
« Il s’habitue à baisser. Épouse la pente. La précède, qui sait ? Car le monde nous abîme maintenant. »
Depuis que Maman est morte en 1990, dans sa « ville aux yeux cernés », Gille Leroy pourtant encore vivant nous honore de sa prose riche et virevoltante. Le prix Goncourt de cette année est un détail, presque un accident, car depuis plus de 15 ans déjà la stupéfaction, la sensualité, la finesse et la maîtrise des déferlements internes de ses personnages se précisent, se dévoilent, explosent finalement dans cette fiction savante et autodidacte, son dernier né Alabama song étant une biographie, ou l’est-il seulement, tant Gilles Leroy empoigne son héroïne, l’épuise, la transcende, lui fait cracher du cœur autant que de ses tripes une vérité qu’elle seule possédait ? Zelda Fitzgerald arrachée au tombeau implore une reconnaissance tardive sous la plume aimante d’un auteur qui, chose rare, s’efface pour lui laisser tout le champ. Attendait-elle ce jour pour qu’enfin sa démesure soit sinon comprise, du moins envisagée ? La Belle du Sud et ses déchirements, son mari trop pâle et ses amants furieux, brûlée dans sa chair, consumée, enfumée et embrumée de larmes et d’alcool surgit, prend corps, s’insurge et trop tôt, trop vite, après quelques 189 pages de tumultes et de peines, nous abandonne à nous-mêmes, fascinés, dérangés de l’avoir vu oser vivre… et stupéfaits de ressentir que son récit intense et classique passera les siècles, qu’il les a déjà passés.
« Je n’avais jamais regardé un homme dormir, je veux dire : l’homme nu de l’amour. Sa poitrine se soulève, lente, impressionnante, le duvet sur son torse se hérisse, duvet encore perlé de sueur. Plus bas je glisse, le duvet se fait dense et la toison plus sombre, friselée et soyeuse, est une cachette brun-roux où dort dans son étui de peau fine le sexe détendu, couleur d’acajou, si différent des autres appendices que j’ai pu connaître et qui ne furent pas bien nombreux mais plutôt rosâtres, plutôt anémiques — froncés, renfrognés dans la nuit de la honte —, semblables à ces larves de hannetons que la terre transie cache dans son hiver.
J’aime cet homme brun, cet homme à la peau tannée, à l’odeur violente, au sexe brûlant qui en moi se répand par longues saccades. « Ça y est, Chérie, je
gicle » ; et je voudrais trouver les mots pour lui répondre mais je ne les connais pas. Alors je me contente de crier que j’aime. »
Alabama song,
Gilles Leroy, 2007, Mercure de France.
[Gilles Leroy sera présent à l'Escale du livre de Bordeaux, samedi 5 avril à 16h30, pour un "regard croisé" avec René de Ceccatty. Voir programme
sur le blog de l'Escale.]
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De même que l'araignée au centre de sa toile tient entre ses pattes tous les commencements de ses fils, de sorte que, lorsque quelque insecte frappe la toile en quelque partie, elle le sent par la proximité de ses fils, de même, la partie directrice de l'âme, placée dans la région centrale, c'est-à-dire le coeur, tient les commencements des sens, de sorte que, lorsqu'ils lui communiquent quelque chose, elle puisse en prendre connaissance de par sa proximité.
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