ien entendu – je fais comme Philippe Sollers, pour ne rien démontrer j’utilise les évidences
langagières, « et comment donc »* - décider de se coller une bonne fois pour toute à la quatrième de couverture d’un film comme Salo, c’est un peu se lever le matin en
décidant de lire tout Proust : ambitieux, déraisonnable, fatigant par avance, inutile.
Parfait. Commençons, donc.
La perte de virginité ne concerne pas que l’aspect ostensible de la chair contentée voire malmenée à douze ans
un samedi soir dans une banlieue moche par son oncle (cabotinage : caractéristique pasolinienne par excellence), elle peut aussi s’incarner symboliquement, déchirant profondément un hymen
bien saignant : l’ignorance du vice, je veux dire, celui qui craint vraiment, et qu’on cherchait vainement dans les caves moites de nos 17 ans, la mèche grasse et la mue cruelle, frémissant
sous un joint ou une fellation bâclée. Rhabillez vous jeunes gens, Pasolini est mort pour ce film là, littéralement, respectons l’héritage. Un peu de dignité, torturez franc, forniquez sans
ambages, et sachez-le, le sexe, si c’est mal, c’est surtout parce que c’est la plupart du temps mal fait. Mais trêve de propagande hippie (je ne sais pas ce qui me prend, mes excuses), passons
dans l’antichambre, voulez-vous.
Je fus dépucelée pour ma part à 19 ans, je parle bien entendu de ce dépucelage symbolique (je suis vierge
sinon), et pour avoir réitéré l’expérience à plusieurs reprises, (d’autres pièces maîtresses ayant également fort heureusement pris le relais entre temps), j’avoue y trouver chaque fois cette
fascination crasse pour une obscénité clownesque, ce rire stupéfait devant la fesse-farce, cette crainte un peu jouissive d’être fort mal famée, moi qui frissonne déjà devant le martinet (excusez
moi, je m’égare). Le marquis n’est pas loin, j’essaye de rendre hommage, mais mon ramage souillé trahirait mon plumage. A moins que ce ne soit l’inverse, toutes ces positions me déconcentrent un
peu.
Il y a chez Pasolini une réjouissance flagrante à mêler sexe trivial et sexe dictatorial, la vulgarité patente
d’un sexe plutôt jovial, truculent, sans fards, à la froideur mortuaire des corps contraints et sanctionnés. Le malaise s’installe soudain, car si l’on s’amuse du vice, son overdose laisse
rarement indemne. Le cynique est pris de court, le décadent n’ose plus tomber, le rire de défense déserte la mâchoire, il faut commencer à subir. S’entame un long calvaire, une rafale de gifles à
notre suffisance de grand malin stupidement prêt à tout, sauf à ça. Quant au gentil un peu rêveur**, il s’est évanoui depuis longtemps. S’il existe d’intenses moments de solitude, ils ne sont en
rien comparables avec le silence ouaté et puant envahissant la pièce après vision. Même seul, on est gêné d’avoir partagé ça avec soi-même.
Mais alors, qu’en est-il à la fin, de ce film sulfureux ? Est-ce charger de trop d’attentes celui qui ne
l’a pas vu que d’en dresser ce portrait malhabile et imprécis, fallait-il crier au loup cette fois-ci encore ?
Dans l’ouvrage de Sade, Les 120 journées de Sodome , l’action située au XVIIIème rassemble
quatre hauts dignitaires des grandes fonctions du pouvoir comme le clergé ou la noblesse. Ils décident, au nom d’une infatigable appétence sexuelle et perverse, de trouver satiété en enfermant
dans un château muré plusieurs jeunes gens, hommes et femmes, mais surtout enfants, ainsi que plusieurs adultes qu’ils soumettraient, aux particularités telles que la vieillesse et ses croûtes,
ou une extraordinaire longueur de pénis, bien entendu tout ceci n’étant pas exhaustif. Un programme des réjouissances, rythmé en journées (120, donc, intenables à lire), s’élabore autour
d’ateliers divers et variés, dont je vous passe des détails qu’il me serait bien impossible de ne pas dénaturer dans une naïveté encore touchante.
Pasolini lui, transpose tout ce petit monde de raffinement apoplectique dans l’Italie fasciste des années de
guerre, frappant si possible un peu plus sec là où ça fait mal, et instaure trois cycles : le cycle du sang, le cycle de la merde et le cycle de la torture.
On se raconte des histoires, on mange ses déjections, on brûle quelques pénis, on se marie pour rire dans des
cérémonies orgiaques à faire rougir Néron, on s’amuse beaucoup, et d’ailleurs le film se veut tout de même drôle, jubilatoire oserais-je dire, s’il m’amusait de boire à mon pot de chambre en
triturant un adolescent balbutiant.
Mais au cœur le plus sordide d’une noirceur assumée, pourtant, aucune morale ne vient s’imposer, et c’est bien
là le coup de maître. Il ne s’agit même plus de cela, il n’y a rien à redire, à conspuer, à modérer. Même si, bien sûr, la critique du pouvoir absolu est omniprésente, tout ça… c’est un peu plus
que ça : nous sommes devant nous-mêmes : de pauvres tarés sans étoiles, sans fond, et sans limites, dans l’impossibilité de remonter la spirale descendante, ne touchant jamais de bords,
aspirés par des propensions vertigineuses à se laisser glisser hors des moules, sans jamais pouvoir se récupérer. Peut-être alors se passe-t-il quelque chose, enfin, d’un peu lumineux, par
contrepoint : on décide de s’accrocher un peu aux cadres, pour ne pas chuter dans le piège de l’infernale anarchie des moeurs, que tout ne devienne pas absurdité.
Et puis on reprend une activité normale, un peu sonné toutefois d’avoir entrouvert la boîte de Pandore. Reste à
savoir toutefois si l’on saura parfaitement la refermer.
Au fond, quelques bêtes grondent, de mauvaise humeur d’avoir été dérangées, et il faut une certaine vigilance
pour éviter qu’elles ne se révoltent, même silencieusement, par un travail de sape lancinant, invisible d’apparence. Il semble important, et ce film l’est surtout pour cela, d’avoir entrevu
ce n’importe quoi pour être sûrs qu’on n’y versera pas, ou qu’on y versera, en pleine possession de nos moyens, peut-être pas coupables, mais parfaitement responsables.
* Lire à ce propos La littérature sans estomac, de Pierre Jourde. (C’est un ordre, au fait)
* * ou fraggle (note de la bloggeuse)