Dimanche 30 décembre 2007
« Je n’ai pas besoin d’ouvrir cette boîte. J’en possède la clé. »
 
Un éloge tour à tour clinique et viscéral de l’usage de la porte basse, étroite et soumise. Un élan d’amour angoissé, un parcours en alcôve digne et maîtrisé, loin du sexe technique et imposé. Un étrange cadeau, en forme de clé, ou de mouchoir. Du baume au cœur, du beurre ailleurs…et ce qu’il faudrait lui dire, un jour, ci-dessous en exergue.
Bonne année…
 
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« Maintenant que je suis tombée dans le péché en même temps que je tombais amoureuse, mes gribouillis quotidiens me servent à tenir à distance mon angoisse de la perte. Avec lui, je vis au bord de l’abîme. La terreur que cette expérience puisse prendre fin rivalise avec celle, bien pire, qu’elle pourrait être perdue à jamais.
Comme lui et moi n’avons d’autre lien fusionnel que sexuel, je suis constamment confrontée à son absence. Il n’abuse jamais de mon hospitalité et cultive ainsi une atmosphère de rareté, composante érotique aux conséquences graves et paradoxales. D’une part, en nous donnant le frisson à chacune de nos rencontres, cet élément d’instabilité est manifestement un facteur essentiel, peut-être le plus central. La passion enfuie, dont les couples monogames sont inconsolables, est toujours là pour nous. Mais cette imprévisibilité me laisse aussi beaucoup de temps et de liberté de manœuvre pour que les tourments de l’amour fleurissent. Donc je doute, je me pose des questions, je m’inquiète et me couvre d’indignités, pour lesquelles il n’existe ni preuve ni réfutation. La voix insistante des convenances tend toujours à diminuer mon expérience transcendante à la tourner en ridicule. Pourtant je n’ai jamais cherché à contrôler mon amant afin de dissiper cette angoisse. J’ai toujours su qu’il n’était pas un prolongement de moi, mais un être distinct. […]
Par la rareté de sa présence, A-Man est devenu le premier homme à me tenir suspendue en ce point délicieux où je jouis et je souffre tour à tour. Toujours désirante, sans être jamais rassasiée.
Il est plus facile de désirer quelque chose que de la posséder. Souvent, quand on obtient enfin la chose qu’on voulait depuis longtemps, on est déjà absorbé par ses nombreux substituts. Avec lui, en quelque sorte, le désir et la possession se combinent simultanément. Il est mon fantasme on ne peut plus réel et pourtant éternellement impossible : un homme que je peux respecter.[…]
Il se refuse à la nostalgie, détecte la sentimentalité à peine le seuil franchi, et la seule preuve ferme de nos rencontres est l’implacable raideur de son braquemart. Ce n’est guerre le genre de chose à quoi une jeune fille peut se raccrocher après l’étreinte. Il préserve sa vie privée. Je ne connais pas ses amis et ignore ce qu’il fait pendant les heures qu’il ne passe pas avec moi. Il a horreur du bavardage, refuse les photos et évite les mots d’amour. Il n’est pas romantique, c’est un adepte d’ici et maintenant. Il agit en homme qui n’a pas peur de la mort…Ou alors en joyeux rebelle. Mais moi, je suis mortifiée par ma condition de mortelle, aussi je continue à scribouiller, en quête d’une preuve de notre amour. Quitte à la créer. »
 
Dans ce récit autobiographique fort troublant, Toni Bentley, ancienne danseuse étoile, nous conte les joies du « holy fuck », la sodomie qui enseigne l’absolu abandon. Au-delà de son aspect profondément érotique, cette longue offrande, cette confession d’une incroyable liberté épouse la forme d’une somptueuse lettre d’amour et de gratitude, adressée à A-Man, l’homme par excellence qui, 298 fois en deux ans, révéla l’extase mystique à l’auteur. En la pénétrant « religieusement », A-Man lui procure une jouissance qui la vide de son moi, expérience qui la mène, au cours de rituels soigneusement orchestrés, aux confins du plaisir absolu.
 
Ma reddition, Toni Bentley. Editions La musardine (collection lectures amoureuses), 2007.
par The bitch is back publié dans : QG du QI communauté : Les infréquentables
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Dimanche 23 décembre 2007

[Rectificatif à l'année qui se termine : ...]
Love, actually ? 




Contre toute attente, je vous la souhaite pas trop moche, cette nouvelle donne. 
Si vous voulez me souhaiter quelque chose, un truc à base d'embruns, de présence ou de rire fera très bien l'affaire. Un truc comme joie, rappelez-vous. Un truc comme (non pas les hippies).
Bon, ça, c'est fait.



par The bitch is back publié dans : Quoi encore ??
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Mercredi 19 décembre 2007
J’ai entendu ta voix derrière la cloison, et vérifié mes alibis.
Je finirai bien par vivre pour moi. En attendant, j’entends ta voix, et réajuste mes sursauts.
J’ai tout perçu étincelant, c’est encore une fois merveilleux. Je ne comprends pas ce qui m’habite, de cette force spectrale, de cette fatigue euphorique qui m’engourdit les membres, je ne sais quoi penser. Encore… c’est tout ce qui me vient. Inquiète et surprise, encore, mais comment donc, et comment peut-elle oser, la grande impétueuse dérangée, qui gaspille les talents, brise les belles âmes, ne songe qu’aux sommets, oh pas les trop brillants, ni les trop exposés aux vents changeants, mais ceux plein de neige qui fait taire, ceux des esprits à regarder d’en bas, pour qui se prend-elle la fêlée rigoriste qui éteint tous ses feux essayant d’en masquer la fumée, oublie un jour d’être fidèle, sourit aux mauvais garçons sages, aux filles sans fards ?
La vertu embrassante, celle qui élargit les horizons en ouvrant les bras, la voilà la belle affaire. Savoir qu’on prendra tout, et qu’il en restera. Je t'emmène pour que tu saches ce que je vois, que tu résorbes l'étendue de ce que je ne comprends pas.

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par Silence ! publié dans : Ecrits vains communauté : Ecrire
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Dimanche 16 décembre 2007
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Si j’ai bien compris, pour être libraire, il faut biffer en zone de chalandise. Et avoir un bon dos, et de bons yeux pour ne pas prendre esperluette pour deleatur. Pour être éditeur, il faut réassortir son animisme finlandais, confronter ses B.A.T à l’intertextualité, avant l’Epuration. Bien entendu, si tu ne laisses pas de héron en rayon, ton CA au m² chutera, malgré tes kits de relaxation, car sans moustiques, pas de poisson. Connais-tu tes fonds en 7/2/1 ? Sonde-les dans l’abîme d’une série noire, regarde-toi dans les couvertures miroirs de toute ta fantasy. De ton plus beau menu contextuel, tu quantifieras tes gouttières, et fier de ton tableau de Chirico à fond perdu, au croisement d’un Carrefour à rotation rapide, tu te perdras un peu dans ta distribution, partant à la Découverte. Heureusement, du codex in octavo à l’encre électronique, tu ne perdras jamais de vue la réception du discours à double contrainte, prescrit par un représentant, dans ton habitus aux relations mobilisables. Il faut commencer à l’heure et finir à l’heure, d’ailleurs, et savoir que l’italique, loin d’être une ballerine souffreteuse, n’est pas non plus un romain que l’on penche. Agent social, d’un geste ferme et rageur, prend garde au cutter. Réaliste rêveur, un peu magique, en grille d’office sans retour, tu connaîtras alors les joies de la communication et de la consommation, médiologique et typographique. Le récit de ton voyage, pure-player de la pensée gérée en bases de données, tirage de tête en double Jésus, se vendra à la rentrée, si ton discours est rodé. C’est ton devoir moral, et ta propriété, usus, fructus et abusus.

Comprendra qui voudra.

par The bitch is back publié dans : What if I'm real ?
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Samedi 15 décembre 2007
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Sortie de métro, Beigbeder le Grand nous toise, pourtant imberbe, sur une 4x3 audacieuse des Galeries Lafayette. Il est l’Homme, nous dit-on, et pour le prouver, il lit du Baudrillard.
Quelqu’un pourrait-il rallumer les Lumières ?
Un petit aparté défouloir, tiré de l’excellent  La littérature sans estomac  de Pierre Jourde, nécessaire et régénérant si vous vous sentez schizophrènes au rayon actualité littéraire :
 
« Beigbeder invente un style qui nous montre les choses sous un jour totalement nouveau. Il sait tour à tour nous faire rire et pleurer. L’écriture est alerte, vachement jeune. A la suite de Queneau et de Céline, Beigbeder intègre la langue parlée dans la prose écrite, en fait un puissant instrument poétique. Des phrases comme celles-ci permettent de se rendre compte à quel point la langue orale peut être, elle aussi, le matériau d’une création authentique :
            « Bon sang, ce que c’est compliqué, si on ne fait pas gaffe, on peut se faire avoir en moins de deux. »
L’humour juvénile de l’auteur bouscule les représentation figées. Certaines de ses formules passeront à la postérité, telles que :
            « Je dépense donc je suis. »
            «  Les Hauts de Hurlements »
            « Grosse merdo »
            « Homme libre, toujours tu chériras l’amer. »
            « C’est trop éthéré – Oui mais c’est très hétéro. »
            « Elle attend un enfant – ça alors ! C’est drôle, moi j’attends un canapé. »
            « Leur ventre pend au-dessus de leur bermuda qui se tient à carreaux. » […]
Concettiste éblouissant, Frédéric Beigbeder est un peu le Paganini du comment vas-tu yau de poêle, le Glenn Gould du c’est ici que j’habite de cheval. Car il ne faut pas se laisser prendre à ses airs canailles, voire à la basse vulgarité dont il se donne parfois le genre, comme les gosses de bourgeois qui veulent embêter papa et maman. Une vraie pensée se dissimule sous ces apparences. Le début de 99 F donne le ton :
            « Tout est provisoire : l’amour, l’art, la planète Terre, vous, moi. La mort est tellement inéluctable qu’elle prend tout le monde par surprise. Comment savoir si cette journée n’est pas la dernière ? On croit qu’on a le temps. Et puis, tout d’un coup, ça y est, on se noie, fin du temps réglementaire. La mort est le seul rendez-vous qui ne soit pas noté dans votre organizer. » […]
Par ailleurs notre auteur ne perd pas de vue qu’un bon roman devrait toujours apprendre quelque chose à son lecteur, mais pas de manière didactique et ennuyeuse. Il faut de l’habileté, de l’élégance pour glisser discrètement dans le texte l’information nécessaire. […] Si Shakespeare avait été Beigbeder (il en avait la trempe), il aurait pu écrire, par exemple : « Tu n’es pas sans savoir, cher Roméo, que nous vivons à Vérone. – Certes, Juliette adorée, mais n’oublie pas qu’il s’agit d’une riche cité d’Italie du Nord arrosée par l’Adige, lequel se jette dans l’Adriatique. »
Dans 99F cela donne :
            « Colgate offre des cassettes vidéo aux enseignants pour expliquer aux gosses qu’il faut se laver les dents avec leurs dentifrices. – Oui, j’en ai entendu parler. L’Oréal fait la même chose avec le shampooing « Petit Dop ». Tant qu’il n’y aura rien d’autre, la pub prendra toute la place. Elle est devenue le seul idéal. – C’est terrible. » etc…[…]
Récit engagé, 99F est aussi un roman de gauche. Ici, il faut saluer le risque pris par Frédéric Beigbeder, son courage de militant. Il ne se contente pas de dénoncer la capitalisme et le monde frelaté par la publicité. Une analyse politique d’une autre envergure soutient tout le complexe échafaudage théorique de cette œuvre : les nazis étaient méchants. Certains précurseurs de Beigbeder avaient, certes, abouti à des conclusions similaires, mais il n’est pas mauvais de rappeler les grandes vérités. D’ailleurs l’analyse beigbederienne va beaucoup plus loin, opérant des assimilations audacieuses, mais convaincantes. Publicité = Goebbels, Annonceurs = Hitler, Société de consommation = IIIe Reich. Les vilains sont partout. Heureusement il y a quelques résistants comme Beigbeder. Chantre de l’antiracisme, il manifeste tout son respect des « Blacks » (toujours dire « Black », attention, « Noir » c’est raciste), des « Beurs », des femmes, des homosexuels. On le voit, cette œuvre sincère et dure nous change des fadeurs du politiquement correct. […]
L’esthétique de Beigbeder, sa morale (lesquelles ne diffèrent pas : tout choix esthétique est un choix moral) est une esthétique de jeux télévisés. Tout son travail stylistique consiste à donner des signes d’intelligence, qui paraissent en permanence dénier sa bêtise. Mais ils ne font que l’affirmer et lui donner un alibi. Aussi son œuvre peut-elle être considérée comme l’épopée moderne du narcissisme de la bassesse. En manifestant son mépris de ses personnages, de son public, des êtres en général, l’animateur Beigbeder se vautre voluptueusement dans l’adoration méprisante de sa propre personne. Telle est la forme de son génie, tel est son titre à notre admiration. […] »
par The bitch is back publié dans : QG du QI communauté : Humour Noir
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Mercredi 12 décembre 2007
« Si l’on m’annonçait la fin du monde, je planterais encore un arbre dans mon jardin »
Luther

Mais à la fin, qui est ERNST JÜNGER ?

    Allemand, mort en 1998 à 103 ans. Véritable passeur de siècle, tour à tour Juenger.jpgvisionnaire, narrateur puis témoin de ce qu’il a vécu de l’intérieur pour l'essentiel : l’empire wilhelminien, Weimar, le IIIe Reich, la IIe république, la chute du mur de Berlin et les jours de réunification.

    Personnage inclassable : Légionnaire, chef de commando sept fois blessé, décoré de la médaille « pour le mérite » en 1917, chroniqueur politique dans les années 20, lié aux cercles nationalistes et progressistes de Berlin, sympathisant du mouvement « national-bolchevik » fondé par Niekisch, un proche, menacé de mort par Goebbels, témoin forcé de l’Occupation à Paris, ami des conjurés du complot contre Hitler, mais aussi entomologiste confirmé ( découvre un papillon, le Trachydora Jüngeri), expérimentateur de LSD, collectionneur de coléoptères (cicindèles) et de sabliers.
« Anarchiste-conservateur », ou « anarque » comme il aime se nommer lui-même, notamment dans Eumeswil.

    Œuvre fournie sachant qu’il a publié de 1920 à 1990 sans tellement d’interruption : romans, récits de guerre, essais, journaux, entretiens, précis d’entomologie…
Influences :
Luther ;
Hölderlin, Goethe,  figures romantiques ; côtoiera toute sa vie des personnalité variées dont Mircea Eliade, Heidegger, Cioran, Borges, Gide, Léautaud, Morand…

    Dès son premier roman en 1920,  Orages d’acier, on voit très nettement se profiler ses thématiques phares, autour d’une vision du monde nihiliste mais qu’il tentera toujours de dépasser ainsi que le firent Nietzsche et Dostoïevsky et à laquelle tout au long de sa vie il tentera d’apporter des solutions. Heidegger, un de ses proches, dira d’ailleurs de lui qu’il fut l’un des chefs de file de ce courant dans la pensée allemande. Jünger adopte une attitude qui exalte l’idéal du guerrier face au « poste perdu » - notion essentielle de toute son œuvre, faisant référence à ces postes d’avant-garde envoyés à un sacrifice certain, et qui, face à leur mort imminente, dans une aventure solitaire souvent doublée de contemplation, partent à la recherche de leur complétude et font l’expérience du dépassement de soi. J’insiste sur cette notion centrale qui au sens propre comme au sens figuré donne le contexte dans lequel s’inscriront les œuvres de l’auteur, et leur dimension spirituelle que doit intégrer le lecteur.
    Son propre fils, Ernstel, mourra à 18 ans en 1944 en incarnant cette sentinelle perdue, prenant au mot son père qui se sentira à jamais responsable et reverra sa pensée radicale ébranlée par ce deuil, en mesurant avec plus de subtilité encore le poids de ses mots. Ironiquement cruelle, cette mort interviendra dans les falaises de marbre de Toscane, lors d’une action contre Hitler.

    Fasciné par l’esthétique de la catastrophe, très impressionné par le naufrage du Titanic en 1912 dans le quel il voit le signe de la décadence en marche, il clame le déclin de la civilisation, regrette l’effondrement de certaines valeurs morales, et appelle à la contemplation et au repli sur soi comme refuge essentiel. Il observe peu de tendresse à l’égard des vaincus, et tout stoïcien dans l’âme, encourage à supporter la souffrance en attendant des temps plus spirituels, n’appelle donc à aucune résistance, ce qui lui fut reproché pendant la Seconde Guerre mondiale. L’observation des détails d’une nature omniprésente, pratiquement panthéiste, lui assure une maîtrise intellectuelle et individuelle rassurante dans le déferlement titanesque de la violence, mais aussi de la technique galopante dont il prédit dès le début du siècle qu’elle se retournera contre l’homme. Prophète pessimiste, il agit pourtant, écrit, comme autant de signes d’une volonté évidente de participer à la construction d’une nouvelle humanité, ne fût-elle qu’intellectuelle.

SUR LES FALAISES DE MARBRE

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Présentation et contexte :

    C’est en février 1939, dans une Allemagne agitée, qu’Ernst Jünger fait le rêve d’un grand incendie, point de départ de la rédaction du manuscrit  Sur les falaises de marbre .
    Ce récit disloqué, mélancolique, onirique, dénonce les barbaries commises par tout régime dictatorial, dans un monde inventé, intemporel. Il commence ainsi : 

« Vous connaissez tous cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux. »

« Laissez Jünger tranquille », répondra Hitler aux plaintes émises par certains de ses officiers dont Goebbels, ennemi juré de l’auteur, « laisser s’accréditer l’idée que le personnage du Grand Forestier pouvait s’apparenter au sien aurait été, de toute façon une monumentale erreur » (In Ernst Jünger, Récit d’un passeur de siècle, Frédéric de Towarnicki.)
    Admirait-il par ailleurs l’auteur pour ses premiers ouvrages exaltant la guerre et la grandeur de l’homme dans toute sa puissance, était-il trop préoccupé par ailleurs au début de la guerre ? Le fait que Jünger n’ait pas été inquiété plus avant par la publication de ce livre laisse l’auteur même plutôt étonné. «  Mes répugnances envers le régime hitlérien furent innombrables. Même en des temps dangereux les choses devraient se dérouler dignement. » affirmera-t-il plus tard lors d’entretiens. Considérant Hitler avec mépris, comme un petit bourgeois sans envergure, Jünger affirme à l’époque n’avoir pas réellement pensé à lui mais à une figure dictatoriale d’une plus grande envergure démoniaque encore, tel Staline par exemple. Mais tel qu’il le constatera plus tard, « Ce soulier là peut chausser plusieurs pieds ».
L’Histoire, une fois encore, lui a donné raison.

    Prémonitoire et emblématique (il connut un rapide et toujours actuel succès), ce récit à l’imparfait, temps des contes et des mythes, nous révèle une trame progressive linéaire, sans cesse interrompue de sentences philosophiques au présent, et de bribes de passé antérieur.

    Un lieutenant lui écrivit en 1942 : « Pendant la nuit, quand la tension du combat se relâchait et que diminuait l’angoisse, nous lisions dans
Sur les falaises de marbre ce que nous venions réellement de vivre. »


    Car on y lit des phrases troublantes telles : « Les actes de banditisme que la Campagna connaissait déjà se renouvelaient alors, et les habitants étaient enlevés à la faveur de la nuit et du brouillard. Nul n’en revenait. Ce que nous entendions chuchoter de leur destin parmi le peuple faisait songer aux cadavres des lézards que nous trouvions écorchés sous les falaises, et nous remplissait le cœur d’affliction. »

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    On pense à un cauchemar vécu l’avant-veille, et la nouvelle nuit portant conseil, aux enseignements que le narrateur en aura tirés, comme un appel à vivre pleinement, à se soucier du beau et du bon et à le célébrer avant sa destruction inéluctable.
Des personnages gravitent autour d’un narrateur-témoin, ils apparaissent sans trop de contexte puis disparaissent, happés par le flot d’une prose emphatique, colorée et puissante, riche en épithètes et métaphores. Cette langue, Jünger y livre son plus âpre combat, sans cesse obsédé par la difficulté de confronter pensée et langage, il tente de muer ses errances en enchantements, et souhaite décrire toujours plus justement les choses du monde, « conformément à leur place dans l’espace de la nécessité ».

    Il écrit dans Le Contemplateur solitaire : « L’auteur s’approche du silence, armé du Verbe, anxieux de la réponse ; il rencontre ce qui demeure en lui d’intemporel et d’indestructible ».

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Déroulement narratif :

    Le narrateur, ancien combattant d’une première guerre perdue (à rapprocher de la vie d’officier de Jünger pendant la Première Guerre mondiale) vit paisiblement en compagnie de son frère et de son fils, le solaire Erion, enfant qui nourrit et dompte sans crainte les vipères rouges logeant dans les falaises, figure de la sécurité du foyer au sein du danger, et de son frère Othon, avec qui il constitue un herbier jour après jour, thème essentiel de la contemplation. La Grande Marina, cette contrée urbaine, vinicole et maritime, est protégée de l’extérieur par une enceinte naturelle, les falaises de marbre, qui rappellent les limes qui cerclaient jadis le monde romain des barbares du Nord dans ce qui devait devenir l’Allemagne. On y célèbre des fêtes païennes deux fois l’an, et ce paganisme côtoie librement un christianisme ancien, rappelant le Moyen-Age. Au nord s’étend la Campagna, aux rudes bergers buveurs de bière et polythéistes, et encore plus au Nord, la Forêt menaçante, « l’Inferno », domaine du Grand Forestier, dictateur sanguinaire retranché, qui va faire déferler soudain ses hordes sur le reste des terres afin de les soumettre. Au Sud, la terre de l’Alta Plana, menée par un ancien adversaire du narrateur  à l’idéal chevaleresque, deviendra la terre d’accueil de celui-ci et de ses proches, fuyant l’envahisseur après une tentative avortée de combattre leurs forces démoniaques. Le narrateur et son frère, régulièrement, montent en haut de ces falaises de marbre contempler leur contrée qu’ils voient, à mesure que le récit progresse, se déliter, être dévastée et finalement être dévorée dans un ultime embrasement, magnifié autant que déploré.

    « Cependant que nous nous élevons, nous nous rapprochons du mystère que la poussière nous dérobe. Ainsi se résorbe, à chaque pas que nous faisons sur la montagne, le dessin confus des horizons, et lorsque nous sommes parvenus assez haut, nous ne sommes plus environnés, en quelque lieu que nous soyons, que par un pur anneau qui nous fiance à l’éternité. »

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    La scène principale où la mélancolie palpable et la contemplation cèdent la place à l’action brutale, cinglante dans cette Providence, située au dernier quart du récit, livre cette destruction dans une fureur et une noirceur digne des mythes antiques, ou bestiaire magique et brutalité rudimentaire côtoient une nature à présent hostile, les rogues monstrueux rouges aux masques noirs, psychopompes des forces chtoniennes (on songe aux SS) s’opposant aux vipères, rouges aussi, du monde solaire, formant autour du fils Erion leurs rayons sifflants lorsque celui-ci les nourrissait.

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    Le narrateur, au cœur de la mêlée mais toujours épargné, sans cesse confronté à l’horreur, opère un repli sur lui-même qui lui permet de remarquer une fleur, un buisson aux baies rares pendant que les corps mutilés tombent devant lui. Il sera même littéralement paralysé à la fin du combat, sauvé par son fils qui lui enverra ses vipères en renfort pendant que se détourneront de lui les autres, peu enclins à pardonner la faiblesse du vaincu.
    (On pense au film La Ligne rouge de Terrence Malick qui bien plus tard exploitera ce repli intérieur pour supporter l’horreur et se raccrocher au détail de la Nature pour y trouver réponse, livrant également son sentiment tragico-passif, impuissant face à l’envergure des évènements).

Ce qu’il faut en retenir :

    On pourrait développer plus avant les détails du récit, ou des personnages tel celui du prince noble qui mourant dans sa tentative échouée d’attentat contre le Grand Forestier trouve aux yeux du narrateur toute sa grandeur, ou l’officier peu sympathique Braquemart, intellectuel et minéral, ressemblant étonnamment à Goebbels.
Mais on l’aura peut-être à présent compris, ce qui importe à Jünger, plus que de livrer un récit fictionnel plausible aux rebondissements passionnants, c’est d’adresser un message universel à travers des archétypes prétextes : la société décline, nous nous dirigeons vers un siècle d’interrègne technique avant peut-être un prochain renouveau spirituel. Peu enclin aux théories de fin du monde pourtant, il encourage au contraire certaines valeurs et conduites, « Une erreur ne devient une faute que lorsqu’on persiste en elle » en déplore d’autres, « Il n’est personne à qui le déclin de l’ordre ne soit funeste », tend à justifier son nihilisme modéré et à s'en détacher ainsi qu' à l’action politique, son éloignement progressif de la valorisation de la guerre pour un repli panthéiste omniprésent, son inquiétude grandissante face à l’abêtissement des individus, un aristocratisme de l’esprit fort, son mépris des masses et le recul de la culture et du raffinement « Le désert s’accroît, malheur à celui qui porte en soi des déserts ». Et toujours, une attention accrue au Temps, sa mesure, son emploi.

    Observer le détail puis l’ensemble, se maîtriser soi-même ainsi que les puissances libérées par le progrès galopant, toujours considérer le temps comme précieux et se positionner comme un nouveau Prométhée à l’ère des Titans :

« L’homme sait aller dans l’Espace mais il a perdu le Temps »
« Lorsque le ciel est vide et qu’on vit à l’heure de l’uranium et des centrales atomiques comment ne pas craindre que la lampe d’aladin moderne ne donne imprudemment naissance à quelque monstre ? » 

    Voici les messages que n’a cessé de nous envoyer Ernst Jünger tout au long de sa vie fleuve et de ses ouvrages, et plus profondément dans cette œuvre dont le choix même de recourir au réalisme magique symbolique indique la nécessité même de décrire le détail insignifiant pour l’inscrire poétiquement au regard de l’Univers ou de l’Histoire, d’observer le brin d’herbe pressentant la forêt cachée derrière, de s’échapper dans la méditation et l’écriture pour supporter la brutalité de l’existence, et pouvoir y revenir, sans trop de peurs, et plus armé intellectuellement encore.
Ernst Jünger et ses 70 ans de publications essentielles est mort en 1998. Existe-t-il dans les générations suivantes, ou en train de germer, un auteur qui puisse reprendre ce flambeau d’envergure à la lumière foisonnante, lorsque nous en sommes à saluer des auteurs nombrilistes kleenex, toujours à contempler le doigt sans jamais voir la Lune et que philosopher devient suspect, et se confond avec une critique molle et conventionnelle de l’actualité immédiate et sans recul ?

    Pour terminer, un mot des lectures (subjectives) que je vous conseille pour fouiller plus loin ces notions difficiles à contenir ou embrasser en un seul ouvrage :

Poèmes, Pain et Vin de Hölderlin – pour la fracture du langage, l’évasion par le Verbe.
Le déclin de l’Occident de Spengler – pour le déclin, donc.
Un balcon en forêt de Julien Gracq – pour l’hommage de l’élève au maître.
Ethique de Spinoza – pour une explication panthéiste plus poussée.
Les nourritures terrestres de Gide – pour la ferveur, la nécessité de retourner au spirituel, et l’espoir à conserver.
Lettres à Lucilius de Sénèque – pour le manuel d’enseignement à vivre, les valeurs fondamentales stoïciennes.
De la consolation de la philosophie de Boèce – pour endurer et vivre tout de même.
La Volonté de puissance et Humain, trop humain de Nietzsche – pour le reste.

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par Silence ! publié dans : QG du QI communauté : Les infréquentables
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Mardi 11 décembre 2007
par Silence ! publié dans : Quoi encore ?? communauté : Les gros dossiers
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Lundi 10 décembre 2007
Il y a quelque part, méfiez-vous, des rats tapis dans l’ombre, attendant de sortir de la langue. Il existe des blessures que l’homme sain ne voit pas, rongeant le langage jusqu’au malaise, jusqu’à toucher l’os. Il existe des hommes quelque part, prenez garde, qui s’empareront de vos craintes, et les rendront palpables. L’angoisse corsetée à la poitrine, prêts à suivre la clôture dans le désert pour entraver la pandémie, écrivant sur les murs, observés ou voyeurs, tout va prendre une tournure acide, maniaque et ne vous laisser qu’un répit incertain la lecture achevée. Il existe quelque part, réjouissons-nous, des plumes qui font jaillir l’entresol, découvrent les squelettes, redressent les cadavres, et dans une prose malade, touchant Borges, bousculant Beckett, incapable et trébuchante, nous saisissent de leur acuité à transmettre le cauchemar.
Brian Evenson l’a découvert et s’en fait maître. A travers huit nouvelles post-apocalyptiques, il cisèle à la hache un parcours frénétique dans les tréfonds de l’âme humaine, violente, gangrenée jusqu’à la moelle sur fond d’une Amérique mormone perdue dans le fanatisme religieux, la peur de l’autre et de soi-même. Ici le réel s’effacera pour vous saisir à la gorge au fond d’un couloir, les lieux vitriolés n’auront pas de sortie, et c’est bien normal : vous n’êtes nulle part, et nulle part vous ne pourrez vous fuir.
 
« La prairie est envahie par la poussière et le sable, marcher est difficile. Les morts sont moins nombreux et souvent embaumés, leur armature fraîche et préservée. Il n’y a aucune trace de ceux qui les ont ainsi apprêtés.
Ce matin, nous avons vu s’approcher un individu isolé avec une détermination qui prouvait qu’il était encore en vie. Nous avons vu alors qu’il portait un grand sac et gémissait sous son fardeau.
Il a tenté de fuir mais, montés sur les morts, nous l’avons vite rattrapé. Lâchant son sac, il a assassiné Latour et Broch avant de se suicider.
Nous avons fait un feu et mangé ce que nous avons pu du mort, puis ouvert son sac. Dedans se trouvaient deux femmes grises et recroquevillées qui s’éloignèrent en titubant une fois relâchées. Nous les avons rattrapées et les avons appariées. Par la suite, nous les avons guidées au moyen de cordes passées autour de leur cou. Et un peu plus tard, nous avons mangé leurs portions charnues. » Prairie

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« Même si les rats rongent les draps de sa mère, ils ne rongeront qu’un seul endroit à la fois. Les rats se répandront dans sa mère par ce trou unique, et dévoreront l’intérieur du corps. Si Brey surprend les rats, il pourra recoudre le trou. Les rats seront pris au piège. Ils suffoqueront à l’intérieur de sa mère.
Personne n’emmaillotera Brey dans des draps quand il sera trop faible. Il n’y a personne pour le faire. Il sera une proie facile pour les rats.
Quand il sentira la mort proche, il se pendra à une des appliques lumineuses du couloir, hors de portée des rats. Peut-être ramassera-t-il suffisamment de clés pour que tout son corps en soit recouvert, blindé contre les rats. Mais un rat intelligent pourra passer son museau sous les clés. » Le fils Watson
par The bitch is back publié dans : QG du QI communauté : Les infréquentables
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Mercredi 5 décembre 2007

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Jeudi 6 décembre, 18h
Salle des conférences, Bibliothèque Mériadeck
Bordeaux

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par The bitch is back publié dans : Quoi encore ??
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Samedi 1 décembre 2007

« Je m’appelle Nick Corey. Je suis le shérif d’un patelin habité par des soiffards, des fornicateurs, des incestueux, des feignasses et des salopards de tout poil. Mon épouse me hait, ma maîtresse m’épuise et le seule femme que j’aime me snobe. Enfin, j’ai une vague idée que tous les coups de pied qui se distribuent dans ce bas monde, c’est pour ma pomme.
Eh bien, les gars, ça va cesser. Je ne sais pas comment mais je vous le promets. »

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Traduction et préface de Maurice Duhamel, dont voici le sentiment qui ne nécessite à mon sens pas plus de commentaires :
 
« Jim Thompson n’est pas un auteur drôle. Habituellement, ce qu’il écrit est nettement couleur d’encre. Cette fois, il a choisi le noir absolu, couleur de néant. C’est proprement insupportable, inacceptable, presque. Mais le paquet est si habilement présenté…[…]
Curieux de nature et par métier, la lampe au front et le pic à la main, nous avons affronté les rocs et les éboulis (scepticisme, pessimisme, cynisme, érotisme, vulgarités, sadisme, hypocrisie, roublardise, blasphème, sacrilège – et j’en passe !) pour finalement braver le vertige devant ce qui ressemblait fort à un gouffre dantesque…
Car même s’il s’acharne à tout piétiner, même si, jusqu’à la dernière ligne, il tourne tout en dérision, Jim Thompson tient au bout de sa plume son rachat et 1275 âmes sa justification : outrances de style, de langage et de sentiments ressemblent à s’y méprendre à des hurlements de damnés. Et font parfois penser à Henry Miller, Céline, Jarry, Caldwell et même Lautréamont.
Bref, suivant l’angle où l’on se place, l’ouvrage est ou bien une apologie de l’abomination, ou bien un réquisitoire contre toutes les vacheries du monde, ou encore, comme je le disais tout à l’heure, une bouffonnerie. Et si l’on m’objecte que c’est pousser un peu loin la plaisanterie que de la noyer dans le sang, le stupre, l’invective et les digressions métaphysico-philosophardes, je répondrai que, m’étant fait la même réflexion, j’ai lu et relu le bouquin, révisé ma traduction, réfléchi et réfléchi encore, pour finalement jeter à la poubelle mes velléités de critique littéraire et décider que, pareil en cela à n’importe quel autre minable échantillon de l’espèce humaine, « j’savais foutre point c’qu’i’ fallait en penser ». Sinon peut-être, que le pouvoir rend fou, même à Ploucville. »
par The bitch is back publié dans : QG du QI communauté : Les infréquentables
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Leçon stoïcienne

De même que l'araignée au centre de sa toile tient entre ses pattes tous les commencements de ses fils, de sorte que, lorsque quelque insecte frappe la toile en quelque partie, elle le sent par la proximité de ses fils, de même, la partie directrice de l'âme, placée dans la région centrale, c'est-à-dire le coeur, tient les commencements des sens, de sorte que, lorsqu'ils lui communiquent quelque chose, elle puisse en prendre connaissance de par sa proximité.

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