Jeudi 29 novembre 2007
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Ce que j’ai vu cette nuit-là, personne ne le sait. Je peux essayer de m’expliquer mais
je sais bien qu’en somme, la représentation que vous pourriez tirer de mon faible récit sera indolore et loin de ma fausse réalité, dont tous mes sens pourtant, sonnés et trébuchants, se
souviennent. Ce que j’ai vu toutes ces nuits juvéniles, personne n’a pu le concevoir. J’ai vu la peur en face, elle me ronge depuis sans relâche. Il y a eu un coffee-shop, tu montrais mes seins à
un homme, tu faisais mine de te masturber sur mon pull et lui riait et ses dents sombres dans une barbe éparse de vieux brillaient plus que ses yeux noirs de roquet lubrique, tu avais bien
changé. Je tirais sur ton bras pour rentrer dans une ruelle de brique rouge, anglaise probablement, tu as disparu derrière une porte et moi, de la voiture, j’ai vu sous le pont avancer la lame de
fond. Je me suis tournée vers ma mère qui m’implorait de me dépêcher de entrer dans la maison, je sentais son urgence mais j’étais plantée là, nigaude ralentie par un temps improbable, et sur le
pont, j’ai vu mon sac tomber dans l’eau, la vague approchait, j’ai tourné les yeux vers ma mère et je lui ai dit « maman, mon sac est tombé, mes affaires, mes affaires sont tombées »
puis elle était suspendue à mon bras, elle glissait de mes doigts dans le vide et la vague l’a balayée, j’ai suffoqué sous l’eau.
J'ai suffoqué sous l’eau. Je suis absolument sûre de me souvenir de
cela.
Ce que j’ai vu cette-nuit là, dans mon lit mal isolé, je l’ai ressenti au plus net, au
plus proche du cœur, ce qu’il en reste dans les rognures acides après l’attaque d’adrénaline.
Cette vague monstrueuse m’engloutit un peu plus à chaque rêve, je la crains, je ne
souhaite plus dormir, je ne suis pas en sécurité. Ma panique est un rêve récurent.
Petite, j’en faisais deux, parfois plusieurs fois dans la semaine. Dans le premier,
j’avançais dans une structure bétonnée en spirale, dans une pénombre moite, et le gravier sous mes pas crissait de plus en plus fort à mesure que j’atteignais le centre, jusqu’à un vacarme
assourdissant d’écho.
Dans le deuxième, petite fille en robe à fleurs dans un champ je ramasse des cailloux
que je mets dans un panier, et l’un de ces cailloux soudain s’élève vers le ciel comme une barre de fer gigantesque et je quitte le corps de cette fille pour la voir d’en haut de cette barre,
coulée dedans, compressée de vertige.
Je sais bien. Je formule mais rien ne cesse. Depuis que je suis lucide je suis plus
calme mais plus triste. Je suis comme déchirée du monde, incapable jamais de retenir ma joie lorsqu’elle s’invite avec brutalité, entrouvrant les possibles, explosant de lumière, s’arrachant trop
rapidement me laissant bien inerte, implorant l’innocence, la légèreté, celle qu’enfant déjà, je n’avais pas, mais que je rechercherai en vain au fond des verres, des bois, des yeux qui ne se
détourneront pas, des voix qui m’envelopperont de leur chaleur diffuse.
Je veux ma maman, mon papa, mes frères et sœurs et plein d’enfants, de la nourriture
étouffante, des gosiers chauffés à blanc et un grand sapin bariolé de lutins cons comme la lune, pas pour m’y pendre mais pour respirer leurs essences, essentielles. Et retourner
rêver.