Vendredi 29 septembre 2006

OTTO WEININGER, SEXE ET CARACTERE

Chapitre IV : Don et Génie 

 

 

     "On a tant écrit sur le génie qu’il convient de dissiper quelques malentendus. Il faut d’abord démarquer le génie du talent. On considère souvent le génie comme un degré supérieur du talent ou comme une abondance de talents particuliers. Cette vue est absolument fausse. S’il y a bien différents degrés de génie, aucun de ces degrés du génie n’a quoi que ce soit à voir avec ce qu’on est convenu d’appeler le « talent ». On peut avoir un grand talent mathématique, qui fait qu’on digérera sans peine les chapitres les plus difficiles de cette science, sans avoir de génie, qui veut dire originalité, individualité et vocation à une production personnelle. De grands génies ont pu ne pas développer de talent (Novalis ou Jean-Paul). Le génie n’est donc pas un superlatif du talent, il en est séparé par un monde, il lui est hétérogène. On hérite du talent, et le talent peut appartenir en commun à une famille (les Bach), le génie n’est pas transmissible, il n’est pas général, mais individuel (Jean-Sebastien Bach).

Beaucoup de gens prompts à s’éblouir et en particulier les femmes croient aussi qu’être génial signifie avoir de l’esprit. Les femmes sont, quoi qu’il y paraisse, insensibles au génie; n’ayant d’ambitions que sexuelles, peu leur importe par quoi un homme se distinguera extérieurement du commun des hommes, et une extravagance, pour elles, en vaut une autre ; elles ne font pas de différence entre le comédien et l’acteur, le virtuose et l’artiste. Le type même du génie est pour elles Nietzsche. Or l’esprit, au sens où l’on dit « avoir de l’esprit », est sans rapport avec la véritable grandeur. Les grands hommes prennent les choses et eux-mêmes trop au sérieux pour montrer de l’esprit autrement qu’occasionnellement. Les hommes qui ne sont que des hommes d’esprit sont des hommes non-religieux, qui ne sont pas pénétrés par les choses et ne prennent pas à elles un intérêt véritable et profond. Ils se soucient de ce que leur pensée brille et étincelle, non de ce qu’elle mette en lumière un contenu ! Ils épousent des idées comme il arrive qu’on épouse des femmes, parce qu’elles plaisent aux autres. Ou leur déplaisent : Nietzsche lui-même, dans ses derniers écrits, semble s’être souvent davantage intéressé à ce que ses idées pouvaient avoir de choquant qu’à ces idées elles-mêmes. Il est souvent le plus futile où il paraît le plus grave. Vanité du miroir, qui se complaît dans le refus des complaisances.

Que d’inquiétude, de haine, d’envie, de malveillance et de dénigrement systématique le phénomène du génie n’a-t-il pas suscité! A quelle incompréhension ne s’est-il pas heurté ! Et que d’imitateurs il a fait naître ! « Voyez comme il toussote et comme il crache… ».

C’est facilement que nous distinguons le génie de ses faux airs. Mais la richesse même, infinie et inextricable, de ce qu’il est fera constamment apparaître le point de départ choisi pour le définir comme arbitraire. Y a-t-il une qualité fondamentale entre toutes celles qu’on est tenté de lui associer ? Essayons de le voir et songeons tout d’abord à la facilité avec laquelle le grand poète parvient à s’identifier à d’autres êtres que lui. Considérons la quantité de caractères différents qu’un Shakespeare ou un Euripide ont peints, ou l’incroyable diversité de personnages qu’on trouve dans les romans de Zola ; que Penthésilée et Catherine de Heilbronn ont été imaginées par une même tête, de même qu’un seul homme a sculpté la Léda et la Sibylle de Delphes, et que si peu d’hommes sans doute ont été aussi peu des artistes que Kant et Schelling, ce sont cependant eux qui ont écrit sur l’art les plus choses les plus profondes et les plus justes.

Pour pouvoir représenter ou connaître un homme, il faut le comprendre, et pour le comprendre il faut lui ressembler l’avoir en soi, c’est-à-dire être lui. Seul le fripon comprend le fripon; l’homme innocent n’y arrive jamais, car il ne peut saisir le caractère et les pensées que d’un homme aussi naturellement bon que lui. De même que le poseur, voyant en tout des poses, démasque le poseur, tandis que l’homme qui ne pose pas en est incapable, car l’un ne croit pas à l’autre. On voit déjà par là que l’homme de génie sera plus complexe, plus riche, qu’il rassemblera davantage d’hommes différents en lui, que l’homme moyen. L’idée de l’artiste génial est de vivre de la vie des êtres, de se perdre en elle, d’émaner au sein de la multiplicité, du philosophie génial de reconnaître en lui les hommes, d’en penseur l’unité dans l’unité de sa propre personne.

Cette nature protéenne, cette « capacité » d’esprit, du génie, pas plus que tout à l’heure la bisexualité, ne se révèlera dans une simultanéité. Son développement suivra celui de l’être entier. Il semble qu’on ait ici aussi une sorte de périodicité, mais dans laquelle chaque période ne répéterait pas seulement les précédents, mais les intensifierait. Il n’y a pas deux moments de la vie de l’individu qui soient absolument les mêmes : la fin d’une vie se rapporte à son commencement comme le point le plus haut d’une spirale à son point le plus bas. Aussi bien, on retrouve une périodicité de ce genre chez tout homme et le génie ne se distingue que par l’ « amplitude » des variations par lesquelles il passe, et qui affectent jusqu’à sa physionomie. Qu’on compare les portraits qui nous sont parvenus de Goethe, de Beethoven, de Kant ou de Schopenhauer à différents moments de leur vie ! Le nombre de visages différents qui se succèdent chez un homme au cours d’une vie peut être considéré comme un véritable critère physionomique de l’éminence et de l’exceptionnalité des dons.

On rejettera peut-être avec indignation ce premier essai de définition du génie, lui reprochant de supposer à un Shakespeare la trivialité de Falstaff, la fourberie de Jago et la grossièreté de Caliban. Or c’est l’inverse qui est vrai. Zola, qui connaît si bien les mobiles du crime sadique, eut été incapable d’en commettre un, cette tendance s’opposant chez lui à d’autres tendances. C’est cette diversité de tendances qui fait que le peintre du crime sachant ce qu’est le crime, sait aussi le reconnaître, en lui, ce qui veut dire ne pas le commettre. Chez les grands hommes, l’instinct criminel est spiritualisé, il devient thème artistique comme ici, ou ailleurs idée du « mal radical » dans la nature.

Cela nous ramène à la théorie de l’hénotisme. Non seulement on ne comprend, mais on ne perçoit en dehors de soi que ce qu’on a en soi-même, c’est-à-dire que ce qu’on est. Cependant, c’est à la condition d’être plus que cela. La condition de l’aperception et de la compréhension est la dualité, principe de la conscience éveillée. Aucun homme ne se comprend lui-même. On ne peut comprendre qu’autrui,  la condition certes de lui ressembler, mais également et dans une aussi large mesure d’être non seulement différent de lui, mais opposé à lui.

De ce qu’il est nécessaire qu’il y ait chez un même homme des couples d‘opposés pour que cet homme puisse prendre conscience d’un seul des éléments du couple, la théorie de la sensation colorée telle qu’elle se fait dans l’oeil fournit mainte preuve. Je ne veux citer que ce phénomène connu qui est que le daltonisme s’étend toujours à deux couleurs complémentaires, de sorte que celui qui ne voit pas le rouge ne voit pas non plus le vert et que celui qui ne voit pas le jaune ne voit pas non plus bleu. Cette loi est également valable dans le domaine de l’esprit. Plus un homme réunira en lui de types humains avec à chaque fois leur contraire, moins la signification des faits et gestes chez autrui lui échappera, mieux il saura démêler ses véritables pensées, sentiments et désir. Il n’y a pas d’homme génial qui ne soit en même temps grand connaisseur de l’homme.

Mais ces hommes différents qu’il a en lui entretiennent eux-mêmes des rapports avec le monde, ayant des intérêts et des inclinations, l’homme de génie sera l’homme le plus puissamment relié non seulement à l’humain, mais à toutes choses, l’homme le plus sensible, au sens non pas de la sensibilité externe (où le peintre verrait mieux et le compositeur entendrait mieux), mais à celui de la sensibilité interne, de la capacité de distinction de l’esprit.

La conscience du génie est ainsi la plus éloignée qui soit du stade de l’hénotisme, la plus claire et la plus lucide. C’est bien parce que le génie se présente déjà là, si l’on rapproche cette conclusion de cette du chapitre précédent, comme une sorte de masculinité supérieure que F NE PEUT ETRE GENIAL. De là vient également qu’il n’y a de génie QU’universel. L’homme de génie est celui qui SAIT tout sans avoir rien APPRIS. Ce « tout » ne comprend bien sûr ni les noms et les dates de l’Histoire, ni les théories scientifiques. Ce n’est pas par l’étude de l’optique que l’artiste acquiert la connaissance des couleurs que prend l’eau selon que le ciel est clair ou troublé et ce n’est pas en « anthropologue » qu’il connaît l’homme. L’idée qu’il y aurait des « génies » limités à un seul domaine provient, encore une fois, de ce qu’on confond le génie et le talent. Les talents sont divers, mais il n’y a qu’UN génie : le don, comme d’ailleurs le tempérament et la vision du monde d’un créateur, ne connaît pas de frontière des arts.

On verra mieux encore plus loin combien, de ce génie, la femme ne peut qu’être dépourvue, et elle n’en a même pas conscience, sauf de la personne même vivante dans laquelle il s’incarne. L’homme, au contraire, en a en lui ce sentiment profond que Carlyle a dépeint de manière si belle dans son livre sur le culte du héros. E qui s’exprime encore une fois dans le culte du héros chez l’homme, c’est que le génie est attaché à la masculinité, qu’il est une masculinité idéale, une masculinité supérieure. La femme n’a pas de conscience par elle-même et emprunte la sienne à l’homme : or le génie est le comble de la conscience".

 

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Mardi 19 septembre 2006

LE REQUIN BOULEDOGUE

   

 

Synonyme : Carcharhinus Leucas. Bull shark.

 

Couleur : Le dos est gris terne et le ventre blanc. 

 

Taille :  Il atteint, facilement, 3 mètres et quelque fois plus. Sa longueur minimale est estimée à 2.25 ètres.

 

Distribution :  On le trouve dans les eaux chaudes des océans Indien, Pacifique et Atlantique ainsi que dans les rivières et les lacs (uniquement si ceux ci communiquent avec la mer).

 

 

Comportement : Extrêmement dangereux, il n’hésite pas à remonter les rivières et les lacs où il est redoutable du fait qu’il attaque pour se nourrir.

 

 

Alimentation : Il se nourrit d’autres squales, de thons, dauphins et autres mammifères marins. C’est également un consommateur de charogne.

 

 

(sources : Les Seigneurs de la Mer, de Patrice Héraud –voir lien ci contre)
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Samedi 16 septembre 2006
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Dimanche 10 septembre 2006


La nécessité d’être implacable se fit plus forte. Le souffle fin, sourd d’un silence menaçant, fait voleter la flamme au-dessus de l’essence. Allons, il ne s’agit que de feu, de fumée, suivie d’un juste retour aux sources. Dans mes mains le pouvoir prend forme, la chaleur douce de décider, et d’en assumer la responsabilité.

S’il s’agissait de pureté, Ike, vraiment, s’il s’agissait de cela, ce serait encore justifiable. Mais non, je me fous de la pureté, cela n’évoque rien en moi, c’est comme la liberté, ou le bonheur, ce ne sont que des idées, ce sont nos dieux modernes. Inventés pour se supporter un peu plus, pour supporter la plongée dans le sable, l’écrasement dans le goulot du temps qui ne s’arrêtera pas parce que tu souffres moins. Tu vieilliras Ike, pur ou non, libre ou non, heureux ou non. Et tu mourras. Tu comptais faire quoi au juste ? Ignorer la peur, éclairer le noir ? Essaye toujours. Moi je ne vois plus qu’un grand brasier, le seul à même d’éteindre de son souffle l’enfer : l’amour.

Et le kérosène.

Rivalisons avec les tanks, confrontons-nous aux éléments, durcissons-nous. Après tout, c’est une croix, des épines, du sang sur les épaules et du vinaigre sur les lèvres qui ont traversé plus de vingt siècles, pas la douceur d’une prairie et les rires des enfants. On rira plus tard, quand on aura cautérisé les plaies. On courra dans les champs quand on aura échappé aux bombes, l’heure n’est pas, n’a jamais été à l’insouciance. Je hais l’insouciance, elle oblige les raisonnables à jouer les garde-fous et les raisonnables, eux, devraient avoir autre chose à faire. C’est une grande guerre qui se prépare, Ike, sous cette allumette. La guerre individuelle, au corps à corps, un ennemi à la fois, jaugé, trié, observé, sorti de la masse. Celui qui menace ton équilibre, qui pourrait nuire à ta conscientisation.  Celui qui brûle les livres, ou tue par haine. Celui qui refuse de comprendre, celui qui frappe le faible. Frappez le fort, pauvres imbéciles, frappez le roc, il vous apprendra quelque chose, vous forcera à devenir plus fort encore, à résister. Tuez malin, abattez le monstre, la puissance, libérez les villages de la tyrannie, reprenez goût en l’héroïque, salissez-vous, fatiguez-vous bon sang. Lisez les livres, sinistres abrutis, car si vous courrez le risque d’être fort ET intelligent, alors pourrez-vous peut-être prétendre à devenir dangereux. Vraiment dangereux. Le danger de déranger.  Et si c’est trop d’efforts, si ce combat n’est pas le vôtre, laissez-le nous. Et si cette croisade, vous l’entreprenez par amour, pas cet amour niais et non constructif de se regarder dans le blanc de l’œil mais cet amour universel de vouloir soulever la montagne pour aider le ruisseau à ne pas serpenter vainement mais atteindre plus vite l’océan, cela ne valait-il pas le jeu de la discipline ? Apprendre à se taire, apprendre la meilleure façon de s’adresser à n’importe quel auditoire, savoir tenir sa place, sa juste place, et la défendre contre l’envahissement de la Grande Connerie Ambiante. Apprendre l’ouzbek, la poterie, le tarot ou la mécanique, mais apprendre, toujours, par pitié, par un peu de pitié au moins pour notre entourage. Pour ensuite savoir quelque chose, transmettre, guider, car notre tour va bientôt arriver, et cela risque d’être grandiose. Imaginez : je vais te montrer, petit, comment télécharger une nouvelle sonnerie de portable. Comment s’abstenir de voter, même pas par conviction, si seulement…mais par oubli ! Par indifférence ! Ce sont eux qu’il faudra défendre en cas de guerre des masses. Jamais. Je ne me mouillerai jamais pour la masse. J’ai trop à faire avec le détail, l’infime particule à chercher à préserver pour ne pas que toute la structure s’écroule. Je défendrai le prophète, l’aveugle incestueux, le génie honni, je défendrai personnellement le philosophe qui ne sait pas frapper, j’écarterai les flèches menaçant Cupidon, je chercherai le seul regard profond, et grave dans la marée humaine informe, je délivrerai le paysan qui refuse d’abandonner ses bêtes, qui pleure la fin de la pluie, je rendrai invincible le pianiste qui n’entend pas les tirs, je protègerai personnellement l’enfant qui préfère ne pas sourire car la vie comme elle s’annonce l’a fait grandir d’un coup, plutôt que celui qui pérore sa table de multiplication pour qu’on l’aime. Erreur, mauvais choix, ce n’est plus tolérable. Je préfère le mutisme de celui qui voudrait bien sortir de lui mais n’est définitivement pas intéressé outre mesure par ses semblables que l’exubérance de celui qui à trop sortir de lui, à trop s’offrir à tous les regards oublie complètement le reste du monde. Il vaut mieux, parfois, en savoir moins sur soi et les autres mais connaître parfaitement les issues de secours, les gestes qui sauvent, l’habileté et le sens du concret.

Ancrés dans la terre, regardant d’en bas les étoiles, c’est ainsi après tout, que nous sommes faits. Irrigués de sang, enrobés de chairs, composés d’organes qu’il nous appartient d’entretenir autant que notre réservoir spirituel. Il faut être complet, et total, Ike, pour traverser ce monde de part en part et revenir pour témoigner. Le sacrifice ne sert à rien. Il faut pouvoir survivre pour rapporter la cueillette aux affamés.

Moi, maintenant, Ike, je veux travailler, chasser, tisser les vêtements, construire les bâtisses des artistes et des penseurs, tenir les flammes à distance de la dernière œuvre d’art, je veux masser le dos des spartiates, sourire à celui qui assume sa dureté, embrasser celui qui gifle la suffisance. Je veux célébrer les représentants de cet univers fort et chaud, résistant et réfléchi, lyrique et silencieux, sombre derrière l’éclatant, et ainsi, à travers eux, célébrer ma victoire personnelle d’être pure, libre et heureuse…enfermée dans un cadre de douleur souillée par la misère humaine, corsetée dans la vigilance rigoureuse de ne pas m’affaisser, plombée au sol pour éviter la dispersion dans l’air d’un esprit qu’il est nécessaire de catalyser pour en faire sortir sa juste puissance, à des fins intéressantes, et non pour masquer son mal-être dans la volonté sous-jacente de dominer le monde pour éviter d’y disparaître.

C’est tout un programme, Ike, un programme, et pas une théorie.

 

Et celui-ci commence par l’incendie de ton être. Parce que, comme tout ennemi suffisamment terrible pour qu’on s’y compromette, tu as jailli de mon flanc, tout ce temps à mes côtés, préparant la traîtrise ultime : celle de toi envers toi-même. Je ne peux pas te regarder agoniser sans réagir, je ne peux pas te rendre à la masse. Tu as renoncé, abdiqué, tous ces mots que j’abhorre comme autant de notions de déni de ses facultés personnelles. Et puis tu as voulu, aussi, dériver mon chemin vers tes eaux bourbeuses, tu as jailli de derrière tes buissons pour m’attaquer sournoisement, ne me laissant aucune chance. Pire que tout cela, enfin, tu as échoué, car tu ne m’as pas immobilisée, ni anéantie. Juste touché. Je perds mon sang, mais c’est toi qui brûleras, Ike, et moi je pleurerai un peu peut-être parce que la fumée sera trop âcre, contre nature. Mais brûler ta chair pour cautériser mon âme, est un bon échange de procédés. Je souhaite qu’il ne reste plus trace de toi, plus qu’un goût de fer dans ma bouche et un mauvais rêve, de temps à autre.

C’était bien essayé, Ike, mais tu n’étais pas assez entraîné. Et maintenant, après avoir étincelé dans mes yeux tout ce temps, et répandu ta nitroglycérine dans le moindre de mes recoins, explose, mon amour, va toucher  les quatre coins du ciel au même instant, brise nos cadres. Mon cœur est là, tout près, touche-le pour voir, souffle-moi pour de bon, repends toi dans ce dernier feu de joie, d’avoir éteint tous mes espoirs de t’aimer vivant. La déception, Ike, ne peut plus être étouffée, elle, que dans cette onde de choc.

Combien de mon temps encore, enfin, vas-tu prendre, combien de ces dernières secondes vas-tu retenir captives avant de ne plus exister qu’au fond de mes yeux ?

Voyons.

J’ai donc lâché, finalement, cette allumette, avant même que sa flamme n’ait entamé mes ongles.

par Velma Egan publié dans : Ecrits vains
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Vendredi 8 septembre 2006

"Sénèque le Père dit que lorsque Philippe vendit les Olynthiens comme prisonniers de guerre, Parrhasios d’Ephèse, peintre athénien, acheta l’un d’eux qui était un vieillard, le fit mettre à la torture afin que sur son modèle (ad exemplar) il pût peindre un Prométhée cloué que les citoyens d’Athènes lui avaient commandé pour le temple d’Athéna.

-         Parum, inquit, tristis est (Il n’est pas assez triste), dit Parrhasios quand il fit poser le vieillard au milieu de son atelier.

Le peintre appela un esclave et demanda qu’on lui donnât la question afin qu’il souffrît davantage.

On mit le vieil homme à la torture.

Tout le monde avait pitié.

- Emi (Je l’ai acheté), rétorqua le peintre.

   Clamabat (L’Homme criait). On cloua ses mains.

Ceux qui entouraient le peintre se récrièrent de nouveau.

-         Servus, inquit, est meus, quem ego belli jure possideo (C’est à moi, je le possède en vertu du droit de la guerre).

Alors d’un côté Parrhasios prépara ses poudres, ses couleurs et ses liants, de l’autre le bourreau prépara ses feux, ses fouets, ses chevalets.

-         Alliga (Charge-le de liens), ajouta-t-il. Tristem volo facere (Je veux lui donner une expression de souffrance).

Le vieillard d’Olynthe poussa un cri déchirant. Entendant ce cri, on demanda à Parrhasios s’il avait du goût pour la peinture, ou pour la torture. Il ne leur donna pas la réplique. Il se mit à crier au bourreau :

-         Etiamnunc torque, etiamnunc ! Bene habet ; sic tene ; hic vultus esse debuit lacerati, hic morientis ! (Torture-le encore, encore ! Parfait ; maintiens –le ainsi ; voilà bien le visage de Prométhée déchiré cruellement, de Prométhée mourrant !)

Le vieillard fut pris de faiblesse. Il pleura.

Pharrhasios lui cria :

-         Nondum dignum irato Jove gemuisti (Tes gémissements ne sont pas encore ceux d’un homme poursuivi par le courroux de Jupiter).

Le vieillard commença à mourir. D’une voix faible le vieil homme d’Olynthe dit au peintre d’Athènes :

-         Parrhasi, morior (Parrhasios, je meurs)

   -Sic tene (reste comme cela).

Toute peinture est cet instant."

 

Extrait "Le Sexe et  l'Effroi" de Pascal Quignard

par Velma Egan publié dans : QG du QI
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Dimanche 3 septembre 2006

 

"C’est la multitude infinie, c’est la population du globe. Non seulement tout le monde dort, mais à force de dormir, tout le monde est devenu aveugle, même dans les songes, en sorte qu’on ne pourrait plus se réveiller qu’à tâtons, avec une peur horrible d’être aussitôt précipité dans des gouffres. Ce qui fait si remarquable cette universelle cécité, c’est que les plus aveugles sont précisément les clairvoyants, ceux qui passent pour voir plus loin que les autres, pour voir avant tous les autres.

Chez les anciens Juifs, ou plutôt chez ces bons vieux israélites de la Bible, antérieurs à la fondation de Rome, on appelait voyant un prophète. On allait consulter le Voyant aux jours de péril et le Voyant consultait le Seigneur.

Aujourd’hui cela se passe autrement. Les voyants modernes n’ont plus de Seigneur à consulter. Ils n’en ont aucun besoin. Il leur est interdit, d’ailleurs, de regarder en haut, la Révélation démocratique ne le permettant pas. Il doit leur suffire d’interroger l’Opinion.

Ils regardent donc en bas, fixant leur attention sur le point où les ténèbres sont le plus denses. Ils peuvent alors vaticiner avec autorité comme ce fameux romancier qui prononça, quelques temps avant la guerre, que la barbarie n’était plus à craindre, le grand Etat-Major allemand lui opposant une barrière insurmontable.

Les prophètes de cette force et de cette précision ne nous ont pas manqué depuis trois ans. On peut même dire qu’il y a eu autant de voyants que d’électeurs. Ne serait-ce pas l’accomplissement, après vingt-huit siècles, des paroles du Livre saint : « Je  répandrai mon esprit sur toute chair et vos fils prophétiseront et aussi vos filles. Vos vieillards songeront

des songes et vos jouvenceaux verront des visions. »

En suivant ce texte, il n’y a donc plus à attendre que les prodiges dans le ciel et sur la terre ; « du sang, du feu, des tourbillons de fumée », ce qui paraît déjà très copieusement obtenu, et enfin « le grand Jour de Dieu » qui ne pourrait être, n’est-ce pas ? que le triomphe de la démocratie universelle.

Je l’avoue, je regrette les années déjà si lointaines où on pouvait sortir, même par mauvais temps, sans s’exposer à marcher dans des prophètes ; où j’ai vu des êtres simples et humbles – il y en avait encore – qui ne se croyaient pas des souverains ni des dieux, et dont la pénétration fatidique se bornait à prévoir modestement quelques météores, ou a prier avec ferveur à l’annonce des calamités. Tout le monde alors ne savait pas tout. Les cordonniers les plus superbes ne se vantaient pas de pouvoir conduire des armées à la victoire, et on trouvait en assez grand nombre des maçons ou des balayeurs qui ne prétendaient pas au ministère des finances ou de la marine.

Je parle, cela va sans dire, d’une époque antérieure à la Commune, où le sens du ridicule inhérent à la belle France n’était pas tout à fait éteint. Beaucoup de gens se tenaient à leur place et l’incontinence du bavardage non plus que la fureur sectaire n’ était pas une recommandation infaillible. On dormait sans doute, et on avait des songes, mais chacun dormait dans son lit et n’exigeait pas que ses songes prévalussent. Tout cela est si loin, je le répète, que la génération actuelle n’en sait rien et ne peut même pas le comprendre.

Aujourd’hui, après le fiasco de tant d’expériences imbéciles ou criminelles et l’impossibilité devenue si claire d’espérer un équilibre, il s’est formé comme un calus d’insensibilité chez les uns, de stupidité chez les autres. Après les premières convulsions de l’horreur et le consentement inévitable aux plus énormes sacrifices, la volonté s’est détendue. On accepte un avenir incertain. Complètement aveugle déjà, on ferme les yeux par clairvoyance, par sagesse. On se dit que le mal, si grand qu’il soit, aura une fin que nul ne précise. On espère une paix quelconque, résigné par avances aux humiliations les plus effroyables.

Et pourtant, Quelqu’un doit venir, Quelqu’un d’inouï que j’entends galoper au fond des abîmes. La France de Dieu, le Royaume de Marie ne pouvant pas périr, il faut bien qu’Il vienne. Que quand Il paraîtra enfin, quand Il frappera à la porte des cœurs avec le pommeau de l’Epée divine, le réveil de tous les aveugles sera prodigieux."

 

Léon Bloy (1846-1917), extrait de « Dans les ténèbres », édité posthume en 1918

Tableau: "Les aveugles" Pieter Bruegel, 1568

par Velma Egan publié dans : QG du QI
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De même que l'araignée au centre de sa toile tient entre ses pattes tous les commencements de ses fils, de sorte que, lorsque quelque insecte frappe la toile en quelque partie, elle le sent par la proximité de ses fils, de même, la partie directrice de l'âme, placée dans la région centrale, c'est-à-dire le coeur, tient les commencements des sens, de sorte que, lorsqu'ils lui communiquent quelque chose, elle puisse en prendre connaissance de par sa proximité.

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