Vendredi 26 mars 2010 5 26 /03 /Mars /2010 20:58

Lying on the beach

Darkness out of reach

Archive, Fold.

 

Lumière blafarde et cohue patibulaire, présentation convenue, vulgarité patente des annonceurs, prix d’entrée exorbitant, oui, vous êtes bien au Salon du Livre. Aucune surprise, le supermarché de l’in-folio soigne ses piles, Sony n’en finit pas de peaufiner son reader, Les Échos nous offrent sempiternellement un numéro dont nous ne voulons pas, La Musardine encanaille la mignonne venue faire dédicacer son Joy Sorman et les enfants hurlent, mais pas aussi fort que les adolescents boutonneux au stand Manga - cosplay. À la Fnac, au moins, vous ne payerez pas l’entrée pour trouver les mêmes livres. Et je vous le fais de mémoire, désolée donc de ces inexactitudes et exagérations (vraiment ?).

 

Dirigez-vous plutôt, si vous avez deux heures et dix euros à investir durablement, au Grand Palais. Il s’y trouve jusqu’à fin mai une bien exaltante exposition, en tout point : Turner et ses peintres. C’est annoncé partout, les hors-série du Figaro et de Télérama rivalisant d’originalité, la « presse unanime saluant une initiative unique et formidable » pour consacrer toutes les formules. Et c’est tout à fait mérité.

Piétiner et risquer la minerve pour entrapercevoir un bout de tableau mal présenté, très peu pour tout un chacun, si vous y rajoutez un tassement des lombaires très libraire 2.0., vous concevrez aisément l’ingrate décision à prendre au moment de sortir de son antre.

Pourtant, pourtant, il faut la prendre, cette décision.

 

JMW Turner, Le Déluge Turner, Le Déluge.

 

D’abord, parce que Turner. Il n’y aurait finalement que cela à dire. La peinture de catastrophe, le briseur de lignes, le sublime et l’énergie. L’extérieur. L’époustouflant peintre des mers, le seul avec l’arménien Aivazovsky à m’arracher les yeux, à m’hypnotiser vers des temps profondément enfouis de tumulte et d’acédie. Turner, le tempérament, la lutte des obliques, toute cette matière écrasée qui allume la lumière, vaporeuse et insolente. N’ayant pas vraiment de bases en histoire de l’art, vous pardonnerez mon manque de vocabulaire précis et qu’importe, les légendes sont parfaites et parlent avec éloquence, elles, rédigées avec un souci de plume qui aurait plu au maître.

L’écrin, d’ailleurs, est remarquable : on évolue dans des blocs de couleur brute. Des murs mats rouille ou tomate, bleu royal ou gris anthracite sur lesquels se découpent les fameux cadres or et bronze, et en leur centre, la lumière rouge et brulante, vivante comme un point surnaturel perçant les brumes. La typographie des textes, merveille d’élégance, entoure avec respect et chaleur les huiles brillantes.

La Tate à Londres, qui possède bien évidemment plus de 500 toiles de l’Anglais romantique, a vidé ses galeries et offre ici pour quelques semaines plus de cent pièces du peintre, et pas des moindres puisqu’on se trouve giflé dès l’entrée dans la première pièce par Le Déluge, immense et violent.

Turner, oui mais… et ses peintres. Et sous le coup d’un malaise difficile à dissiper, d’une illusion d’optique absolument soufflante, Le Déluge se dédouble et sur la droite apparaît celui de Nicolas Poussin.


 

Nicolas Poussin, Le Déluge

Nicolas Poussin, Le Déluge


Il faut vraiment le voir pour le croire. Pourtant on le sait bien, que les plus grands avaient avant eux des plus grands, que nulle toile, fût-elle sommet de l’art, ne fut créée ex nihilo. Mais l’insolence du concept de cette exposition est proprement jubilatoire. « Regardez, semblent nous dire, goguenards, les instigateurs, ceci, ce Déluge, vient de cela ! » Et bien entendu, le vertige se propage de pièce en pièce, tombant des œuvres de Rembrandt, à celles deVan Ruisdael, Salvator Rosa, Gainsborough, Rubens ou du grand Constable. Sans parler du méconnu Francis Danby dont pour ma part je découvrais pour la première fois le travail autour du Livre des révélations, et son Ange debout face au soleil, que Turner décidera de réinterpréter dans une effusion de force et d’or tourbillonnant.


 

Francis Danby, sujet du livre des révélations Francis Danby, sujet du Livre des révélations.


 

JMW Turner, Ange debout devant le soleil Turner, Ange debout devant le soleil



L’on en arrive même à une situation stupéfiante, alors que côte à côte nous sont dévoilés Paysage avec Jacob, Laban et ses filles, de Claude Gellée, dit Le Lorrain, et Appulia en quête d’Appulus de Turner. Nous sommes tout bonnement conviés à un réel jeu des 7 erreurs. Pourtant l’homme n’est pas simplement un vulgaire reproducteur, cela serait trop simple. Son désir vif de se hisser au niveau de ses maîtres l’envoûte et Turner, secret, à la vie modeste et laborieuse, veut égaler, puis surpasser chacun de ceux qu’il admirera, sa ferveur mêlée à la rage d’y parvenir. Il se veut un peintre immortel, recouvrant les murs de la Royal Academy, et il y parviendra. Cette ambitieuse ténacité, cette insolence à tutoyer du pinceau ses prédécesseurs n’aura de cesse de l’accompagner dans ses périples à la recherche d’un nouveau chef d’œuvre auquel se confronter. Il atteint rapidement ce qui, à mon humble avis, confine au délirant génie : la maîtrise des cieux. Turner convoque littéralement la lumière.


JMW Turner, Clair de lune Turner, Clair de lune, étude à Millbank.


Ses soleils rouges reflétés sur les eaux, ce sablier formé par l’inversion du lever, son feu d’espérance rouge sang allumé derrière les tempêtes, sa lune piquante à l’incompréhensible clarté dans Clair de lune, étude à Millbank devant laquelle le visiteur abasourdi pourrait rester mille ans persuadé qu’elle brillera si les spots au-dessus d’elle s’éteignent, ces taches de miracle réchauffent, irradient. Une femme chuchote à sa voisine qu’elle se sent bronzer devant les toiles.

Il y a toujours chez Turner non pas un conflit dans les éléments que pourtant il déchaîne en déséquilibrant les classiques lignes pour rayer ses paysages avec fracas d’obliques et de spirales mousseuses et mélancoliques, non pas un conflit, mais une chaotique osmose où les plans naturels s’entrechoquent pour se pénétrer finalement. Avalanche sur les Grisons fait déferler du ciel des blocs indéfinissables de neige sale, et comme le dit justement le commentaire en regard que je me dépêchai de griffonner sur une page libre du livre qui me tombait alors sous la main dans mon sac (Jacques Chessex, Transcendance et transgression – espérons qu’il me pardonne) : « Par l’audace de sa technique qui fouette et dissout toute forme dans une pâte épaisse et malmenée, le vieux Turner parvient encore à rivaliser avec [ses maîtres]. »

Admiration dont l’exercice le pousse à se surpasser, le moteur de Turner peut s'avérer mordante critique envers certains modèles. « Puisque vous n’y parvenez pas, je vais vous montrer » semble-t-il les défier. Ainsi de sa Forêt de Berre, qu’il propose en regard de Paysage à l’oiseleur de Rubens, ce Rubens qui à ses yeux ne « pouvait se contenter de la pure simplicité d’un paysage pastoral », et « jetait ses couleurs comme un bouquet de fleurs ».

 

Mais le clou de l’exposition, bien que n’étant pas la toile la plus fameuse ou la plus spectaculaire, se trouve bien dans cette anecdote croustillante qui résume l’homme tout entier. Alors qu’en 1832, en pleine maturité de son art, il a déjà pour habitude de faire venir ses toiles inachevées dans les expositions afin de les terminer avec virtuosité et célérité en tenant compte de la composition achevée de ses concurrents ( !), Turner va imposer à John Constable alors son dernier grand rival, de faire les frais de cette pratique déloyale mais truculente. À la Royal Academy, il vient présenter une grande toile, l’Inauguration du pont de Waterloo. Turner, lui, propose dans la même salle une modeste marine, Helvoetsluys, « destinée à faire pâle figure ». Au dernier moment, il rajoute à sa composition la petite bouée rouge au premier plan, et de cette touche à la densité chromatique de génie, rivalisant avec les vermillons tape-à-l’œil de la magistrale toile adjacente, il souffle le public par sa retenue épurée, et fait définitivement passer Constable pour un prétentieux à la toile chargée, tapageuse et discordante.

Depuis ce douloureux épisode, jamais les deux toiles n’avaient été rassemblées dans un même lieu. En plus d’un cours d’harmonie des couleurs, nous avons un combat de peintres grandeur nature restitué, avec méthode, humeur et humour.

 

JMW Turner, Le déclin de l'empire carthaginoisTurner, Le déclin de l'Empire carthaginois.


 

Le Lorrain, Débarquement de CleopatreLe Lorrain, Débarquement de Cléopâtre à Tarse.


Nous quittons alors l’exposition enchantés, bien décidés à prendre des billets pour Londres afin de prolonger le délice (manque ici ma toile fétiche, Fishermen at sea), bercés par le crépuscule du Déclin de l’empire carthaginois, faisant un délicat clin d’œil réconcilié au Débarquement de Cléopâtre à Tarse, de Le Lorrain, faux jumeaux singuliers et exemplaires.

Publié dans : Sortir de l'antre: Le monde extérieur
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Mercredi 24 mars 2010 3 24 /03 /Mars /2010 22:38


pigs-vietnam-hanoi



Lyndon Johnson told the nation

Have no fear of escalation

I am trying everyone to please.

Though it isn’t really war

We’re sendind fifty thousands more

To help save Vietnam from Vietnamese.

 

Tom Paxton, Lyndon Johnson told the nation.

À É. M-G., in memoriam.

Il y manque les odeurs, la mort imprégnant les textiles, et l’impossibilité de chasser l’humidité lourde, humiliante. Jamais secs, jamais propres, la boue et les poudres, la cendre, le napalm, la sueur, les sécrétions. La pourriture de la jungle, doucereuse, l’impossibilité de chasser la terreur de sous les tentes, l’herbe et l’alcool froids.

Il n’y manque que l’odeur.

Dispatches [1] est un putain de chef d’œuvre.

« Au début, nous avons cru qu’il était mort, piégé sur la piste, mais il avait une couleur si terrifiante que ce n’était pas cela. Les morts eux-mêmes gardent une sorte de lumière horrible qui met du temps à s’éloigner, à disparaître peu à peu dans la peau, qui met longtemps à s’éteindre complètement, alors que ce gosse n’avait plus aucune couleur nulle part. C’était incroyable qu’une chose aussi blanche et inerte soit encore vivante. » [2]

Alors que Arkhan-Iourt d’Arkadi Babtchenko [3], relatant les combats russo-tchéchènes de 1996-2000 échoue, à mon humble avis, à formuler le pire, cherchant dans des fulgurances salvatrices un envol proche de son grand modèle Erich Maria Remarque [4], Michaël Herr ouvre simplement la vanne. Rien ne semble écrit, mais sa force d’évocation jaillit insubmersible, impossible à tarir. Babtchenko est un improbable auteur perdu entre les bombes, et si sa plume – superbe au demeurant  bien qu’un peu trop répétitive – s’emballe sous les battements de la peur qui revient au galop une fois le pire évité, je ne mettrais pas ma main à couper que son témoignage perdure très longtemps.  C’est tout le malaise soulevé par cette froide lecture : les conceptions sont claires, bien entendu insoutenables pour qui n’a pas déjà goûté à la prose des revenus du front, le respect pour ces hommes et pour celui qui narre s’installe évidemment, en même temps que se vide notre attention compulsive sous le ressac d’images qui n’en finissent plus de surabonder dans l’horreur, que s’efface doucement la compassion, et puis voilà, nous n’y sommes simplement plus. Nous avons quitté Arkhan-Iourt, comme son narrateur dont on saisit trop bien le repli nécessaire. Babtchenko désire vivre, et vivre pour écrire. C’est tout à son honneur, ceci dit sans ironie aucune. Son amour sincère pour la prose le maintient, oui, le sauve probablement, lorsque tapi dans le froid inhumain il attend de voir revenir ses forces nimbées d’une aura émouvante. Mais Babtchenko ne veut pas véritablement qu’on le suive, il ne veut pas lui-même y retourner. Il produit donc ce récit bien déconcertant, trop impeccablement écrit pour être épouvantable, un peu trop familier pour qui aura relu récemment À l’Ouest rien de nouveau. Ne nous méprenons pas, d’un point de vue strictement informatif, pour appréhender les conditions primitives et tristes de ces pauvres bougres envoyés se faire déchiqueter dans les atroces plaines givrées de Tchétchénie, La Couleur de la guerre remplit son contrat. Pour donner quelques cours de style à un genre mal-aimé, et proposer des éclats de grâce véritable sous une forme méconnue de dentelle sur canons, de poésie virile et d’ode à la désespérance, l’homme gagne ses jalons. « Babtchenko ne se rebelle pas, ne dénonce pas, ne juge pas, ne condamne pas : il montre, et cela suffit » annonce en quatrième de couverture un Jonathan Littell qui nous avait en son temps gratifié d’un très intéressant Le Sec et l’humide, au ton étrange mais gonflé [5].  Son soldat, qu’il est tout heureux d’avoir découvert pour nous, sait écrire, oui. « Cela suffit » ? Peut-être pas.

Il y manque la fougue spectaculaire, la narration kaléidoscopique d’un Michaël Herr jamais revenu, lui, du Vietnam. Pourtant Herr, lui, ne combat pas. Il écrit. Reporter à l’Esquire en 68-69, ce war correspondent qui aime la sonorité de ces mots accolés, volontaire au grand dam d’un bon nombre de Marines qui lui souhaitent d’en crever, ouvre donc, comme je le disais ci-dessus, la vanne de sa mémoire dispersée, trouée des ravages de la peur brute, des joints de mauvaise herbe, de l’alcool à jeun sur des riffs distordus des Stones et d’Hendrix.

Bien sûr, bien entendu que la guerre est rock n’roll pour ces rednecks à peine pubères d’alors. Comme elle est un wargame à joystick vibrant pour nos trop jeunes soldats actuels. Bien sûr que largués dans une jungle malfaisante et n’y comprenant rien, ils vivent un trip d’une ampleur folle, incapable de descente, sans aube à gueule de bois, une fête explosive et perpétuelle, aux dangers inadmissibles, aux visages grimaçants qui passent du rire frénétique aux larmes incontrôlables.

Kubrick, son grand ami, ne s’y est pas trompé en le mandatant à la narration de Full Metal Jacket, non plus que Coppola pour Apocalypse Now. Les travelling compensés coulaient  déjà dans les veines épuisées mais tendues jusqu’à l’extrême de ce reporter endiablé. Tout, dès lors, est cinéma, et comment l’éviter ? Des milliers de prolétaires nourris au biberon de mauvais films jouent sous les objectifs de reporters qui couvrent leurs faits d’armes, au plus proche de la mort sifflante et suffocante. Même le fils d’Errol Flynn, Sean Flynn, revenu de ce monde de paillettes qu’est Hollywood en est, du casting de cette superproduction live, de ce happening halluciné dans lequel il disparaîtra avec son acolyte Dana en 1970.

Les portraits de ces soldats héros d’un jour, clichés arrachés au papier, gravés sur les plaques, sont révélés à même la tumeur rouge qui se propage chez Herr, jusqu’à l’habiter tout entier, prendre possession de son hôte jusqu’au stade terminal.  Et de là surgit le miracle : Michaël Herr ne compose pas, n’écrit pas, il est tout entier cette guerre, il est M. Nam, et il s’ouvre les veines sur son cahier pour ne rien nous épargner, et paradoxalement assumer totalement la douleur prégnante pitch black qui le laisse incapable de nous en dire un quart. Peu importe, dans les fissures, dans les ellipses, dans les retours et les oublis, tout se dresse incarné, possible à toucher, à ressentir. La prose viscérale dans toute sa splendeur. Le livre des casques et des KIA, des R&R et des Sépultures. Un de ces livres qui nous tuméfient et nous scarifient, nous y balancent nous aussi, avec un M-16 et une vareuse, entre les hélicos et les écoles effondrées. Un de ces livres de guerre qui n’oublie pas les hommes qui l’ont faite et subie, terrorisés, épuisés, à jamais détériorés, un de ces livres de guerre qui n’a pas besoin ou si peu de nous rappeler que toute complaisance est mal venue, qu’il n’existe aucune espèce de gloire à en sortir vivant et plus ou moins entier, mais qui doit reconnaître que oui, c’était une putain d’expérience, cette putain de mort. Un de ces livres dont on ne revient pas.

« Certaines gens trouvaient déplaisant ou dérangeant que je leur raconte, en plus du reste, combien j’avais aimé ça. Et s’ils me demandaient seulement : « Qu’est-ce que vous avez vécu là-bas ? », je ne savais non plus que dire – alors je disais que j’essayais d’écrire là-dessus et que je ne voulais pas me disperser. Mais avant de pouvoir le disperser, il fallait le repérer. Planter d’abord, creuser plus tard : l’information gravée sur la rétine, accumulée dans le cerveau, codée sur la peau et transmise par le sang, ce qu’ils voulaient dire peut-être par « l’avoir dans le sang ». Puis transmise sans arrêt sans relâche, sur des fréquences de plus en plus hautes, jusqu’à ce qu’on la reçoive enfin ou qu’on la bloque une dernière fois, l’information de la Mort de Mille Blessures, chaque entaille si précise et subtile qu’on ne les sent pas s’accumuler, simplement un matin on se lève et on a le cul qui tombe par terre. » [6]


Dispatches is a hell of a masterpiece.

 

PS : Un ami me reprochait gentiment d’aimer la guerre : « Les femmes aiment la guerre car elles n’y meurent jamais. » Elles repeuplent, man. Elles tissent en attendant le retour. Elles trahissent, se remarient, ou soutiennent et soignent. Elles font aussi ce qu’elles peuvent. Man.



Notes :

[ 1] Titre original et un peu plus sexy de Putain de mort, de Michaël Herr, nonfiction culte écrit entre 1968 et 1970, première édition française en  1980 chez Albin Michel, réédition 2010.

[2] Michaël Herr, op. cité, p 209.

[3] Titre original et un peu plus sexy de La Couleur de la guerre, Arkadi Babtchenko, Gallimard (coll. Du monde entier), première édition 2009.

[4] À l’Ouest rien de nouveau, Erich Maria Remarque, Stock (LGF), nouvelle édition 2009.

[5] Le sec et l’humide, Jonathan Littell, Gallimard (coll. L’Arbalète), première édition 2008.
[6] Michaël Herr, op. cité, p 256.

 

Publié dans : L'humanité mise à mal: témoins de guerre
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Mardi 23 mars 2010 2 23 /03 /Mars /2010 18:15

m-Les Grottes d Hercules

 

 

Et toute ta vie pur gâchis.

Waste.

North waste. Waste land, and yes … This is gonna be fine.

Now.

Maintenant, tu as quelqu’un à côté de toi.

What did you expect me to say ? I’ve been waiting, I’m still waiting.

Waste of time. Nevermind.

Non, tais-toi, cut the crap.

 

Tu vois, tu dois créer un espace ouvert. Tu comprends pourquoi ?

Great. Besides, ça te fait marrer, tu ne m’écoutes pas. Bon.

You’ll leave, sooner or later, this does not matter so much.

Alors je profite.

Je voudrais bien partir. Exilée volontaire. Abroad.

Are the cops looking after you or what ? Tu bouges tout le temps.

 

Je sais exactement ce qu’il faut faire. Telling the truth.

What truth ? What is normal ?

Oh merde avec vos vérités. La vérité, la seule. Tu sais très bien laquelle.

 

This is disorder. Unacceptable disorder.

Attends, mais attends ! Comment tu dis ? Knee, my knee hurts.

Il fait doux, je regarde plus loin que les choses, I look… I fucking look through you.

 

I want something bigger, harder, larger than that.

Yeah, you know. Oui, je sais.

Quelque chose à ma mesure.

C’est la première chose à dire, la seule peut-être.

You’re not being healthy, this is not healthy.

Well, you need to learn one or two things about me.

First, I am not healthy.

Second, I don’t give a fucking shit about being…. Saine, ouais.

Non, pas sane, saine. Check the meaning.

And by that, ceci étant posé, I’m so healthier, pourtant, than anyone you’ve met.

Sois tranquille.

 

Just between the two of us, entre nous,

Tu es complètement ingérable, et insoumis.

Liar. Lovechild. Evil.

This is gonna be fine, you’re a bloody double.

I can handle it.

A true friend, after all.

Tu es… plus, oui je sais, nous sommes even.

Qui suis-je ? Je suis comme toi.

Get over it.

Tu es un putain de miracle.

 

Et puis soudain le rêve se dissipe et je retrouve les soubresauts de la cabine. Je ne suis pas là, je me suis à nouveau absentée. Je tends mes mains juste au-dessus de mes genoux, je les pose sur la matière compacte, cet air poisseux et puant qui enveloppe tout, je les regarde ne pas trembler. Mes mains ne tremblent pas.

Je sais.

Dans le jardin du fond, je dormais contre toi.

Les strates sur nous, les anneaux centenaires.

Les assourdissants appels nocturnes, forces logées dans les gorges.

Je te retrouverai.

 

I swear to God.

 

 

 

Publié dans : Ecrits vains : à moi
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Dimanche 21 mars 2010 7 21 /03 /Mars /2010 13:44

Enthousiasme, au sens propre « possession par la divinité », transport divin, délire sacré.

G .Freyburger, M.-L. Freyburger-Galland, J.-Ch. Tautil, Sectes religieuses en Grèce et à Rome dans l’antiquité païenne, Lexique, Belles Lettres, 2006, p 345.


Notre vie n’est valable que si elle aspire à la vision de la beauté absolue qui est aussi vérité. Le grand poète Keats a résumé cela en quelques mots, peu avant sa mort : « Beauty is truth, truth beauty – that is all. Ye know on earth, and all ye need to know. »

George Steiner, préface au Banquet de Platon, Belles Lettres, 2010.


 

 

Platon - Le Banquet



N’ayant aucune compétence proprement philosophique, ce n’est pas la règle et le compas à la main que j’ai appréhendé, de nouveau, ce Banquet que l’on ne présente plus, dans son nouvel écrin tout juste paru.


J’ai suivi George Steiner, oui, d’accord, et sa préface sous forme d’entretien avec François L’Yvonnet. Je les aime bien et qu’y puis-je ? Reste-t-il tellement d’individus, fussent-ils impossibles, pour traverser insolemment les domaines et revenir avec leur cueillette ?


Il ya beaucoup à dire à propos de sa présentation, on y parle vérité et beauté, Marsile Ficin et homoérotisme, héroïsme et hoquet, Joseph de Maistre et harmonia mundi, Wilde et Balzac et ses piqûres de rappel constituent des évidences formidables à se tatouer sur le bras. Transportée par cette discussion effroyablement intelligente, effroyable car d’une simplicité extrême et à chaque terme sensée et juste, je ne suis pas sûre d’en être proprement revenue. Impuissance de la formulation admirative, encore et toujours galvaudée, parasitée par la jubilation sans cesse renouvelée. Restons-en là.


J’ai tenté en relisant ce Banquet, encore et toujours, non pas d’en cerner les points immuables, n’en déplaise aux progressistes, mais bien de me laisser porter, ravir par les courants frais de ces lignes incroyables, sans que jamais mes veines, mes pulsions, mes féroces animosités ne se voient coulées dans un plastique transparent, et ainsi figées ne soient plus que des pièces de musées devant lesquelles passent, las ou dissipés, des écoliers en sortie.


Non. Plus je lis, plus je refuse de me discipliner pour devenir la parfaite enseignante vaine assoiffée de reconnaissance, la pédante encyclopédique qui vous donnera la leçon à coups de règle sur les doigts, empruntant au vocabulaire de sa caste, aussi sexy que le manuel de rhétorique du politicien actuel qui veut nous faire rêver avec son « vivre ensemble durable », comme une prestataire de secte à deux doigts du suicide collectif. Peu importe mes affirmations péremptoires, mes passages en force dans des sentiers fragiles, je tente, j’essaye de bâtir quelque chose qui résistera au vent, et ne cèdera pas au formatage de la transmission dans les seules acceptations tristes et pâles qu’on tente de lui donner.


Car oui, hors les bancs des Universités, loin des préaux des bâtiments, à l’abri des regards cernés des recenseurs dépassés, des bonimenteurs et autres dirigeants de nos cœurs, il existe une réception simple et nouvelle, enthousiaste de ce symposion.


Socrate, en chemin pour ce banquet auquel l’a convié Agathon, s’arrête dans la nuit noire. Il est proche de la résolution d’une énigme philosophique et rien ne saurait alors le tirer de sa transe. Il rejoint enfin ses amis et se livre avec Phèdre, Aristophane, Pausanias, Éryximaque, Alcibiade et Agathon à un débat passionnant sur l’amour. Quelles formes, quelle nature, miracle ou calamité ? Chef d’œuvre absolu, rarement contesté même en compagnie de mauvaise foi, l’unanimité passe les siècles, mais pourquoi ? À le relire innocemment, sans crayon à la main ni volonté féroce de lui faire dire quoi que ce soit, on comprend rapidement que le texte – et sa source, grecque, en regard - nous convie généreusement à contempler les mystérieux graphes de gauche qu’il délie à droite, révélant sereinement la beauté de ces discours étrangement complémentaires.


C’était il y a 2400 ans. Et nous en sommes tous là. L’amour est probablement le plus intense état universel et incompréhensible qui soit. Plus tard Ovide nous en indique même des remèdes [1], afin d’en guérir après y avoir succombé, remèdes que nous tentons vainement encore aujourd’hui d’appliquer. Et toujours « l’amour est un démon » comme le rappelle la prêtresse Diotime à Socrate, il est héroïque, et Phèdre assure qu’on ne peut supporter de perdre la face devant l’être aimé, au point que si nous faisions systématiquement combattre les amants côte à côte, il n’y aurait plus de guerres perdues. Il est beauté et bonté, fils de Poros et Penia, ou bien source de bien des tourments pour Alcibiade, éconduit par Socrate dont il fait un éloge de la laideur. Les convives entrent et sortent, boivent énormément, Aristophane propose son explication immensément célèbre d’un être unique tranché en deux qui n’aura de cesse de rechercher sa moitié, le médecin s’en remet aux astres, les coupes circulent, les invités se déplacent, ils traversent la nuit et lorsque tout le monde, assoupi, profite de la fraîcheur de l’aube, Socrate quitte silencieusement les lieux et après quelques ablutions, se remet au travail.


Suivant ses pas, sur le sentier poudré, enveloppée des senteurs méridionales et accompagnée du doux bruit des cigales, ces chants des poètes morts, je retrouve l’état de sérénité pure à la chaleur diffuse de m’éveiller une nouvelle fois à la conscience parfaite, une grande part de mes chères brumes à nouveau dissipées, caressée par l’éclatant et neuf Hélios, prête à entamer une nouvelle journée, un nouveau voyage.


Bien entendu, je ne vais pas me placer en ridicule posture de vous donner ma lecture du Banquet de Platon, merci bien. Je viens faire un brin de réclame, une fois n’est pas coutume, pour saluer le 100e volume des Classiques en poche, aux Belles Lettres, collection qui propose à moindre coût les plus beaux textes, en version intégrale et bilingue, de la grande collection des Universités de France, appelée aussi C.U.F. ou « Budé », précédés d’une introduction et agrémentés de quelques notes utiles. Pour cet élégant numéro, le Banquet s’imposait, dans la traduction conservée de Paul Vicaire, vive et moderne.


« Les Grecs ne pardonnent pas », rappelle Steiner en préface. Pourtant, « chaque lecture fausse porte en elle le prochain pas. » L’inépuisable classique, insolent, perdure. « Extase de l’inutile, extase du mythe, de la pensée pure. »


Enthousiasme grec de participer, trois siècles plus tard, à une conversation enjouée, simple, essentielle.



Platon, Le Banquet, traduit par Paul Vicaire, présenté et annoté par François L’Yvonnet, préface de George Steiner, Les Belles Lettres, coll. Classiques en poche n°100, bilingue grec-français, 2010, 9 €.



[1] Ovide, Les Remèdes à l’amour. Extraordinaire, et drôle.


 

 

Publié dans : Back to basics : les fondations
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Dimanche 14 mars 2010 7 14 /03 /Mars /2010 15:20


lecentre.jpg

Un titre pour affoler les moteurs de recherche.


Les notes sérieuses sont pour bientôt, pour ceux que cela intéresse. Viendront une nouvelle édition du Banquet de Platon, préfacée par George Steiner, une Vie du livre contemporain contée par mon ancien maître Olivier Bessard-Banquy et une Putain de mort, comme vous le dira Michaël Herr. Et maintenant que je l’ai écrit, il faut que je le fasse.

J’en profite, excusez-moi, tant que la porte reste ouverte, pour annoncer.

 

Mais en attendant, c’est dimanche.

 

Clin d'oeil à Pascal Adam qui excelle en ces dialogues, même si je ne suis à côté de Socrate qu’un petit Agathon (ce qui est déjà fort prétentieux de ma part, merci de me le faire remarquer).

 

 

Le jeudi soir, hors les murs.

 

« Wow, c’est pas possible tu as vu cette posture ?

- Oui, c’est difficile de se concentrer. Tu crois qu’on peut faire une photo ?

- Non mais inscris bien cette image au fond de tes rétines, souviens-toi de cette image lors de tes disettes libidinales.

Et allez, c’est reparti, pour des pompes sur Rammstein. Étirements sur Bowie, cardio sur les Gun’s, abdos sur John Lennon, relaxation sur André Rieu. Notre fabuleuse gourmandise du jeudi soir, appelons-le G., nous a concocté un programme musical réjouissant. Et on laisse exercer ce type, roux de surcroît. Extraordinaire.

- Arrête de me faire marrer, j’essaye de toucher mes pieds.

- Allez, crie G. doucement, car oui il arrive à crier doucement tant il est formidable, on écarte bien tout, on décolle les vertèbres, on sent tout se détacher, on balance la tête.

- Ted Bundy n’aurait pas dit mieux », chuchoté-je à ma voisine, et c’est reparti pour glousser, cela dit nous sommes à l’endroit idoine. 

 

Un peu plus tard, ligne 9. Discussions de métro (les meilleures).

 

« Tu crois qu’on s’électrocute en marchant là-dessus ? Moi j’y crois pas, ou alors faut toucher les deux rails en même temps. Ou alors tu te mets en travers, là, enfin ça m’a l’air compliqué cette histoire.

- Je suis un scientifique, je me dois de faire l’expérience.

- Je suis une littéraire, je lis le panneau et m’y réfère : « Ne pas traverser, danger de mort ». Je l’interroge, je cherche les sources, je suis sceptique. Mais je ne fais rien.

 

Un homme à côté intervient, goguenard :

- Non, ne faites pas ça, c’est très con, et ça fait très mal, je le sais j’ai essayé.

- Et voilà, le monde est contrôlé par les scientifiques. »

 

[…]

« Un chat, ça joue et ça ronronne, ça se démerde, c’est parfait. Et quand je le vois, cela me colle un sourire qui ne s’efface pas, et je deviens débile.

- Tu confonds, ça c’est un mec.

- Saint Augustin.

- Quoi Saint Augustin ? Tu veux l’appeler comme ça ?

- Non, rien, je ne l’avais pas encore placé dans la conversation, et ça manquait. »

 

[…]

« Hey, hey, hey ! (il sautille autour de moi, je l’ai mon chat, finalement.) On va dresser une liste pour savoir si ton Grec est gay.

- Je ne dresse pas de liste, non, et il n’est pas gay. Moi vivante, il restera des hétérosexuels en ce bas monde, c’est une promesse.

- Paméla, c’est fini, tout le monde est gay.

- Et voilà, ça recommence. Tu ne peux pas t’empêcher. Je m’inquiète pour toi, tu vas avoir de sérieuses déconvenues si tu pars de ce principe dans un bar de bikers. Mouais, d’accord, mauvais exemple. »

 

[…]

« Je sais pas, Julia, si c’est une fille, j’aime bien. Marianne.

- Julia j’aime aussi. Auguste ou Antonin, c’est super joli.

- Oh non pas les antiques, marre. Quoique César … Non plutôt un truc court, simple : Paul. Jean. Pierre. Qui j’oublie ? Luc ? Jésus. C’est simple, ça se retient bien. Puis tu peux crier dans l’escalier « Jeeeezeuuuuusss ! », à condition de le faire avec un Anglais, bien sûr, mais quelle idée…

- Paul c’est nul. De toute façon moi je réserve Julia.

- Je ne vois pas pourquoi on discute, je ne veux pas en faire.

- Toi, tu ne veux pas en faire, mais l’Avenir, il en veut peut-être… »

 

Je reste soufflée. Tant de poésie de la part d’un scientifique… Dommage qu’il ne soit ni prof de sport ni grec. Ah, mais en relisant cette phrase…

…oh mon dieu….

Il avait donc raison.

 

Mes yeux écarquillés se posent vivement sur le Banquet de Platon qui me contemple hilare.

 

... il s’ensuivit un silence suspicieux insupportable.

 

 


Publié dans : Reviens gamin, c'était pour rire
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  • Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
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