On a fait quelque chose de formidable pour moi . Je me suis détachée. Je n’ai
plus besoin de plaisir aigu et sans joie. J’ai trouvé ma voie.
Il n’y a rien de plus intéressant pour moi qu’un cul. C’est interpellant cette idée
d’impasse, de non procréation. Cela me rend, pour reprendre l’expression d’un mort, vivante à n’en plus finir. Pas de plaisir, un peu de douleur, pour se rappeler à soi, mais pas de plaisir dans
la douleur, c’est vulgaire. La jonction de deux corps sans aucun autre but. On écarte ce gros cul anonyme et on vient s’y ancrer. On attend sans émoi l’écoulement tiède et pénible de toutes ces
vies potentielles qui n’iront pas plus loin. On décolle placidement les épidermes et voilà, c’est fini, et puis plus rien. Le cul, à nouveau, retrouve cet état de pachyderme, paisible et
assoupi.
Et cela ne nous a rien apporté. Cet acte était vain, encore une fois, et encore une
fois, cela recommencera : la quête perpétuelle d’un cul comme lieu intact de désoeuvrement. C’est ainsi qu’il faudrait que cela soit, toujours. Et bannir tout ce qui tourne autour, ne plus
rien ressentir, jamais, mais reproduire le geste sans fin, jusqu'à épuisement ou jusqu'à ce que Dieu ait pitié de nous. Prendre le cul et s’y vautrer, s’y enliser, jusqu'à l’extinction complète
du monde, jusqu'à ce qu’asséchés par l’absence de désir nous nous entretuions. Jusqu'à ce que nous ne soyons que des culs sanctuaires de semences sans vies, jusqu'à déchirer ce visage qui n’a
plus lieu d’être, qui ne signifie rien, jusqu'à nous coudre la bouche pour qu’enfin cessent ces verbiages indigestes de fadeur et de malhonnêteté. Arriver enfin, au terme d’une lutte sans pitié,
dans un soulagement certain, à faire plier l’amour et à l’anéantir.
Je ne me souviens pas quand tout cela a commencé. J’ai ressenti que le jeu prenait
une tournure douloureuse, mes entrailles se sont ouvertes à l’air acéré et sec, de mes yeux coulaient des pierres, j’ai su que tout était fini, mais le début, je ne me souviens
pas.
J’avais cru que peut-être il pourrait prendre soin de moi, saisir mon visage entre
ses mains, me donner de sa peau, respirer dans mon cou. Mais j’ai seulement cristallisé. Un regard et j’ai cru que son sperme salvateur éclabousserait dans une gerbe splendide ma bouche. Un
sourire et j’ai voulu voir qu’éternellement son membre engendrerait en moi la violente promesse de n’être plus jamais triste.
Mais je parlais trop. Je gaspillais mon énergie en une mascarade grotesque,
j’essayais vainement d’enterrer mon désordre alors que là, tout près, brute et étincelante, se dressait l’évidence. De ce fait, il m’a méprisée.
Comment me rappeler ? Etait-ce cette force qu’il irradiait, puissante et
enfantine, maîtrisée et puérile, qui m’avait soufflé net, écrasé à terre, et coupé la gorge ? Je ne me souviens plus quand, pour la première fois je suis rentrée chez moi sans me rappeler du
trajet, quand je me suis mise à lui parler, lui chanter des chansons devant mon miroir, à crier pour empêcher les tremblements, à ne plus dormir, ne plus manger, perdre ma joie, et le souffle, la
fureur et le bruit, l’éclatement, le morcellement, la peur au ventre et le maquillage, le cœur glacé qui fond et déborde, et me noie. La fissure, la fracture, puis mes entrailles soumises à ce
putain d’air acéré et sec et mes yeux vides et cernés, et les pierres tranchantes qui lacéraient mes joues. J’avais compris pourtant.
Les pierres étaient de simples larmes, j’ai eu un peu mal au ventre peut-être,
l’orgueil plus que la peine me serrait la gorge , la lâcheté me faisait taire, la prétention parler. Tout était fabriqué d’un bout à l’autre par mon ennui. Devant tant d’imposture, je me suis
insurgée. J’ai quitté le combat.
Je ne me suis à ce jour, plus jamais fourvoyée.
Il fallait absolument que tout cela cesse. Réapprendre péniblement à ne plus rien
sentir. Et père, où étais-tu? Tout ce temps, tout ce temps perdu à ne pas comprendre. Descendre ce putain d’escalier dans le noir, attendre de sentir sous son pied la dernière marche. Quel était
ce mal si puissant que tu n’as pu y faire face ? C’était donc vrai alors, j’étais pourrissante, malveillante, obscène. Il aurait fallu que tu meures, j’aurais pu pleurer dignement, façonner
un désarroi glamour qui m’aurait valu de la reconnaissance. J’aurais pu arrêter. Juste arrêter la machine et me reposer.
Tout ce temps perdu à ne pas comprendre. Il fallait absolument que tu meures, il n’y
avait pas d’autres solutions. Mon sang ne peut pas continuer à couler à l’envers. Il faut que je me bâtisse une bonne fois pour toutes et non pas que je me répare sans cesse.
Je t’ai enterré. Je t’ai dévoré et avalé. Je t’ai disloqué, tu n’as plus rien, tu
n’existes plus, , tu ne dormiras plus, tu vomiras ta langue, tu trancheras tes couilles, tu erreras jusqu'à ce que je meure. Tu pourriras sur moi et on se mélangera. J’aurais alors vaincu le
taureau, dompté la vermine. Mais j’ai encore du temps pour ça.
Je ne me souviens plus quand tout cela a commencé. Il est apparu et les trous dans
mes veines ont cicatrisé. J’aurais voulu m’arracher les yeux, mais bien sûr, je n’ai rien fait. Il ne devait pas vivre. Perturbateur. Intrus. Aberration. Ignominie. Erreur. Quelque chose a du
interférer. Cela ne pouvait pas être ainsi. Mais comment arrêter la main fouillant mon ventre.
J’ai minaudé. J’ai falsifié. J’ai séduit . Puis cela m’a profondément ennuyé.
Eloge de la fuite, de la trahison, de la confusion.
Et maintenant, dans ma profonde solitude, derrière des remparts trop épais, noyée
dans mon apathie placide, je suis en train de mourir. Et où es-tu papa ? Il fallait que tout cela cesse. Le début, je ne me souviens pas. Quitter le combat. On m’a coupé la gorge. Tout cela
n’est que fabriqué par mon ennui. L’air acéré...les pierres. J’ai tout juste un peu mal au ventre. Juste arrêter la machine. On a fait quelque chose de formidable pour moi.
Je me suis détachée.