Nouvelle extraite du recueil "Souffrances puériles" en cours d'élaboration - 2006 - Velma E.
« Paul n’avait pas fini son assiette que déjà il avait compris. Cela lui prendrait un certain temps, mais il faudrait qu’il essaye d’y faire quelque chose. Peut-être que personne n’avait jamais pris la peine d’y penser, de trouver une solution. Alors tout restait possible.
Il avala la dernière bouchée. Il clôtura ce repas. Il n’y en aurait plus jamais. Plus exactement ce repas-là. Cet instant n’allait jamais se reproduire tel quel.
Comme ce matin, il était revenu de la plage. Revenu... Ses parents lui avaient promis d’y retourner demain. Mais cette plage, d’aujourd’hui, n’y serait plus. Quelque chose, le vent, l’odeur, le sourire particulier de sa mère allait disparaître, et changer l’instant en un autre.
Il se leva de table, prétexta d’aller faire ses devoirs pour aller s’enfermer dans sa chambre.
Il se souvint de l’année passée, de la douleur intense qui l’avait traversé lorsqu’il avait marché sur un oursin. Cette douleur, insidieuse, lancinante, qui s’était imposée à chaque aiguille qu’il avait fallu retirer, il n’en restait plus rien à présent, il avait du mal à croire que cela avait pu être si terrible.
Il se regarda dans le reflet de la fenêtre. Si petit, si rose, si…mignon. Un rictus de haine lacéra son visage. Tout ceci était odieux. Il se figea soudain. Il reconnaissait les pas devant sa porte, feutrés, légers. Ceux de sa mère.
Qui allait entrer sans un mot, le regarder de ses yeux graves et doux, le prendre dans ses bras et le serrer très fort, précieusement. Il adorait cet instant de communion et pourtant, quelque chose brûlait dans sa poitrine. Une tristesse infinie d’avoir aspiré en elle trop de jeunesse, la laissant trop sereine, trop calme pour son âge. Si jeune, si jeune… Du haut de ses huit ans il se sentait plus vieux qu’elle, prêt à la porter à bout de bras et la coucher pour qu’elle dorme. Il l’aimait si viscéralement qu’il l’aurait tuée pour conserver intact ce bonheur. Il voulait souvent la tuer.
Il le savait. Il était sa merveille, son petit garçon, sa réussite. Elle avait tout mis en œuvre pour le concevoir le plus tôt possible. Il comprenait, elle lui avait expliqué cette soif surprenante et violente de créer une vie nouvelle, neuve. Elle lui avait toujours donné beaucoup d’amour. Mais quelque chose ne voulait pas rentrer dans l’ordre. Pourquoi sentait-il ce poids ?
Il sentait la joue douce et chaude de sa mère dans son cou, son haleine rassurante, ses cils qui venaient le chatouiller et il comprenait aussi pourquoi son père était resté. Malgré tout.
Tout résidait pour Paul dans ce malgré tout. Il avait conscience d’être un enfant calme, intéressant, autonome. Rien qui n’entrave vraiment grand chose. Il ressentit soudain la vanité d’être bon, gentil, sage. Il était de cette espèce, il avait toujours voulu rendre service, se faire oublier. Sa mère elle même était une icône à ses yeux et pourtant son père n’avait pas l’air aussi joyeux et épanoui qu’il n’aurait dû l’être avec un tel soutien.
Sa mère l’aimait éperdument, bien que cela n’éveille en lui rien de bien concret. Comme si cela ne suffisait pas.
Sa mère sortit de la chambre, comme elle était entrée. Il l’entendit rire avec son père. Après tout si, il était peut-être heureux, mais moins démonstratif. Finalement, il n’y avait que sa mère qui lui importait. Un jour, tout cesserait. Cet instant n’allait pas se reproduire. Jamais.
Rien ne dure.
Il comprit l’évidence, avant même d’avoir terminé son assiette.
Rien ne dure.
Savoir cela à huit ans.
Il essaya de crier pour que l’oiseau qui logeait dans sa poitrine s’envole. Il cria. Rien ne se produisit. Il entendit ses parents accourir vers la chambre.
Il ouvrit la fenêtre précipitamment, et sauta.


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