Mardi 8 janvier 2008 2 08 /01 /2008 17:55
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 « D’abord, écrire pour moi répond toujours à un unique désir que je peux formuler ainsi : je veux raconter une histoire. Et même plus précisément, je veux raconter une histoire à quelqu’un, d’ailleurs si possible à tous et si possible à l’humanité entière. Seulement, à chaque fois que je m’installe à ma table pour faire cette opération-là, pour raconter telle ou telle histoire, tel ou tel fragment d’une histoire, il se passe toujours le même phénomène. Aussitôt les choses se brouillent et se complexifient. Je suis pris d’une sorte d’inquiétude, quelquefois même d’une panique à la seule idée du travail qu’il faut accomplir. Décrire un objet, raconter un évènement, rendre compte d’un sentiment, démêler un souvenir, exposer une action, peindre l’atmosphère d’un lieu ou la pensée d’un personnage, plus rien ne va de soi, comme si un épais brouillard se formait d’un seul coup, s’ingéniant à opacifier la vision, et plus encore que la vision, les mots pour la dire. […]
Si je ne fais pas par exemple de la photographie ou du cinéma, si je n’utilise pas une autre technique qui me permettrait de fixer objectivement en quelque sorte la couleur du ciel par exemple, c’est précisément parce que dans l’écriture, dans le troublant passage de la matière au verbe, à chaque phrase, à chaque paragraphe qui s’engage, s’ouvre un espace d’indécision, d’embranchement et de nuance qui sont aussi, autant qu’une angoisse, l’expérience quelquefois même heureuse du tremblé et du détour, de la liberté et de la pensée, de l’erreur et de l’exploration.[…]
Le livre, tout rempli de ce mouvement fragile, ne craint pas de venir se perdre dans la masse industrielle des choses pour mieux hanter le monde de sa confiance aiguë. Rempli d’une certaine probité, il vient là rejouer son vieux rôle de gardien, de veille et de vigie. Par quoi la littérature est pour toujours un sanctuaire ou un réservoir d’innocence.
Ecrire, dit Kafka, c’est bondir hors du rang des assassins. Car écrire, sans doute, c’est tout simplement réfléchir à deux fois avant d’agir, et même peut-être réfléchir à deux fois d’avant décrire. Il y a cependant un risque à définir les livres comme des veilleurs éternels. Le risque, outre celui de répéter une longue tradition romantique de la littérature, c’est celui de cantonner les livres et même leur industrie dans une certaine marge politique et esthétique du monde, en leur confiant cette tâche ingrate de se tenir toujours un peu à l’écart pour mieux réfléchir au double sens que ce mot possède.
Or si c’est là une part non négligeable du souci de l’écrivain, je voudrais aussi parier que cette humeur inquiète qui travaille le récit n’a pas pour seule et ultime tâche de veiller, ni de trembler sans cesse, encore moins de seulement opérer une déflagration dans l’ordre du monde. Mais aussi, au contraire, de maintenir, de vouloir et surtout de mettre en scène l’utopie d’un certain sens commun. L’écriture et l’écrivain éprouvent aussi, à proportion inverse de leur défiance, le besoin d’une langue commune et prennent toujours le pari au fond d’eux-mêmes qu’il n’y a qu’une seule espèce humaine. L’imaginaire, pourtant travaillé par l’exigence d’un certain soupçon, vient aussi abriter non plus seulement ce qui nous sépare, non plus seulement la méfiance et l’inquiétude, mais encore ce qui nous tient ensemble, ne lâchant rien non plus de volonté de ternir pour partageable un morceau ou un autre d’expérience, un regard ou une sensation, le bleu du ciel ou la brume de la mer, suppliant au fond qu’une communauté soit possible. C’est-à-dire quelque chose qui dans le langage nous dirait qu’au fond, oui peut-être ou oui bien sûr, nous vivons sous le même ciel, et pourquoi pas sous la même nuance de bleu, et que c’est pour ça, pour ça d’abord que nous écrivons, c’est pour ça d’abord que nous lisons, pour nous reconnaître. L’échec de cette communauté, inhérent à toute littérature digne de ce nom, parce que laissant toujours poindre de l’irréductible, ne doit pas masquer l’utopie de ce peuple à venir dont parlait Gilles Deleuze, qui certes ne viendra jamais, mais dont l’horizon ne doit pas être perdue de vue, sous peine de faire porter au langage, non plus son utopie, mais seulement sa ceinture de plomb qui nous entraîne si vite au fond du lac, loin des cavités lumineuses, colorées et réfléchissantes de la littérature. »
 
Tanguy Viel, Colloque Livre 2010, février 2007, à voir ou lire dans son intégralité ici.
Publié dans : Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes
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