune idée de ce que cela peut bien vouloir vraiment dire.
Seulement, ce n’est pas ce qu’on leur demande, et les marines huilés n’ont plus qu’à tromper leur ennui , attendre, s’hydrater, se déshydrater, attendre, et protéger les puits de pétrole contre
un ennemi invisible, dans le désert imperturbable du Koweit.
Il n’y aura pas de morts, donc, et l’inutilité impuissante de Swofford commence à lui monter au cerveau. L’enfer, il peut y en avoir pour tout le monde, sous de bien diverses formes et progressivement, l’homme tueur agité, immobile et inoffensif, déchargé de sa fonction première va devoir réfléchir et affronter d’autres obus : ses propres doutes qui s’immiscent doucement, insidieusement, ses angoisses, et au final la lente destruction de ses faibles fondations, comme dans tout parcours initiatique, et s’abandonner dans le désert. Sans réel retour possible.
Il fallait un certain flair à Sam Mendes pour avoir pressenti la réunion de trois quasi inconnus du grand public afin de réussir le meilleur casting de ces derniers mois . Il le fallait, surtout, c’était absolument nécessaire car nous n’en pouvions plus d’attendre la relève et Vin Diesel n’avait de toute façon pas compris l’histoire.
Un nouvel âge d’or pourrait bien s’installer si Jake Gyllenhal reprenait la place encore chaude d’un Di Caprio spectaculaire de maturité de jeu mais qui perd la fougue et la prise de risques, Jamie Foxx celle d’un Denzel Washington qui choisirait mieux ses films, et Peter Sarsgaard celle d’un Ewan Mc Greggor qui n’aurait pas oublié ses années sombres.
Il est rassurant de sentir que l’optimisme de voir refleurir une relève bien trempée n’est pas bafoué cette fois comme il le fut souvent.
Il fallait un certain goût à Sam Mendes pour s’associer une photographie hallucinatoire, une mise en scène où l’esbroufe justifiée le dispute à la poésie guerrière, une musique abasourdissante
d’évidence sereine (« le Something in the Way » de Nirvana y coule aussi royalement qu’un « je t’aime » chez Wong Kar Waï et après tout, ne reconnaissons nous pas les
meilleurs restaurant à leur interprétation risquée mais divine du steak-frites ?). Le seul bémol étant peut-être une fin précipitée qui ne nous livre pas l’intégralité d’un message qu’on
sentait se profiler et nous laisse sur la touche quant aux profondeurs suspectées du personnage.
Mais qu’importe, c’est pardonné. Car le souffle était bien là, car notre émotion jamais prise en traître fut honorée, parce qu’il fallait bien un jour se tromper de guerre et se retrouver sur un
de ces champs de bataille où on ne meurt pas, ces guerres que tout le monde livre, entraîné ou non : l’évolution personnelle qui permettra d’embrasser d’un regard un peu plus vaste plus
d’humanité encore, la lutte permanente contre la vanité d’une vie dépourvue de but, inutile, virtuelle.