J’ai travaillé sans dormir jusqu’à en tomber. Mais j’ai vu que je ne pouvais pas me détruire. Je résistais.
J. Chessex, Transcendance et trangression.
Et alors, qu’est-ce que tu vas faire, tu vas pleurer maintenant ?
Tu vas pleurer maintenant ?
Mais pleure donc !
Je te défie de le faire. Je te défie de céder.
Et non, toujours pas.
Les pierres dans les poches, le menton fier, la mâchoire scellée sur ma poitrine lestée, balançant un sourire légendaire je ne pleure pas, je regarde si plus loin, je tiens l’équilibre de me tendre de toutes mes patiences vers un horizon qui ne répond jamais.
J’ai écrit à tout le monde, j’ai rangé mes affaires, j’ai pu tout supporter, j’ai décidé de ne pas m’interrompre, de ne jamais nous taire, j’ai dépassé de loin les bornes atrophiées, insincères, que j’avais juré d’atteindre comme une Olympe mal éclairée. J’ai refusé de croire, et puis changé d’avis, erré pâle et usée, prétendu toutes mes forces. Je n’ai jamais trouvé.
Le pire, pourtant, le pire : j’aimais être mauvaise. Mes traîtrises, mes soupçons, mes colères et mensonges, ils me donnaient un voile tragique et sanguinaire, je suis à présent une pauvre fille entière, tendue, palpitante, vertueuse. Épurée, vidangée par l’écriture. J’ai donc atteint mon but. Celui de mes 15 ans. Celui ne de plus être.
Il y a pourtant deux trois petites choses qui me rassurent, grâce à mes amis de Saturne.
J’ouvre un livre – tiens donc.
Jacques Chessex, Transcendance et transgression. Entretiens avec Geneviève Bridel.
Oui j’ai lu depuis encore un nombre important de ces livres, dont certains également miraculeux, baladée de la chanson d’amour de Judas à l’île de sa Majesté des Mouches, disparaissant avec Scott Heim, drogué pathétique à l’écriture qui sent l’automne, les feuilles pourries, le sang sur ces feuilles pourries et la chimiothérapie, la peau mangée de tabac froid.
Mais je reviens à ces quelques constatations de Chessex, qui réchauffent mes extrémités engourdies, quand, à nouveau, encore, le vertige me saisit de m’être trompée tout à fait, de ne pas comprendre, d’être bernée par mes grandes manipulations consenties.
Les liens surnaturels, ces fumées minces sur l’île, s’échappant du feu des feuilles pourries masquant les rictus de petits Judas peinturlurés, ces liens se rematérialisent, ils invitent à ne pas perdre pied, ni patience. Ils nous disent, dans mille langues, dans mille siècles, encore et toujours ceci, momentanément recueilli dans les propos d’un homme disparu, dont la fumée, j’insiste, perdure.
Un jour, un bateau viendra. Nous saurons enfin ce qu’il s’est réellement passé quand nous avons disparu, enlevés par le monstre puis rendus à nos vies amnésiques et pantelants.
« J’avais le sentiment très fort qu’il y avait quelque part quelque chose que je devais atteindre, quelque chose qu’on me cachait, un secret, un mystère auquel j’avais droit et auquel je ne participais pas, du moins pas clairement. »
« J’ai toujours eu la conviction que le seul moyen de découvrir la vérité était, pour moi, de me fier à mes propres expériences. »
« Je crois que plus je lis les autres, plus je deviens moi-même. Aucune expérience n’est mieux révélatrice que la lecture d’un livre ou la contemplation d’un tableau. »
« Je n’écris plus avec cette sorte de culpabilité de l’écriture. Elle a complètement disparu pour faire place au pur jaillissement heureux, et je crois, à plus de légèreté. Et de lumière. »
« En fait, je me rends compte que les histoires extraordinaires, la science-fiction, ne me plaisent pas. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui pourrait être moi. »
« Je suis conscient de faire des déclarations dangereuses parce qu’on va me prendre pour une espèce de prophète qui meurt sans délai si on lui coupe la parole. Je n’ai rien d’un prophète. Je sais seulement que pour écrire, je dois réaliser cette coïncidence absolue de mon être et de mon pouvoir d’écrire, mon pouvoir de penser, afin que l’œuvre soit dans la plénitude. »
« Ainsi, au moment d’écrire, je suis porteur d’innombrables failles et abîmes. Je peux les restituer dans la plus grande clarté, avec la plus grande légèreté même, mais avec la rectitude absolue, métaphysique, que j’exige de moi. »
« L’alcool me permet de m’aventurer dans des lieux obscurs en moi, d’approcher des fantasmes, des gouffres, de développer une mémoire. Il me plongeait dans un état d’attente que j’aimais beaucoup. Je recherchais, moi qui suis Poisson, une espèce de descente en apnée, j’aimais les grandes profondeurs où le geste est inutile et même impossible. J’avais besoin d’une certaine dose d’alcool dans mon sang pour rester immobile. »
« Il y a comme une perfusion de l’éternité par le chef-d’œuvre, par les sommets où brûle cette flamme altière qu’on trouve dans une peinture, une œuvre, un poème, un essai. Participer à ces feux-là c’est mourir moins. Je crois qu’on vit plus longtemps devant un grand tableau de Goya, fût-ce le cruel Saturne. »
Jacques Chessex, Transcendance et transgression, entretiens avec Geneviève Bridel, La Bibliothèque des arts, 2002.
Simon regardait à l’intérieur d’une vaste gueule. L’intérieur était tout noir. Et autour aussi tout devenait noir. […] Simon était à l’intérieur de la gueule. Il y tomba et perdit connaissance.
William Golding, Sa Majesté des Mouches.

