Vendredi 11 juin 2010 5 11 /06 /Juin /2010 16:30

 

« L’intelligence est la seule qualité que je demande à un ami et je préfèrerai toujours un réactionnaire intelligent à un imbécile de gauche. »


Franz Von Stuck, La chasse sauvage


Vendredi 11 juin 2010:


Remise en une de ce billet d'humeur, ce jour, augmenté de la très belle et forte note de Gaëtan Flacelière, sur son blog non moins beau et fort Fihrist, que je vous invite à découvrir en profondeur.

 

Pascal Adam, dans son style altier qui fait mouche, répond aussi, en quelque sorte.

 

***

 

Un extrait de l’article posté ce jour sur Bartleby les yeux ouverts (avec l’aimable autorisation de son auteur, de son avocat, de ses amis Facebook, de sa mère, de mes parents et de mon mari):

« Qu’est-ce qu’un fasciste ? Au sens strict, c’est celui qui adhère à une doctrine politique prônant le totalitarisme, le culte du chef, un nationalisme exacerbé et la mise en place d’un Etat-policier devant veiller à la sécurité physique et morale d’un peuple volontairement soumis. Au sens moderne, le fasciste est antiparlementaire et raciste. Admettant que j’aie pu être un mauvais lecteur de Stalker, je demandai à mes contempteurs de me signaler la moindre trace de fascisme dans l’un de ses textes et, bien évidemment, aucun d’entre eux ne le fit… On eut beau me dire que « ça se sentait », que « c’était diffus », tout cela restait bien mystérieux et pour cause : Juan Asensio est un critique réactionnaire, un polémiste virulent, parfois outrancier, mais pas un fasciste et tant que les mots auront un sens, un fasciste et un réactionnaire restent deux choses différentes. »

Ah ben merde alors ! Moi qui croyais qu’être amie avec le doux et affable (probablement de gauche, donc, c’est assez bien connu) Bartleby (je distingue bien Bartleby d’Eric Bonnargent, je ne suis pas amie avec Eric Bonnargent, celui-ci est professeur de philosophie à Nice, merci bien), me donnerait une caution morale solide qui me permettrait d’éviter qu’on ne remarque trop la croix gammée surmontée d’un buste de Juan Asensio que celui-ci inscrit d’office dans les chairs consentantes, que dis-je palpitantes, frémissantes et offertes sous sa main experte, de son troupeau de bréhaignes juments aux œillères à l’allure de burqa.

Mais  voici Bartleby qui sort de ses terres reculées où tout le monde se tient la main devant le feu de bois (pardon, Facebook), en chantant « youkaïdi, amis pour la vie. » Que dit-il en substance ?

Il dit : « vous commencez sérieusement à tous nous casser les couilles avec vos indignations de supermarché, vos engagements du dimanche, vos triomphes de meute, vos procès de guignols, vos incalculables contre-vérités, vos simagrées de vierges folles, vos replis de fonctionnaires. »

Ah, non, pardon, il n’a pas vraiment dit cela comme cela, ça, c’est moi, je confonds.

On lui répond : « Céçuikidikié (orthographe incertaine), toi aussi tu t’indignes, t’es vraiment pas intelligent mon pauvre gars. Tu voudrais tous qu’on pense que c’est toi le gentil, mais ça peut pas être toi le gentil, puisque le gentil, par définition est pluriel, le gentil c’est nous. Le méchant, c’est toi, tout seul comme un con.»

Ah, non, pardon, personne n’a répondu cela, voici que je me mets à parler toute seule en espionnant sous ma porte pour voir si le gouvernement n’est pas en train de chercher à me liquider, il va falloir que je me fasse examiner, c’est une fâcheuse tendance.

Et c’est reparti pour un tour.

On me fait lire ce jour un des Exorcismes spirituels de Philippe Muray (encore un fasciste, et défendu par Luchini en ce moment-même sur les planches, en public rendez-vous compte, mais bon Dieu, que fait la Police ?), Tous contre seul !, écrit en 2004 suite à la polémique déclenchée platement autour des accointances fumeuses de Maurice G. Dantec (même plus un fasciste, lui, Hitler himself). On pourrait garder mot pour mot cette impeccable diatribe en remplaçant Dantec par Juan Asensio, et Le Monde par Facebook. Mais enfin, la morale, c’est qu’il n’y a finalement que les chiens réactionnaires pour défendre les chiens réactionnaires, non ? Et que tout ceci manque cruellement de gueule, à présent.

Il va falloir vous habituer, je n’ai pas encore acheté mon patch antirabique « BLOG 100% GARANTI SANS STALKER » mais je vous invite à vous en procurer un de toute urgence, c’est aussi efficace que le sigle BIO pour attirer des gens qui seront, n’en doutez pas, sous cette égide inattaquable, vos plus géniaux meilleurs amis  qui brillent dans la nuit du monde entier en un seul clic. Du bonheur véritable, vous dis-je.

 



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Jeudi 10 juin 2010 4 10 /06 /Juin /2010 18:47

belle-prise

 

Rappel du déroulé de la chronique en cours:


Introduction, partie 1


Partie 2


Partie 3


Incipit de la partie 4, parue ce jour sur Stalker


Prudence, dans son Contre Symmaque, se félicite toutefois de ces conversions. «Jetez les yeux sur cet habitacle illustre [le Sénat], c’est à peine si vous trouverez quelques esprits encore empêtrés dans les sottises païennes et qui se maintiennent non sans peine dans ces ténèbres périmées».
À leur tour, les anonymes se gaussent des résistances païennes. «En Orient surtout, leur rôle était prépondérant. Les chrétiens savaient l’influence qu’ils exerçaient sur la jeunesse et ne leur ménageaient pas les épithètes irritées. L’auteur anonyme d’un ouvrage à tendances ariennes, l’Opus imperfectum in Matthaeum, traite ces intellectuels d’"hommes pleins de l’esprit immonde, tout gonflés de verbalisme, et dont le cœur est une source d’eau morte"».

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Lundi 7 juin 2010 1 07 /06 /Juin /2010 17:14

« Il faudra me tuer, car je refuse de terminer comme eux, à pourrir vivant, seul, sans savoir si je suis encore vivant ou déjà mort. »

Brian, dans Infectés.

  

Infectés, Alex et David Pastor

 

 

 

Infectés (Carriers)

Drame américain de Alex et David Pastor (2008)

1h24

Avec Chris Pine, Piper Perabo, Lou Taylor Pucci et Emily VanCamp

Metropolitan FilmExport

 

Bande-annonce, fiche technique complète.

   

Sortie France : 26 mai 2010.

 

 

 

 

 

  Infectés est un titre assez sale, qui rend bien le double sens de l’original Carriers. Porteurs, oui, infects sont ces quatre adultes non pubères qui dévalent à train d’enfer les routes désolées du Nouveau Mexique lorsque s’ouvre le film.

 

Ils fuient le monde, ravagé par une pandémie dont nous ne savons presque rien en dehors des symptômes assez banals d’insuffisances respiratoires, de plaques épidermiques et d’exsudation de sang par les divers orifices offerts à ce débordement.

Persuadés qu’au bord du Golfe du Mexique, sur une plage isolée dont ils se remémorent la cabane de surfeurs de leur enfance, ils pourront se replier en attendant que le monde, assaini, revienne à eux, ils ont pris la route, impuissants face aux proportions de la catastrophe sanitaire. Ils ne sont, pour le moment, pas eux-mêmes malades, physiologiquement, j’entends.

Ils ont, comme toute communauté qui se respecte, des règles. Elles sont très simples : éviter tout autre être humain, en présence d’un infecté ne rien toucher, s’éloigner de son haleine hautement contagieuse, tout désinfecter ou brûler, fuir. Les enfreindre les tueront.

Tout est, déjà, dans cette présentation et ses termes nullement choisis au hasard.

 

Dans cette voiture qui roule trop vite, écumant bière chaude sur bière chaude, Brian conduit en débitant connerie sur connerie. Inconscient et incontrôlable, de la trempe de ceux qui se tuent pendant un apéro géant Facebook, il domine le groupe, composé de sa petite amie Bobby qui a autant de couilles que lui, de Danny son jeune frère qui « porte le cerveau » et d’une amie de lycée de ce dernier, Kate, réservée et plus snob. Parité, ardeur et jeunesse rassurent, imbécillité, immaturité et inexpérience consternent.

Sur cette route, dont on nous apprend dans le résumé consacré qu’elle conduit bien entendu les protagonistes aux limites de l’humanité, des embûches bien entendu vont surgir : des gens.

Doit-on les aider, doit-on les fuir, comment leur échapper ? Autant de questions vitales auxquelles ne cessera de répondre un postulat bien connu du cinéma américain depuis qu’il fut inscrit en balles d’or sur ses tablettes par Clint Eastwood : « Dans la vie, il ya ceux qui portent le flingue et ceux qui creusent. Je porte le flingue. »

Un amoncellement de clichés, de perches tendues dans le cadre, de dialogues accablants et d’effets poussiéreux s’enchaînent alors, jusqu’à la fin qui somme toute, est seule à  nous intéresser depuis que le genre apocalyptique existe : que dire d’elle qui ne trahisse un survivant, comment raconter la Fin ? Quels seront les Élus, le cas échéant ? Qui donc, aux yeux de nos grands refaiseurs de monde que sont les réalisateurs, mérite de vivre, de reconstruire ?

 

Il n’est pas facile d’être sévère, pourtant, avec ce film, c’est bien tout là l’ennui et la difficulté qui me poussent à en proposer cette note.

Soyons honnête, qu’en attendais-je ? Rien. Un samedi saturé aux Halles, une salle fraîche aux relents, fussent-ils moisis, de fin du monde me semblait un refuge appréciable et même ironiquement salvateur. Difficile, en effet, de ne pas primitivement souhaiter une extinction anticipée de l’espèce face à ce regroupement hystérique dont la tragique essence nous empêche parfaitement de nous en exclure.

J’avais même espéré le frisson abominable qu’une visite impromptue dans la salle de La Colline à des yeux, à l’époque de sa sortie, m’avait procuré, outragée devant tant d’immondices éculées mais fascinée par le dégueulasse sans plus de noblesse aucune déversé sur un écran à jamais souillé par cette honte.

Non.

Rien de trop, ici.

Quelques corps pour l’exemple, mais aucun effet concentrationnaire, quelques pudiques sacs mortuaires entassés dans une benne.

Un panneau : Restes humains. Un signe : contagieux.

Un masque respiratoire tâché de sang.

Un chien, qui doit bien manger quelque chose.

Le sensationnel est le cadet des soucis de nos deux frères Taylor, ici aux commandes. L’on sent bien que des histoires de frangins, par contre, ils en ont à revendre, et ils nous attachent tant bien que mal à la putréfaction des rapports du petit groupe plutôt qu’à celle de leurs semblables contaminés.

Filmé entièrement de jour à une scène près, le film ne cherche pas tellement à nous faire peur, mais, et c’est là que le bât blesse, à nous faire réfléchir sur ce virus brutal qui ravage le cœur de l’homme plus dangereux même (vraiment ?) que les bactéries tueuses contenues dans leur air.

Or, il est important de choisir son style dans cette course contre la mort : survival pur ? auquel cas pas le temps de réfléchir pendant, mais, à la limite, après. Or les pauses sur cette route sont multiples et longues, les états d’âmes propices mais toujours avortés, bâclés. Recherche de solutions, volonté d’enrayer, de se battre, d’affronter ? Pas plus : la fuite est annoncée, aucune intention de sauver le monde. Nos héros dépassés se raccrochent à cette chimère en bois au bord de l’Océan, nous n’en saurons pas plus de leurs projets futurs. Alors quoi,  fresque philosophique d’une initiation musclée et désabusée de cette jeunesse en décomposition ? Pas plus, car en dehors de cette potable saillie en exergue par l’un de nos héros, aucun ne semble prendre une conscience particulière de la portée de ses décisions, se justifiant toujours derrière le geignard « C’est pas ma faute à moi » ou l’autre « survivre justifiera tout ». Survivre, certes, mais dans quel état ? Personne n’en arrive jamais jusqu’à ces contrées reculées de la conscience.

Pourtant les épreuves sont rudes, et le bon sens se déplace vite sous la menace et la crainte perpétuelle de tomber. Un homme et sa fillette malade qu’il faut utiliser puis abandonner, des enfants à euthanasier, et puis, bien sûr, au sein même du groupe, trancher les membres gangrénés pour le salut du reste… En croyant faire l’ange on fait la bête, on abandonne à l’agonie plutôt que d’abattre, on n’envisage jamais, pourtant condamné lorsque le virus surgit, de se suicider pour faciliter aux autres la tâche, rien n’est facile, certes, mais tout empire, incohérent, irrépressible. Irréversible. Est-ce d’ailleurs inscrit dans ce ciel renversé du début, mêlant les flots de l’enfance idéale (qui consiste, mais passons cette erreur de jeunesse, à manger des sandwichs en courant après les mouettes) au bleu implacable surplombant la route saccagée de l’espoir ? C’est trop de poésie, encore.

Et le film de flotter au gré des genres, impalpable et les contours brumeux, alternant quelques épisodes moyens de séries grand public, de X-Files à Jackass.

Les grandes lignes finissent pas se dessiner : « Pourquoi suivre les règles quand on sait qu’on va crever ? », « Faut-il donc crever seul ? », puis la constatation amère finale de ce fameux « Et maintenant ? » déjà cher à nos auteurs nord-américains, qui présuppose non pas la fin mais le début des réelles emmerdes, dont on ne saura, je l’espère, rien.

Finalement, et c’est peut-être le plus terrible, le plus pessimiste constat capable de découler de cette étrange expérience mêlée : ce film est ultra-réaliste. Pire que cela, plausible. Tourné quatre ans avant sa sortie officielle en France, déballé en vitesse grâce au succès fulgurant de Chris Pine dans le récent Star Trek, il a su cerner par avance nos froides craintes que nous nous gardions bien d’afficher, nous intellectuels cyniques aux peurs uniquement raisonnables tout occupés à traquer le crypto-fasciste : celle du virus contagieux dans ce monde surpeuplé, H1N1 ou non d’ailleurs.

Il ne se passerait alors rien de bien extraordinaire en cas d’épidémie, une fois le pic passé et la société totalement désorganisée: la cohabitation forcée dans une voiture surchauffée, attisée par la peur et le chagrin des pertes lourdes dégénèrerait, les violences gratuites déferleraient dans un chaos relatif, et souvent bien intime, la loi du Talion plus que jamais primerait, tout insupportable à concevoir soit-elle dans nos moites fauteuils, celui qui serait contaminé serait perçu comme un immonde coupable d’une impardonnable faiblesse, et nous errerions, décérébrés car détachés de tout pouvoir médiatique pour nous dire que penser et que faire, livrés à nous-mêmes, effroyables inconnus qu’on n’aura jamais pris la peine auparavant de mieux connaître, pour terminer dans le fossé, loin des Élus glorieux, des héros de la multitude, à se demander quoi faire, à ne plus rien se demander, à venir trouver un refuge vide, pathétique, offert à un avenir autrement plus désolé qu’une mort franche.

Las acteurs, presque inconnus s’il on excepte l’apparition du rassurant Christopher Meloni, bien connu des adeptes de New York : Unité Spéciale, jouent plutôt bien des personnages sans consistance, rajoutant du fard au creux, et en cela encore diablement proche de la vérité. La musique presque absente fait son boulot de papier peint. Les réalisateurs, bien que deux, peinent à se faire entendre, le style est incertain, et le discours fragile. Tout concoure donc à nous tendre sans haine un miroir fatigué. Depuis le temps qu’on nous le dit, que nous ne sommes presque plus rien…La forme et le fond mêlé dans une triste et plate fin du monde…

Ce film ne sert pas à grand-chose qu’à finalement anticiper, j’entends, réellement, ce qu’il est probable qu’il advienne, sans solution, sans analyse. Cela en fait un film coupable de ne pas surplomber la médiocrité ambiante, mais, et probablement sans s’en douter une seule seconde, extra-lucide, annonciateur de ce qui se trame depuis la Nuit des temps : le Grand Rien. L’Aucune surprise. La simple, intolérable car simple, disparition de l’Homme.

 

Cet homme, qui préfèrera donc toujours pourrir vivant lentement, quitte à sacrifier ses alliés, son âme, sans autre explication qu’une ode de boîte à musique rouillée qui scanderait mécaniquement à une assemblée momifiée dans un rai de lumière poudreuse filtrant des planches clouées aux fenêtres :

 

« Il faut bien vivre ! »

 

 

 Gustave Doré - Le meurtre d'Abel

 

 

 

 

 

 

 

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Vendredi 4 juin 2010 5 04 /06 /Juin /2010 18:38

 

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« Mais revenons à ce que nous disions plus haut, qu’il faut, quand on se met à être cynique, commencer par censurer sévèrement ses propres défauts et se les reprocher sans aucune indulgence. On doit s’interroger le plus exactement possible pour voir si l’on est trop enclin à la bonne chère, si l’on a besoin d’un lit bien mou, si l’on est sensibles aux honneurs ou à la gloire, si l’on aime se faire remarquer, et si toutes ces vanités semblent pourtant précieuses. Que le cynique ne se conforme pas aux mœurs de la multitude, qu’il ne touche pas aux plaisirs même du bout des doigts, comme l’on dit, jusqu’à ce qu’il soit parvenu à les fouler aux pieds : alors, si l’occasion s’en présente, rien ne l’empêchera d’y goûter. Ainsi, nous dit-on, les taureaux qui se sentent faibles, s’isolent parfois du troupeau et paissent à part, pour essayer leurs forces pendant quelque temps, puis ils reviennent défier les anciens chefs de bande et se mesurer à eux pour s’assurer la supériorité dont ils se croient plus dignes. Ainsi, quand on veut être cynique, il ne suffit pas de prendre le manteau, la besace, le bâton et la chevelure, et de marcher dans un village où il  n’y a ni barbier ni maître d’école, mal peigné et illettré ; il faut avoir pour bâton la raison, pour besace cynique la constance, vrais attributs de la philosophie. On aura son franc parler quand on aura montré tout ce qu’on peut valoir. »

 

L’Empereur Julien, Contre les chiens ignorants, in Œuvres complètes, trad. E. Talbot, Plon, 1863, p 175.

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Dimanche 30 mai 2010 7 30 /05 /Mai /2010 00:38

Celui-là, c’était le Christ de saint Justin, de saint Basile, de saint Cyrille, de Tertullien, le Christ des premiers siècles de l’Église, le Christ vulgaire, laid, parce qu’il revêtit, par humilité, les formes les plus abjectes.

 J.-K. Huysmans, Là-bas.

 

Comme le P. Festugière l’a dit : « Misère et mysticisme sont des faits connexes. » Tout chemin qui promettait une échappée hors d’un monde aussi appauvri intellectuellement, aussi plein d’insécurité matérielle, aussi rempli de peurs et de haines, que le monde du IIIe siècle, devait attirer des esprits réfléchis. Beaucoup comme Plotin devaient donner un sens nouveau aux mots d’Agamemnon dans Homère : « Fuyons vers notre patrie ». 

E .R. Dodds, Païens et chrétiens dans un âge d’angoisse.

 

Tout est-il perdu alors ? Non. Car la littérature, au moins, n’a plus le choix : les menaces mortelles qui pèsent sur elle l’obligent à se transformer en immunologie sauvage. Les romans de l’avenir seront des rejets de greffe, des levées de boucliers, des émeutes d’anticorps. Cet univers ne peut plus se concevoir clairement sans être recraché. « Les histoires vraisemblables ne méritent plus d’être racontées », disait déjà Bloy. Même les interprétations vraisemblables du monde ne sont plus à la hauteur de la situation. Le vraisemblable est une récompense que le non-réel ne mérite pas. Déconner plus haut que cette époque sera une tâche de longue haleine. Et vomir sera penser. Rien n’est terminé. Les choses amusantes ne font que commencer. Il y a de nouveau du pain sur la planche.

P. Muray, Rejet de greffe, Exorcismes spirituels T1.


 

Asensio Juan, La Chanson d'Amour de Judas Iscariote 



Antécédents et symptômes de l'infection :


Le culte impossible.


Fasciste, oui, toi !


Préface à l'entretien Asensio - Bonnargent - Monti

 

 

***

Et maintenant, défendre Judas ?

 

Et pourquoi le ferais-je ?

 

Et que me feront-ils ?

 

Que peuvent-ils donc me faire ?

 

Que peuvent-ils donc me faire, et qui sont- ILS ?

 

***

 

Qui étais-tu lorsque décharné, aveugle et mutique tu as sonné à ma porte pour t’écrouler dans mes bras d’un sommeil réparateur de mille heures ? Je n’ai fait que border, inquiète, la couche ouverte aux vents, m’oubliant pour survivre à cette veille interminable et ne posant aucune question.  J’ai cru reconnaître un frère oublié sur le front, un père marin revenu de l’exode, un fils abandonné sous X. J’ai guetté sur ton visage épuisé une trace de notre ressemblance. Une trace qui confirmerait la surnaturelle présence poignante en mon cœur d’un vif et inaltérable amour filial.

Je n’ai rien vu que des mirages que la fatigue faisait danser dans ma pièce entoilée.

 

Maintenant, si tu veux que je t’aide, il me faut dire qui tu es.

 

« Qui suis-je donc ?

Autant répondre sans faire de manière, puisque je n’ai pas peur du ridicule. Je suis l’écrivain de la nuit. » [1]

 

Mais je n’ai rien que ma veille à ton chevet, ce silence entrecoupé de vagues soupirs ne m’étant jamais adressés, obsédée par cette évidence imprégnée de sang, par les cicatrices familières sur tes phalanges, tes poignets, tes paupières !  Qui es-tu, alors, qui es-tu ? Réponds encore.

 

« Un traître sans plus personne à trahir, n’est-ce pas comique tout de même ?

Alors je suis bien contraint de creuser dans ma tête comme un mineur dans un tunnel.

Je creuse dans la matière molle de mes souvenirs parce que le sol, dehors, est beaucoup trop dur. » [2]

 

Non, reviens ! Je n’en ai pas terminé avec toi, joueur, tu vas parler, tu diras tout ou tu connaîtras ma colère effroyable !

 

« Judas est le rocher qui déchire la surface et divise le fleuve, comme jadis un autre rocher, jailli du désert immense pour partager le fleuve de l’éternelle multitude des hommes, trouva une bouche assoiffée, répudiée par celui qu’elle aimait. » [3]

 

Fieffé serpent qui  t’enfuit sous la pierre, mais je sais bien qui tu es, pourtant.

 

Tu es le curseur qui bat infatigablement sur mon écran la phrase inachevée, me défiant, en avance, incapable de te rattraper, incapable de te supprimer. Tu bats encore et toujours la cadence, pressant, alors même que chaque point martelé semblait être le dernier. Tu exiges plus, tu ne cesseras ta course folle et dans ta pulsation entêtante, tu verras dépérir jusqu’au plus intrépide guerrier lettré lancé à ta poursuite. C’est ta malédiction, et la notre de suivre, s’épuiser, s’éreinter sur ces pages qui dessèchent la bouche, déchirent les tempes, crèvent les yeux.

 

«  La vérité.

Ils croient en elle, oui, peut-être, fort bien même ! Mais vont-ils jusqu’à témoigner pour la vérité, je vous le demande ? Non ! Car c’est à l’étape cruciale du témoignage que s’arrête le traître, lorsqu’on lui demande de s’engager, lorsqu’il s’agit, comme le gnou intrépide, de traverser le courant : La vérité a toujours eu de nombreux et bruyants porte-parole, mais il s’agit de savoir si l’homme veut véritablement la reconnaître, la laisser imprégner tout son être, accepter toutes ses conséquences, sans réserver en cas de besoin un petit refuge pour lui-même et un baiser de Judas pour la conséquence. » [4]

 

***

Je recherche frénétiquement mes premiers échanges sur ton putain de bouquin. Je retrouve par bribes des impressions envoyées alors à la mer, je vais donc commencer, obéissante disciple, par une trahison. Je choisis celle du secret de ma propre correspondance. Et d’une pirouette, je franchis déjà un cercle de plus, me précipitant d’en finir.

 

30 avril, à Pascal Adam.     

 

Vous avez commis une bien intéressante note sur le dernier Asensio. Etrange, ironique, menteuse (?) et noire. Raccord, comme on dit. Bravo, je n'ai vu personne d'autre s'y coller pour le moment. […]

Il faut passer l'épreuve de l'humeur, et du marais de ses phrases longues pour se faire toucher par ses compulsions salutaires.

Pour le reste, je fus pour ma part relativement sidérée. Et reste figée. C'est malin. C'est le cas de le dire. […]

Au sujet des lecteurs de Juan, je me pose d'ailleurs la question de ses réels lecteurs, j'entends ceux de ses livres. […]

Je goûte à la polémique, mais la travaillée, la pensée, pas celle crachée rapidement et par dépit à une cour avide de tout trouver formidable, ou de faire semblant de s'en offusquer, jour après jour, de plus belle. Ses livres sont des livres à mes yeux importants, La Littérature à contre nuit est même pour moi un grand livre, et son Steiner, qui est moins sur Steiner, d'ailleurs, que sur tout le reste (vous l'avez lu ?) est un monstre, encore. Oui, extraordinairement difficile et pourtant, limpide dans sa tourmente et sa quête (qui finissent plus ou moins, jusque dans des expressions qu'il a réutilisées telles quelles lors de l'entretien récent avec ses compères, à être toujours les mêmes, des obsessions qui le définissent donc comme un auteur, bien sûr). Et oui, il est impossible de parler de Juan Asensio, surtout quand on le connaît. Et je ne vous parle pas de le vendre ! Exercice représentatif auquel j'essaye de me livrer dans ma librairie-laboratoire. Il faut voir les grimaces "Oh, il écrit sur Stalker, c'est un hard !" ou encore "Ah non, pas encore un livre de bloggeur » -sic. […]

Mais je crains surtout pour notre homme le pire ennemi: le silence, quelles qu'en soient les raisons, parfois nobles (que dire, vraiment, après tout cela ?) […]

Raison de plus pour vous féliciter parce que cela fait du bien de crever un peu certains abcès, le mien, après cette douloureuse lecture (parce que trop semblable à certaines de mes conceptions, trop bien dites, clairement, et pourtant bien cachées pour le profane) mais néanmoins palpitante, proliférant depuis deux semaines. Il se joue dans ces pages quelque chose qui semble le dépasser lui-même, c'est à mon sens plus fort qu'un Dantec qui cherche lui aussi à dépasser de loin tout ce qui se dépasse mais s'englue dans son culte à la Technique (Machine, rectifierais-je aujourd’hui). […]

 

« L’époque est décidément aux lâches et aux faibles, qui scrutent Judas comme s’il s’agissait d’un livre capable de les renseigner sur leur propre débilité.

Mon Judas serait l’antithèse même de toute inquiétude spirituelle et même le rejet de toute préoccupation de vraisemblance psychologique. Parvenu à ce point de non-figuration, sans doute ne serait-il pas bien différent du démon, de sorte que Judas n’aurait plus rien d’humain, ce qui est une sottise puisqu’il prouve son humanité en se suicidant, alors que le diable ne peut, ontologiquement, accomplir ce geste. » [5]

 

Mais revenons en arrière.

 

12 avril, à Elisabeth Bart.

 

Non, non je ne vous oublie pas, j'ai été absorbée cette semaine par la lecture réjouissante des pièces de Pascal Adam, vous m'en aviez déjà parlé il me semble, les avez-vous lues ? Créon est pour moi exceptionnelle. Et oui, que de talents secrets dorment en attendant leurs lecteurs ! J'ai également dévoré le Judas de Juan, très très étonnante construction, narration mêlée, j'attends vos retours sur cette lecture avec impatience !

Vous voyez, je n'étais pas très loin, spirituellement, de vous.

 

Remontons encore un peu plus tôt.

 

10 avril, à Juan Asensio.

 

Moi aussi (pour reprendre les derniers mots de ton Judas) j'ai lu toute la nuit dernière. J'étais pourtant prête à ne te faire aucun cadeau.

Il me faut me débarrasser rapidement de cet inutile retour, je n'ai jamais pu me résoudre à choisir, pour le moment, le silence alors que parfois son éloquence gouverne. Mais enfin, puisque tu occupes à présent le Temps, ayant rédigé ce que j'imagine être la plus grande partie de ce texte étant plus jeune que moi au moment où je le lis, et qu'entretemps, tu as écrit ça et là d'autres morceaux de bravoure, je vais finir par me laisser recouvrir par tes mots et me taire parfaitement.

Vois-tu, et il faudra me croire sur parole (vaste, vaste et vain programme), j'avais écrit ce texte ci-joint, il y a quelques heures, n'ayant encore lu que quelques pages de ton Judas. Je suis bien forcée de constater les échos post-diluviens mais antéposés que ton œuvre chuchote à mon subconscient. Je me sens un peu perplexe, j'ai soudain l'impression évidente (et donc pas du tout chagrine ou douloureuse) que je prends la pente dangereuse d'une énième plagiaire emphatique et mineure. Tout ce que j'essaye de sortir pour libérer deux trois démons personnels, tu finis toujours par les écrire (voire, de les avoir déjà écrits ce qui prend une avance bien ironique), décuplés et imparables. Ne faut-il pas se taire quand on ne sait rien dire ? Si c'est cela, si cela se confirme encore à l'avenir (ce que je pense), alors ce sera pour moi la plus belle des raisons de sortir des lettres.
J'imagine qu'une femme qui consent à se taire est difficile à croire. Mais enfin. Nous verrons si

 j'arrive à être enfin capable de cette prouesse.
Toujours est-il que voilà, je t'ai lu le plus simplement du monde, arrivant à t'oublier, à oublier tes proses précédentes, et je pense que c'est un compliment. Je ne sais si la peur du ridicule (bien qu'étant de moins en moins perméable à la peur en général, je le dis sans forfanterie, simple constatation) ou la pudeur mal placée (idem) m'empêche de t'en dire plus sur ce texte exemplaire, ou simplement la volonté farouche de ne pas le faire parce que cela me regarde, ce texte, je viens à nouveau de te le voler. Toi, ayant depuis tout ce temps abandonné une nouvelle mue, tu dois être bien affamé à l'heure qu'il est, neuf et déjà en avance, à nouveau, sur tes vassaux minuscules.
[…]
Tu es une expérience.

 

Enfin, les premiers balbutiements.

 

9 avril, à Eric Bonnargent.


J'ai commencé son Judas, la vache, c'est prenant. Super personnel, étonnant même. Tu devrais y jeter un œil, si c'est pas déjà fait.

 

« Ah ! Un vrai matin, un matin clair, et que sonne le rire d’enfant des rivières chatouillées par la rosée du soleil. Reprenons à rebours le voyage d’Urien, et que la faune sordide s’enlise dans ses fades paludes ! Il faut trahir la putain dont le corps est balafré de lettres sans même songer à obtenir une récompense, sans vouloir évidemment chercher à se pendre, comble de la mauvaise conscience et du remords. » [6]

 

***

 

 Maintenant je vais mentir, mentir sans discontinuer, protégée par mes pouvoirs démiurgiques, monstrueuse insincère aux écarts souples.

 

Je vais disloquer le temps dans lequel se tinrent ces échanges afin, qu’infini il s’empare de ces inutiles mots pour les faire tourner dans une spirale frénétique au centre de laquelle me contemplera, impassible, mon reflet, juge brutal et partial. Car je n’ai besoin du miroir de personne pour savoir à quoi je ressemble.

 

Je vais comme toi, cruel, terrasser l’infirme.

 

Je terminerai froide, retournée sur le sol comme une poupée évidée, violée par un enfant pervers.

 

Je vais démanteler jusqu’au plus infime réseau, me dépouiller des liens qui m’enserrent et m’empêchent de remuer.

 

J’appliquerai la dernière couche de briques qui m’emmurera vivante dans une citadelle patiemment construite en face de la tienne, de laquelle qui sait, parfois, tu m’apercevras te regarder sans te voir, fixant plus loin mon point de fuite, insensible au bruit alentour, en phase terminale d’acédie, d’ataraxie ou de stress post-traumatique.

 

***

 

Mais sinon, il est bien le dernier Asensio ?

Je ne sais pas,  je n’ai rien compris.

 

***

Contamination

 

J’ai ouvert La Chanson d’amour de Judas Iscariote, et, imprudente, j’ai glissé. Au passage, quelques mots empoisonnés ont touché mes écorchures, je sais à présent que mes jours sont comptés.

La substance depuis mute, m’emplit, s’impose. Je multiplie les migraines, des vaisseaux dans mes yeux éclatent à intervalles réguliers, je ne dors presque plus.  J’ai en tête cette mise en garde que l’on peignait sur les portes en avertissement contre la grande Yersinia Pestis :

Pars vite, reste loin, reviens tard.

 

Mais c’est mal me connaître.

 

***

 

Et toi, encore toi curseur maudit, tu scandes, hilare, la fin prétendue de ma pénible note, insolent, je te vois tapoter mon écran de ton « Quoi, c’est tout ? C’est peu. » Et je ne peux rien faire.

 

« Christ, tu sais, de l’homme…………… »

 



Commentaires ouverts, pour voir.


[31 mai 2010, 15h] Eh bien, c'est tout vu.



 

[1] Juan Asensio, La Chanson d’amour de Judas Iscariote, Editions du Cerf, 2010, p 11.

[2] Op. cité, p 20.

[3] Op. cité, p 27.

[4] Op. cité, p 35.

[5] Op. cité, p 83.

[6] Op. cité, p 97.

 

 

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