Les courbatures de l’Enfer

Tsotsi c’est voyou. Tsotsi ce n’est pas un nom, ce n’est même pas un homme. Pas encore.
Lui manque la « décence », ce terme que lui assène en pleine figure un de ses potes, instituteur raté, qu’il tabassera pour l’affront.
4 et 5 ne font pas 11, il se sait déjà, à la différence de ses autres comparses, qui perdent au dés en se saoulant dans la chaleur restreinte du bidonville aux abords de Johanessburg, Afrique du Sud. Mais il n’a pas vraiment eu le choix d’une éducation lui inculquant quelques valeurs qu’il soupçonne déjà sans pour autant les discerner clairement.
Il faut vivre, s’affirmer, tuer dans le métro, voler des voitures…et enlever un bébé.
Acte diabolique, non prémédité mais dicté par des entrailles qu’il a un peu oubliées ces temps-ci et qui vont douloureusement, insidieusement se rappeler à lui.
Sa mère malade, son chien battu, les larmes sous l’orage, les nuits dans « sa maison d’avant » autant de mauvais albums photos jamais développés qui tournent et se racornissent dans l’esprit tourmenté de cette âme qu’on pensait perdue à tout jamais dans une protection agressive et immodeste…Alors l’homme va enfin se décider, dans cette absurdité qu’il va s’imposer de s’occuper de cet enfant qu’il décide être sa propriété, il va se décider à récupérer au vol, avec les moyens qu’il aura, cette « décence » qui le différenciera des chiens boiteux et méchants de son entourage.

Il n’est point question de caution ici. Point de rédemption non plus. Une culpabilité toute humaine teintée de souffrances à cautériser, un ras le bol progressif de l’Enfer qui lui laisse trop de souffre dans la bouche, ça oui. Et une issue qu’on imaginerait dégoulinante de repenti ou de mort pour purifier chrétiennement ses péchés. Mais non, la fleur offerte sur cette décharge, se débattant pour se frayer un chemin dans une misère décourageante, c’est cette bougie allumée sous la pluie battante, lumière faible et vacillante aucunement acquise mais courageuse, c’est elle qui nous est offerte pour clôturer 1h34 d’émotion brute.
Il n’est pas question non plus de vanter une mise en scène ou des acteurs impeccables, nous ne sommes même plus au cinéma, mais dans un grand cirque ouvert où défilent en pirouettes impossibles les âmes incarnées par ces clowns tristes qui parlent d’eux, de leur vie, de ce qui aurait tout aussi bien pu être leur destin si un écran et un maître du jeu ne s’étaient pas interposés.
Au même titre que la décadence ne veut rien dire quand on a pas d’abord côtoyé les cimes, cette décence acquise a d’autant plus d’impact qu’elle vient de l’animal, par lui-même.
Tsotsi, est son nom.



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