Lundi 10 décembre 2007 1 10 /12 /2007 20:18
Il y a quelque part, méfiez-vous, des rats tapis dans l’ombre, attendant de sortir de la langue. Il existe des blessures que l’homme sain ne voit pas, rongeant le langage jusqu’au malaise, jusqu’à toucher l’os. Il existe des hommes quelque part, prenez garde, qui s’empareront de vos craintes, et les rendront palpables. L’angoisse corsetée à la poitrine, prêts à suivre la clôture dans le désert pour entraver la pandémie, écrivant sur les murs, observés ou voyeurs, tout va prendre une tournure acide, maniaque et ne vous laisser qu’un répit incertain la lecture achevée. Il existe quelque part, réjouissons-nous, des plumes qui font jaillir l’entresol, découvrent les squelettes, redressent les cadavres, et dans une prose malade, touchant Borges, bousculant Beckett, incapable et trébuchante, nous saisissent de leur acuité à transmettre le cauchemar.
Brian Evenson l’a découvert et s’en fait maître. A travers huit nouvelles post-apocalyptiques, il cisèle à la hache un parcours frénétique dans les tréfonds de l’âme humaine, violente, gangrenée jusqu’à la moelle sur fond d’une Amérique mormone perdue dans le fanatisme religieux, la peur de l’autre et de soi-même. Ici le réel s’effacera pour vous saisir à la gorge au fond d’un couloir, les lieux vitriolés n’auront pas de sortie, et c’est bien normal : vous n’êtes nulle part, et nulle part vous ne pourrez vous fuir.
 
« La prairie est envahie par la poussière et le sable, marcher est difficile. Les morts sont moins nombreux et souvent embaumés, leur armature fraîche et préservée. Il n’y a aucune trace de ceux qui les ont ainsi apprêtés.
Ce matin, nous avons vu s’approcher un individu isolé avec une détermination qui prouvait qu’il était encore en vie. Nous avons vu alors qu’il portait un grand sac et gémissait sous son fardeau.
Il a tenté de fuir mais, montés sur les morts, nous l’avons vite rattrapé. Lâchant son sac, il a assassiné Latour et Broch avant de se suicider.
Nous avons fait un feu et mangé ce que nous avons pu du mort, puis ouvert son sac. Dedans se trouvaient deux femmes grises et recroquevillées qui s’éloignèrent en titubant une fois relâchées. Nous les avons rattrapées et les avons appariées. Par la suite, nous les avons guidées au moyen de cordes passées autour de leur cou. Et un peu plus tard, nous avons mangé leurs portions charnues. »
Prairie

 
« Même si les rats rongent les draps de sa mère, ils ne rongeront qu’un seul endroit à la fois. Les rats se répandront dans sa mère par ce trou unique, et dévoreront l’intérieur du corps. Si Brey surprend les rats, il pourra recoudre le trou. Les rats seront pris au piège. Ils suffoqueront à l’intérieur de sa mère.
Personne n’emmaillotera Brey dans des draps quand il sera trop faible. Il n’y a personne pour le faire. Il sera une proie facile pour les rats.
Quand il sentira la mort proche, il se pendra à une des appliques lumineuses du couloir, hors de portée des rats. Peut-être ramassera-t-il suffisamment de clés pour que tout son corps en soit recouvert, blindé contre les rats. Mais un rat intelligent pourra passer son museau sous les clés. » Le fils Watson
Publié dans : Inadmissible ! : les privés d'autorité
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