Mercredi 23 juin 2010 3 23 /06 /Juin /2010 15:55

Note précédemment publiée le 15 septembre 2009, non retouchée.

 

 



À Bartleby les yeux ouverts, et au Stalker, bien sûr, qui pourraient tous deux et sans vergogne s’esclaffer alors, citant Arrabal : "Mes plagiaires n'ont même plus le courage de mes opinions."

 

Aussi l’orateur a-t-il dit de l’homme sans honte qu’il avait non pas des pupilles dans les yeux mais des putains

Plutarque, De la fausse honte.

 

Le monde littéraire bavarde, monde littéraire qui dans ces deux termes accolés se résume alors dans une volontaire, farouche et dommageable mise à part. Il se regarde et s’écoute avec une passion immodérée de lui-même qu’il est difficile de soutenir dans le temps, et il fatigue tout amateur de bonnes lettres, avant de le lasser complètement et qu’il s’en retourne, toujours, aux œuvres souveraines, aux classiques imperturbables acquis grâce à une postérité foulée aux pieds par le dieu Ephémère que nous célébrons tant, ou aux intègres vivants mais secrets. Ce hors-monde de parleurs cultivés génère parfois, par accident, de véritables plumes d’abîmes capables en un ouvrage d’en contenir cent mille, de les brasser, les rassembler, les opérer ou les corriger, et plus rarement de les encenser dans un style qui retient alors l’œil tant sollicité d’un lecteur moins patient, mais cet accident ne constitue jamais en lui-seul la justification de l’existence de ces bavardages grotesques, car trop souvent détachés de toute mise en condition réelle.

On bavarde depuis que nous parlons, c’est absolument nécessaire. Lorsque ce bavardage produit un réel échange, il se peut qu’il définisse, si le flot jaillissant peine à se tarir, une excellente amitié. De connivence, pour s’en rassurer et tenter par contrepoint de s’élever des rangs pointés, on se moque, on prétend. On admire, avec toutefois cette retenue piquante de n’admirer que celui qui nous ressemble ou nous justifie. Bavarder seul, comme seule une personne vide et en représentation peut le faire avec brio, caractérise rapidement l’état d’esprit des avides d’une reconnaissance que personne ne leur donnera, étant entendu qu’il est des milieux où l’amitié et la fraternité n’existent tout bonnement pas.

Lorsque l’envie me prend de bavarder sans pertinence obligatoire, je m’en remets à un ami. Et par ce biais, comme celui de ce blog que je sais n’être lu que par des amis (après tout , les autres n’ont aucune raison de s’y attarder), il m’arrive de louer l’autre ou de le déplorer, ajoutant à ce brouhaha putride de lettrés désincarnés, sans autre cohérence que celle que dictent mes affects. Non pas que j’en sois fière, mais j’apprends à en comprendre le facteur salvateur qui m’empêche de pourrir sur place gangrenée par mes aigreurs, et garde mon teint frais et coloré.

Ces affects je les gaine par l’endurance que je forge en leur faisant tenir une distance temporelle que l’immédiat internet et son immanquable essoufflement frénétique des passions nous arrache un peu plus chaque heure où notre silence, pourtant terreau fertile de réflexions à mûrir, nous engloutit et nous gomme impitoyablement de l’existence telle qu’elle se définit à présent : réagir partout et tout le temps, mêler sa voix inutile et malhabile à celle des grands. S’improviser sans cesse Croisés en terres profanes, à peine convertis pourtant, et sans tenir compte des signaux alarmants que les vertiges nous envoient, lorsque sans réel choix nous dévalons les grands escaliers des possibles, le compte-à-rebours aux trousses. Exister, en tout cas le croire, c’est donc maintenant abolir virtuellement les hiérarchies pour mieux consentir par ailleurs, dans une folie ordinaire qui nous donne tous le même masque, à supporter celles réelles qui construisent autour de nous leurs tours du haut desquelles on s’étonne encore de se balancer.

L’Homme, dont la folle somme d’individus empêche à tout jamais les descriptions communes, et qui pourtant se voit contraint à des cohabitations et des regroupements forcés et insultants, l’Homme donc, ne se supporte plus, ni personne, et doit bien le faire savoir.

Ces bavardages qui brisent ce silence et me font exister, donc, sont ceux d’une personne faisant partie d’un monde surchargé de faux semblables, et qu’elle entend bien arpenter, embrasser jusqu’à la dernière pierre, aidée par ses compagnons de papier, dans l’espoir assez redoutable d’en percer les mystères, et d’en éviter les pièges, tendus par ces empoisonneurs qui ne me révoltent que pour le temps fou qu’ils me font perdre à les écouter ou les lire, à les côtoyer et apprendre leurs codes pour trouver armes égales, les isoler et m’en débarrasser.

Pour toujours retourner à mes quêtes épanouissantes de beauté et d’intense, sources immédiates d’un bonheur furtif mais toujours ravivé. Et pourtant si rarement de ce monde.

Ainsi donc j’ouvre encore un ouvrage ciselé il y a des siècles, et j’entends un ami.

Plutarque, avec un de ses traités moraux, m’a beaucoup fait rire, m’a piquée au vif et a attisé mon intérêt, autour d’un bon café. N’est-ce pas là finalement, ce qu’on attend simplement d’un bavardage avec son ami ?

Il a la fougue et la justesse, le crible parfait qui ne retient que l’or et nous le montre en balayant le sable sale. Il a la bienveillance de nous le dire doucement, puis de plus en plus fort. Exemple à l’appui. Anecdote virulente. Chute libre.

C’est qu’il tient tellement à leur faire la morale, à tous, qui malheureusement ne sont pas ceux qui le lisent… mais nous qui le lisons, ne pouvons ignorer son message. Et tentons sans le dénaturer ni le forcer, de lui faire traverser les âges. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas, après tout, pour un ami ?

Voici donc les bribes attrapées au vol de cette conversation muette, n’ayant pas grand-chose à voir forcément avec ce qui précède, car décidemment, quelle chroniqueuse décousue et infâme je fais…

Il me parle donc, à brûle-pourpoint, de la façon la plus appropriée de se louer soi-même sans exciter l’envie, pour reprendre le titre et sa désuète traduction  qui donne souvent à ces textes antiques un vert-de-gris suranné, si décourageant pour les immenses créateurs inspirés que sont nos adolescents à mèches, et leurs parents habillés en coton bio et pédalant dans les quartiers si « popu » de Montreuil.

Il propose d’abord les louanges de l’infortune surmontée :

 

« De même que les gens qui à la promenade se pavanent et tiennent la tête haute, nous les considérons comme des sots et des vaniteux, mais que, si au pugilat ou à la lutte, des combattants se relèvent et se dressent de toute leur taille, nous les louons, de même l’homme abattu par la fortune, qui se remet debout et qui fait front « comme un pugiliste qui attaque », passant, sous l’effet de l’orgueil, de l’humilité pitoyable à une hautaine fierté, nous semble être non pas haïssable et arrogant, mais grand et invincible. »

 

Il remarque ensuite comme nous sommes enclins à louer chez les autres nos propres qualités, et ainsi sans avoir l’air d’y toucher, de nous mettre royalement en avant à côté de nos princes. Il précise de ne pas oublier de mentionner l’aveu de quelques défauts pour que l’éloge paraisse moins gros.

Il encourage toutefois à se louer soi-même en des cas bien spécifiques :

 

« Néanmoins, parfois aussi, dans un dessein d’intimidation et de répression, pour abaisser et soumettre un homme arrogant et présomptueux, il n’est pas mauvais de parler quelque peu de soi avec pompe et emphase, comme le fit encore une fois Nestor : ″ Je me suis déjà trouvé en compagnie d’hommes plus braves que vous, et jamais, eux, ils n’ont fait fi de moi.” C’est également ainsi qu’Aristote dit à Alexandre qu’il était permis d’être fiers, non seulement à ceux qui exerçaient leur puissance sur beaucoup d’hommes, mais aussi à ceux qui avaient des opinions vraies sur les dieux. Voici une déclaration utile contre les ennemis tant publics que privés : ″Malheureux ceux dont les fils font face à ma fureur.˝ […] ″ Ne vois-tu pas combien les navires ennemis sont nombreux ? – Mais moi, vous me comptez pour combien en face d’eux ? ”[citant Homère] »

 

Il précise tout de même qu’il faut serrer les dents et ne pas trop se mettre en avant lorsqu’on en entend louer d’autres, et alors même que nous savons très bien que les mérites qu’on attribue sans honte à l’autre sont moins importants que ceux que nous nous connaissons, ce qui constitue à n’en point douter une immense injustice ! De même, il faut éviter de grossir les exploits dont on narre les détails à un parterre ravi et béat, entraîné par l’ivresse de l’adoration de soi. « À ce genre de glorifications de soi on peut voir que sont surtout exposés les courtisans et les militaires. »

 

Il conclue élégamment contre cette tendance fâcheuse qu’ont les volubiles glorieux à chanter leurs contestables louanges – ah, alors finalement il y aurait un lien avec ce qui précède ? Quelle surprenante jeune femme je fais, ne suis-je pas admirable, mon rire n’est-il pas incroyablement bien assorti aux velours des fauteuils de vos dîners de cons ? :

 

« La meilleure des sauvegardes et des précautions contre cela consiste à prêter attention à d’autres gens en train de se louer eux-mêmes et à garder en mémoire combien c’est là une chose désagréable et pénible pour tout le monde, et combien ce genre de propos est plus odieux et déplaisant à entendre que tout autre. […] Ainsi donc, habitués à éprouver ces dispositions et à tenir ce langage non seulement à l’égard des soldats et des nouveaux riches qui débitent des récits pompeux et insolents, mais aussi des sophistes, des philosophes et des stratèges tout gonflés d’eux-mêmes et plein de vantardise, si nous gardons en mémoire que l’éloge de soi entraîne toujours le blâme de la part des autres, que de cette vaine gloire ne résulte finalement que l’absence de gloire, que chez les auditeurs c’est l’irritation qui subsiste, comme le dit Démosthène, et non l’opinion que veut donner l’éloge, nous nous abstiendrons de parler de nous, à moins que nous ne devions en tirer de grands avantages soit pour nos auditeurs, soit pour nous-mêmes. »

 

Plutarque, Comment se louer soi-même sans exciter l’envie, in Œuvres Morales, T. VII, 2e partie, Traité 40, parties 5, 16, 19 et 22, Editions Belles Lettres, C.U.F., traduction R. Klaerr et Y. Vernière, 1974.

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Vendredi 18 juin 2010 5 18 /06 /Juin /2010 00:38

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À Éric Bonnargent, premier à me prendre au sérieux, le pauvre. (Je te l’avais bien dit,  Bartleby, que malgré mon sexe et mon âge j’étais plus « vieux con » que toi.)

 

« Gens de gauche et gens de droite ne font que se disputer la possession de la société industrielle.
Le réactionnaire souhaite sa disparition.
 »(532)*

 

« La génuflexion d’un indifférent est la suprême offense. » (328)

 

 

En ce jour de rappel creux à la résistance dont chacun s’acquittera en époussetant vaguement sa conscience, assuré d’être dans le bon camp, il convient de s’interroger un instant sur ce qu’il en est réellement de défendre sa patrie contre les envahisseurs, et de combattre une langue pliée par la technique pour la faire rentrer dans le moule trop  petit de nos vies de rêves pragmatiques.

 

« Quand une langue se corrompt, ses locuteurs s’imaginent qu’elle rajeunit.

Sur la verdeur de la prose actuelle on distingue des moirures de charogne. » (28)

 

« La parole ne nous a pas été donnée pour exprimer notre misère, mais pour la transfigurer. » (249)

 

Mais pourquoi pas simplement,

« Lugubre, comme un plan de développement urbain. » (458) ?

 

Mais je renonce, pourtant assurée qu’un Muray, un Dantec ou un Asensio tiennent et tiendront toujours la place en France (pardon Maurice, je vous sais un auteur américain de langue française, mais ne consens toujours pas à vous laisser nous abandonner), à puiser par chez nous la source claire de ces tempêtes de réactions à un monde que je ne trouve pas formidable, ni prometteur, mais bien inspirant pourtant.

L’Argentine, et son Ernesto Sábato, d’ailleurs déjà, l’Amérique Latine pour cibler largement, et son Castellanos Moya, son Bolanõ, me semble plus indiquée pour en arriver où je veux en venir. Nicolás Gómez Dávila, reclus borgésien, épatant et infatigable scoliaste colombien, va me prêter, ce jour, sa calme et claire voix, car oui, il s’agit bien de cela : « Oublie tes démonstrations. Je n’écoute pas ton prêche, mais ta voix. » (6)

 

D’ailleurs, et comme il faut toujours citer des référents accompagnés par des adultes, j’en profite pour me placer, une fois n’est pas coutume, sous l’égide contrôlée d’un homme dont la réputation est sauvée in extremis par deux faits qui semblent encore avoir quelque mérite, celui d’une part que né en 1913 et mort en 1994 il a traversé, à l’instar d’un Ernst Jünger, le siècle, et sait donc relativement de quoi il parle, et d’autre part qu’il fut publiquement salué par Gabriel Garcia Marquez, auteur communiste, certes, mais néanmoins tout à fait fréquentable.

 

Dieu soit loué, je n’ai pas encore été épinglée comme hérétique par la milice de la Réacosphère, cette assemblée disparate de dogmatiques et impromptus haineux illettrés (pour la plupart, mais reste  toutefois l’inégal et cathartique Ring, ce magazine ironique des jeunes gens modernes qui ne s’en tire pas trop mal).

Cela ne saurait tarder. En ces temps mélangés où amalgames et récupérations vont bon train (l’ère du recyclage touche également le papier virtuel), mais également procès pour injures ou diffamation dès que l’on ose s’ériger en pourfendeur d’ignares, il se pourrait bien que l’injure « réactionnaire » n’en soit pas une à mes yeux, alors mes chers amis, donnez-vous en à cœur joie sans risquer de ma part aucune action en justice.

 

« L’écrivain réactionnaire doit se résigner à une célébrité discrète, du fait qu’il ne peut pas plaire aux imbéciles. » (818)

 

« Là où seules les règles du droit sont en vigueur, les normes éthiques finissent également par n’être plus que des dispositions légales.

La démocratie démoralise la morale elle-même. » (286)

 

« La loyauté transcende la justice. » (574)

 

Le réactionnaire, de toute façon, en cela vous risquez peu de choses, parle mais n’agit pas, et pour cause. Les buts que lui assignerait toute société afin qu’il la rejoigne, la transforme ou la sauve, eh bien il les méprise.

« Si le réactionnaire admet l’actuelle stérilité de ses principes et l’inutilité de ses critiques, ce n’est pas qu’il se satisfasse du spectacle des confusions humaines. Le réactionnaire ne s’abstient pas d’agir par crainte du risque, mais parce qu’il estime qu’actuellement les forces sociales se précipitent vers un but qu’il méprise. » (p 21)

 

Alors, réactionnaire ?

 À voir. J’y réfléchis, figurez-vous. Aucune fierté, en attendant, d’avoir aperçu l’inframonde, je n’ai pas fait exprès. Admettons qu’il se soit, lui, manifesté. Admettons qu’aucun retour à travers le miroir sans se saigner à mort ne soit possible. Bloqué derrière les vitres sans tain, et conscient d’hurler dans un caisson d’isolation, le réactionnaire admet, mais ne tolère pas, assume, mais ne se résigne pas à la fermer, et, simplement, pour raison garder, il égrainera sans fin son chapelet de lieux communs et de valeurs historiques dont il aura décelé ça et là la véracité de l’existence, dans le mystère le plus complet quant à leur éclosion et leur finalité. Que voulez-vous, et quelle qu’elle soit, «  La foi n’est pas une conviction que nous devons défendre, mais une conviction contre laquelle nous n’arrivons pas à nous défendre. » (354)

 

Je reprends calmement mon mot. Réactionnaire : celui qui se livre à la réaction, non ? Pourquoi alors autant de haine sur le sillage de celui qui s’en drape, préférant encore la mise en quarantaine qu’il implique que l’échafaud que lui promet la foule s’il ne consent pas à s’en revêtir, devenant trop inidentifiable, trop diabolique donc, nécessairement fou dangereux ? Et n’allez pas non plus confondre réactionnaire et révolutionnaire, voulez-vous ? « Le révolutionnaire ne découvre « l’esprit authentique de la révolution » que devant le tribunal révolutionnaire qui le condamne. » (44), déjà.

 

Mais va pour réactionnaire, d’accord. Mais pas n’importe laquelle de vos multiples définitions, trahissant par leur nombre le déni de sa fonction de départ : incarner une réaction.

 

Réactionnaire sioniste ou antisémite, frontiste ou folle de Dieu, merci non, sans façon, le point est vite fait. Pas tellement par souci idéologique, n’en ayant que peu, que par souci esthétique. La haine comme doctrine touchant une seule caste d’individu m’indiffère, et, autant que faire se peut, j’essaye de viser plus large. Du nerf, de la fermeté, certes. De la haine, parfois, mal ciblée, mouvante, si vous voulez, mais vite fait. Le temps de purger une passion ou deux et de reprendre pied dans le plus important, encore, toujours : la réaction.

 

« L’antisémitisme est un fervent démocratique.

 

Dans la réaction, en revanche, se ramifie et se développe la notion centrale du judaïsme : la notion de créature. » (539) 

 

L’endoctrinement aveugle, de plus, s’il est parfois difficile à éviter, n’en demeure pas moins un de mes plus farouches et meilleurs ennemis. Si Dantec annonce que pour être bon chrétien, il faut savoir être juif, Dávila dit en amont que pour être bon Occidental il faut être honnête homme, nourri des antiques et judéo-chrétien.

 

« Une fois qu’on l’a dépouillé de la tunique chrétienne et de la toge classique, il ne reste de l’Européen qu’un barbare chlorotique. » (823)

 

« Supprimer l’enseignement des lieux communs qui abondent dans les lettres latines et grecques, c’est priver l’homme de l’a b c de la sagesse humaine. » (731)

 

« L’important, ce n’est pas de croire en Dieu, c’est que Dieu existe. » (519)

 

« Être réactionnaire, c’est comprendre que l’homme est un problème sans solution humaine. » (647)

 

Je me surveille, braves gens, quand on n’a pas la chance d’avoir le sang du serpent rampant dans les veines, s’enflammer pour une baudruche nauséabonde n’est jamais tout à fait exclu.

 

Cela dit, et de cela je suis convaincue : « L’humanité est le seul dieu totalement faux. » (145)

 

Selon Dávila, le réactionnaire n’a finalement qu’un seul ennemi, le progressiste. Celui-là même qui pense qu’en ayant aboli la religion et l’Histoire par exemple, et comme dirait Chesterton dans Hérétiques, à propos de l’esprit négatif en berne, déjà, de son temps, en évitant soigneusement de parler de ce qui est Bien ou Mal mais en glosant sur ce qui Progresse et ce qui est Libre, se prosterne pourtant devant une foule d’idoles qu’il tarde à identifier comme telles, assuré qu’il tient dans ses mains la clé, l’essence même non pas de son salut, terme encore trop connoté, mais de son Avenir. Incapable de concéder qu’il ne se bat encore que croyance contre croyance, croyance qu’il entend bien ériger en programme. Voyez l’enchaînement relativement limpide de notre argentin, qui distingue le progressiste radical du progressiste libéral :

 

« L’existence du réactionnaire authentique ne laisse pas de scandaliser le progressiste. Le seul fait qu’il existe lui procure un vague malaise. Devant l’attitude réactionnaire le progressiste ressent un léger mépris, accompagné de surprise et de désarroi. » (p 15)

 

« Le progressiste radical, pour sa part, ne comprend pas comment le réactionnaire condamne un fait qu’il admet, et le progressif libéral, lui, ne comprend pas comment il admet un fait qu’il condamne. » (p 16)

 

« Ainsi donc, pour le progressiste libéral, se résigner à l’histoire est une attitude immorale et stupide. Stupide, parce que l’histoire est liberté ; immorale, parce que la liberté est notre essence.

Le réactionnaire est pourtant ce stupide individu qui assume la vanité de condamner l’histoire, et l’immoralité de s’y résigner. » (p 18)

 

Mais le réactionnaire n’est pas ce vieux barbon voûté qui refuse le contact. L’homme discute, il croise les données afin d’affermir ses doutes, si vous me permettez cet oxymore douteux.

« Comme le « réactionnaire » ne souhaite nullement la disparition de ses adversaires mais tâche bien plutôt de faire paraître l’ordre secret qui gouverne tout créature, « la sagesse suprême du réactionnaire consisterait à trouver encore une place même pour le démocrate ». » (p 10, présentation de Martin Mosebach)

 

« Ce n’est pas avec celui qui ne pense pas comme nous pensons qu’il nous est le plus difficile de discuter, c’est avec celui qui croit penser. » (650)

 

« Est réactionnaire tout homme qui n’est pas disposé à acheter sa victoire à n’importe quel prix. » (146)

 

Revenons sur cette notion d’ « ordre secret »… tout est là, à mon sens.

 

« Ce qui effraie le réactionnaire, ce n’est pas tant le chambard plébéien déchaîné par les révolutions que l’ordre étroitement bourgeois qu’elles engendrent. » (206)

 

Le réactionnaire s’il empoisonne son entourage, c’est parce qu’il démasque, qu’il creuse, fouille et ne laisse aucun tabou retenir sa curiosité. Il veut savoir, il va où on lui interdit d’aller. Boycotter est un fait de lâche, choisir d’ignorer nous interdit de condamner, ou de dévoiler. Sans autre argument que le prêchi-prêcha bien pensant en vogue, personne ne sait se faire entendre. Simone Weil indiquait déjà dans La Pesanteur et la Grâce que « la pureté consiste à contempler la souillure ». Dantec, Asensio, derrière Bernanos, Sabáto, Bloy, combien d’autres ? (pourtant bien peu) plongent dans l’im-monde, attaquent la parole falsifiée par un Mal malheureusement aussi bien païen que chrétien, en démontant sa détestable rhétorique, arment leurs inimitiés et se font, ainsi que le préconise l’auteur des Racines du Mal, véritables tueurs.

 

Dávila en précède certains d’entre eux, avec ces mémorables coups de sabre :

 

« Par une ridicule pudibonderie, l’écrivain intelligent d’aujourd’hui croit qu’il ne lui est permis de traiter que des sujets obscènes. Mais puisqu’il a appris à n’avoir honte de rien, il ne devrait pas avoir honte de montrer des sentiments décents. » (40)

 

« Ce qui n’est pas niais paraît à l’homme moderne soit criminel soit obsolète. » (50)

 

« Parmi les artistes, ce qui abonde, c’est la triste espèce des imposteurs sincères. » (63)

 

« L’université est le lieu où les jeunes gens devraient apprendre à se taire. » (162)

 

« La mode adopte des philosophies qui évitent soigneusement d’aborder les problèmes. » (15)

 

« L’intelligence qui ne provoque pas d’hostilité est anodine. » (355)

 

« La vieillesse du jeune rebelle, comme celle des reines de beauté, n’est pas exempte de pathétique. » (675)

 

« Aujourd’hui, pour scandaliser qui que ce soit il suffit de lui proposer de renoncer à quelque chose. » (694)

 

S’il dérange au plus haut point, c’est parce que le réactionnaire se permet, audace inouïe à l’ère invraisemblable du tout démocratique, d’ériger des hiérarchies, des jugements de valeurs. Cela s’avère aux yeux du profane un scandale bien plus inacceptable que la Résurrection. Pourtant, au nivellement démocratique n’a pas succédé le dégagement d’horizons espéré, la mauvaise foi voulant qu’on ne revienne pas sur les acquis sociaux, même si acquis n’importe comment, il devient difficile d’expliquer au public qu’un livre est mauvais en comparaison d’un autre sans se faire couvrir de sifflets. Passons. Le réactionnaire répond, ne laisse rien à l’opinion unanime, finit par hausser les épaules, jamais les baisser.

 

« La familiarité systématique est une hypocrisie d’égalitaire qui se juge lui-même inférieur, ou supérieur, mais en aucune façon égal. » (58)

 

« Ni l’infériorité n’est honteuse, ni la supériorité coupable ». (68)

 

« Éduquer, ce n’est pas transmettre des recettes, mais des répugnances et des ferveurs. » (135)

 

« Exiger de l’intelligence qu’elle s’abstienne de juger mutile sa faculté de comprendre.
C’est dans le jugement de valeur que culmine la compréhension.
 » (69)

 

«  Le mot tolérance désigne parfois la compassion du fort, plus souvent la couardise du lâche. » (515)

 

« Nier qu’il y ait une hiérarchie entre les choses n’est jamais une conviction, mais une excuse ou un prétexte. » (260)

 

Pour qui se prend-il exactement alors ? Mais pour personne d’autre qu’exactement ce qu’il est, lui.

 

« Un orgueil justifié s’accompagne toujours d’une profonde humilité. » (802)

 

«  Ceux qui se sont nourris de lettres latines et grecques se regardent en souriant pendant que les autres parlent. » (688)

 

Enfin, pour en venir à un contresens encore largement répandu, le réactionnaire n’est pas toujours le passéiste, même si l’inverse est souvent vérifié. Il s’attache aux évidences, à la dimension autrement enveloppante, en-dehors même du temps de l’Histoire, du temps de l’Homme.

 

« Le réactionnaire n’acclame pas ce que doit apporter la prochaine aube, ni ne s’accroche aux ombres ultimes de la nuit. Sa demeure s’élève dans cet espace lumineux où les essences l’interpellent par leur présence immortelle. » (p 22)

 

« Être réactionnaire, ce n’est pas embrasser des causes déterminées, ni plaider pour des fins déterminées, mais soumettre notre volonté à la nécessité qui n’étouffe pas, ranger notre liberté à l’exigence qui ne contraint pas ; c’est surprendre les évidences qui nous guident, endormies sur la grève des lacs millénaires.

Le réactionnaire n’est pas un nostalgique rêvant de passés abolis, mais celui qui traque des ombres sacrées sur les collines éternelles. » (p 23)

 

Le réactionnaire, enfin, déconcerte l’agissant et l’angoissé, car il ne propose aucune solution. Et alors ? le tance-t-on impatiemment. Alors, cycliquement, continuons. Remettons-nous dans nos propres mains, aidées d’un peu de réflexion, de beaucoup de lectures et d’une spiritualité dépaysante. Rien d’autre. Une Fin du monde ? Même pas. Un long et lent pourrissement, puis, comme éternellement, un engrais sur lequel repoussera quelque chose, à défaut de quelqu’un. Peut-être quelqu’un. Oui, pourquoi pas ?

Le réactionnaire, après tout, sent tout, mais ne sait pas tout: « La connaissance se fonde sur des suppositions intelligentes, et non sur des certitudes incomplètes. » (188)

 

« La vérité n’a pas besoin de l’adhésion de l’homme pour être assurée. » (373)

 

« Parce que les calculs de ses expectatives se sont révélés faux, l’imbécile croit que la folie de nos espérances sera déçue. » (88)

 

« La main qui n’a pas su caresser ne sait pas écrire. » (99)

 

En attendant ce quelque chose, ce quelqu’un,

 

«À partir du moment où plus rien ne mérite le respect dans notre société, nous devons nous forger dans la solitude de nouvelles loyautés silencieuses. » (517)

 

En n’oubliant jamais, ceci.

 

« Aussi longtemps qu’on ne le prend pas au sérieux, celui qui dit la vérité peut survivre dans une démocratie.
Ensuite, la ciguë
. » (729)

 


 

 

 


 

* Les extraits en italique sont tirés de l’ouvrage Le Réactionnaire authentique [scolies rédigées entre 1977 et 1986], de Nicolás Gómez Dávila, Editions Anatolia / Le Rocher, 2005. Le numéro entre parenthèse renvoie à la numérotation des scolies de cette édition, ou celui de la page de l’introduction.

 

 

 

 

Publié dans : Inadmissible ! : les privés d'autorité
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Lundi 14 juin 2010 1 14 /06 /Juin /2010 22:06

 

Et aujourd’hui, je ne suis pas une fausse conscience,

Un tyran.

 

It’s only misery, it’s only ankle-deep


It is no mystery

I know my way from here

 

16 Horsepower, Hutterite Mile

 

 

 

 

Pour Gaëtan et Lester. Et inversement.


#0

Les états de grande vulnérabilité ne sont pas les plus propices à taper du poings sur la table, en cela ils sont de précieux alliés qui permettent d’abattre les poses, de tendre les paumes dans une dernière tentative, avant la prochaine, de montrer son jeu à son adversaire et ainsi l’assurer que quelle que soit la donne, nous ne trichons pas. C’est ainsi que pour l’heure, les mots qui vont suivre sont tout ce que j’ai, qu’ils triomphent ou s’écrasent, restent inaudibles, massacrés. Mes terres sont dépourvues de honte et pour cause, je me sais investie d’une confiance fragile, celle de savoir ce qui se trame au plus profond de mes ténèbres, des nôtres, pour les avoir trop bien regardées en face. Chaque époque a ses lucides, allez savoir pourquoi cela tombe sur certains et pas d’autres. Allez comprendre pourquoi certains veulent savoir.

Allez dire non à cette évidence. Celle qu’il faudra bien tout sacrifier à cette urgence d’y voir.

 

Je voudrais vous y voir.

 


# -1

Ce que je constate sur ma route, que j’ai donc prise très jeune la mort dans l’âme comprenant bien que je ne trouverais aucun répit immobile, c’est la multitude de bourgs que j’ai déjà traversés, sans éprouver la nécessité d’y séjourner plus longtemps. Je n’y trouvais qu’une nourriture partielle et tiède, incapable de combler mes appétits, et vengeuse, je l’ai vomie dans la souffrance de la brûlante bile, et le dégoût de me regarder faire. Je n’ai aucune idée des réels choix que j’aurais pu faire, j’ai attrapé, englouti ce que l’on me donnait, de bourgs en bourgs, malade à chaque fois. Je commençai à me décharner, incapable de ne rien garder, épuisée, et le moral atteint. Pourquoi toutes ces intolérances, ces charnelles violences, ces tourments physiques, psychiques, quel calme, quelle contrée pour m’accueillir enfin ? Endurante, j’arpentais, m’effondrais, reprenais, croisais à nouveau telle bourgade dans laquelle j’essayais, à nouveau, de lutter contre l’envie sordide de tout simplement cesser de m’alimenter. J’attendais en silence, croisant toutes les agitations, l’aliment qui me ranimerait, la bourgade qui le produirait, dans laquelle je pourrais enfin m’installer, et rendre à la communauté cette énergie qu’elle me fournirait, autrement qu’en l’éclaboussant de ma bile.

 

Je n’ai pas trouvé, encore, cette cité divine. Mais un jour que l’on me tendait un pain bien différent de celui qu’on y fabriquait et que je m’en repaissais avec délice, sans éprouver toutefois l’entière satisfaction de la satiété, j’ai réalisé que j’avais tout le long de cette immense route déjà croisé les regards de ceux qui me tendaient autre chose que la spécialité locale que la foule me pressait de goûter. Je suis revenue sur mes pas, et j’ai demandé en tous lieux qu’on me serve ce que le local n’avait coutume de digérer.

 

C’est ainsi que je continue ma route, seule, croisant régulièrement en des lieux éloignés les mêmes producteurs de cet aliment salvateur, et que je ne meurs plus, ne désespère plus, ne me trompe plus de quête en cherchant une communauté entière, rassemblée autour d’une idole prémâchée. Ce jour lumineux qui a redonné sens à mes errances, m’a offerte à la vie, au monde, et à moi-même, on a mis dans mes mains le pain béni de La Réaction.


# -2


 

Et sur ma route je marmonnais.

Je n’ai rien à vous dire.

À vous non.  Hmm, vous si.

Et je triais, en regardant mes pompes.

« La la la, j’écoute pas, vieux » les mains sur les oreilles, maigre.

 

Je suis tellement désolée pour nous tous, c’est insupportable, le comprenez-vous, d’être désolée pour nous tous.

 

J’ai compris.

Et je refuse d’appliquer.

« Eh, machine, ça se soigne ! »

 

Je revenais, arrachais le pain et m’enfuyais repue.

Soudain, j’ai compris qu’il me poursuivait.

 

Il est là et, oh, on ne lui concède que du bout des lèvres qu’il est assez grand. Il est là, bien emmerdé d’incarner tout cela. Je ne veux pas qu’il me suive, putain, je suis seule, vous dis-je, c’est important !

 

Il me suit, me respire et entreprend. « Je suis celui qui tient l’enfant ! Je suis  sacré, infaillible ! » Il enserre mes poignets, avale ma peur, grossit, grossit d’elle. Mais je sais ! J’ai tout vu ! j’ai lu, j’ai compris ! J’ai affuté ma langue mais ce n’est pas assez encore, et comment leur dire, ils ne veulent rien savoir !

Profanes aux portes closes, oui, vous, regardez donc ! Je rugirai sur ma route froide comme une folle en transe, et vous aurez gagné. Je vous montrerai mes poignets rougis, vous direz qu’il n’y a personne qui enserre ces poignets. Personne.

 

Une femme m’aborde, comme je tente de m’enfoncer dans les ronces alentours. Je suis sensible aux signes, me dit-elle, je fais parler le monde, j’exige en tout cas de le faire parler.

Et comment !

Va-t-on encore m’enfermer pour cela ?

 

J’ai déjà aimé à me balancer dans le port.

 

J’ai avalé du white spirit. C’est con, ça fait mal.

 

Je ne voulais pas tellement, écorchée volontaire, en finir avec moi, que déclencher tout autour La Réaction.

Remets-toi, donzelle, hein, va pas nous faire trop chier. T’avais quoi, minette, dix-huit piges ?

À tout casser. J’ai eu dix-huit ans à tout casser.

Comment ça personne ?

Alors vous savez quoi ? On s’y remet, on court. On laisse. On n’a plus mal, ça ne se fait pas.

 

On est foutue, foulée, et on fait mine de resplendir, réellement heureuse de vous voir. Je suis tellement premier degré. Je suis tellement contente de vous voir, imbéciles.

Et puis le dernier rempart du langage cède.

On se met à lécher par terre.

 

Je courais dans les rues, Ben, souviens-toi, mon ami immense et désordonné à jamais perdu dont je rêve tous les mois, je courais après toi, fou, invincible et tu hurlais « Elohim ! Elohim ! » et je rentrais penaude vérifier dans mon dictionnaire ce que tes mots étranges, proférés du haut de tes 16 ans insolubles, voulaient dire. J’en comprenais la violence, l’ombre, je ne savais pas exister à côté de toi, et pas un jour, pas une semaine, sans que je pense à ton inaltérable liberté de fou lettré, trop jeune. Je t’aimais, imbécile, et tu m’aurais sauvé la vie. Tu n’as rien voulu voir, rien voulu saisir, j’étais quoi alors, insuffisante ? Bien sûr. C’est toi, la clé, imbécile. Et tu te refuses, tu disparais, grand malin, sans savoir même que j’avais dans mes bras toute l’énergie du monde pour soutenir ta démesure, l’employer, l’applaudir.

 

Maintenant il est là, à nouveau, mais lui ou un autre… Il est là se faisant chair de nos royales exaspérations, le stade supérieur des fureurs de récré, il est  là, et personne ne semble vouloir vraiment de lui.

 

Mais comment cela, personne ? C’est à hurler, sur cette route où j’accumule mes obscènes obédiences à La Réaction. L’accouplement terrible à ce Golem acide. L’ultime ligature des trompes. On enlève une lettre et vous savez, hein, il tombe. On finit par toutes les enlever et en grattant le monde entier s’effondre. Bien malin, putain maintenant, toi et tes ongles sales. Traînée. Putain vendue à la pénombre !

 

« Est-ce que tu me veux moi, ou lui ? Dis-moi, parce que je te veux. Il n’y a qu’une chose de réelle, c’est que je te veux. Je suis à genoux, et je t’implore. Une seule chose de certaine, bébé, c’est que je sais ce que je veux. » La petit Prince violet me serine de prendre acte.

 

Personne, parce que je ne suis plus qu’une servante aux pieds saignants, à la voix rauque et aux muscles tendus. Voilà ce qu’il en coûte d’avoir choisi La Réaction.

 

Et puis ils rient, il faut voir, planqués derrière les fenêtres. Au début on écoute, et on saigne.

Mais ça va pas non, qu’est-ce que c’est que ce bruit quand tout le monde est couché ?

Ils tirent à boulets rouges et vlan on ramasse bien ses dents.

Mais, hein, si personne, alors eux non plus.

N’allez plus m’emmerder avec votre cœur sec.

Au bout du compte, et s’il le faut, on aura plus rien, plus de langue.

 

Personne, enfant de Dieu, personne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais, hé.

 

 

 

T’sais quoi ?

Mhhh. Laisse moi dormir maintenant.

 



Je reviendrai.

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Dimanche 13 juin 2010 7 13 /06 /Juin /2010 18:03

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À Véhesse, qui aime les infréquentables fréquentables et l’océan polémique sans vague.

 

Philippe Muray (1945 – 2006), emmerdeur de première, essayiste qui y arrive, polémiste sans la cape, refusant toute paternité propre ou figurée, est notre invité ce jour, sur le plateau de « Qu’est-ce que ça veut dire exactement ? », pour vous expliquer gentiment ce que vous ne savez plus à propos des lois visant à condamner la publication de termes sexistes, homophobes, ou discriminatoires. Il n’a, de son vivant, jamais eu à répondre de ses publications devant la loi. Mais peut-être Michel Onfray est-il à l’ouvrage en ce moment-même afin que Justice soit enfin faite pour mettre hors d’état de nuire ce mort bien encombrant.

 

« La discrimination, on rougit de le rappeler, est à l’origine, et littéralement, l’action de distinguer des objets de pensée, ou de discerner les choses les unes des autres. Il n’y a donc pas un propos, dans quelque langue que ce soit, il n’y a pas une phrase issue d’une pensée un peu construite, qui ne soit, en son essence, discriminatoire. La parole ne s’énonce que pour distinguer ou différencier. Toute opinion est un tri. Toute remarque, même la plus évasive, commence par écarter de dont elle ne parle pas et que, par conséquent, elle « discrimine ». […] On me dira qu’il s’agit de sanctionner les injures à caractère « sexiste » ou les insultes « homophobes ». Mais qu’est-ce qu’une injure ? Et qu’est-ce qu’une insulte ? Le simple fait de mettre entre guillemets « sexiste » et « homophobe », c’est-à-dire de prendre avec des pincettes deux termes hâtivement découpés dans cet agglo très spécial que compressent avec une inventivité satanique (car il s’agit de satanisme, et la sociologie ou la psychologie ne servent plus à rien devant de tels phénomènes, il faut inventer d’urgence une nouvelle démonologie) les dominants modernes pour forger leurs instruments punitifs, ce simple fait n’est-il pas déjà injurieux ou insultant par ce qu’il suppose de mise à distance de ces termes ? Va-t-on voir, dans les tribunaux, les linguistes et les psycholinguistes remplacer à la barre les experts en enfance malheureuse et déterminer quand le mot « salope » est une insulte et quand il est un éloge ? Va-t-il falloir ergoter sur les imprécations des demi-dieux d’Homère, les malédictions des prophètes de la Bible, les gros mots imaginaires du capitaine Haddock, les exagérations carnavalesques de Rabelais ou celles de Céline ? À ces docteurs Follehaine qui s’apprêtent à déchaîner les horreurs de la paix (et il y a aura des mutilés de paix comme il y a des mutilés de guerre, le premier mutilé sera le langage, ce qui n’est pas rien), à ces ânes bâtés gouvernementaux, faut-il tout dire ? Faut-il citer Céline justement qui, dans un de ses derniers livres D’un château l’autre, en arrive, à bout d’insultes, à crier ceci : « Coloquintes ! volubilis ! hé ! clématites ! »

Je demande à être présent lorsqu’on jugera le premier criminel qui aura injurié quelqu’un en le traitant de clématite ou de volubilis. Avec intention de nuire bien entendu. »

 

Philippe Muray, Pauvres gribouilles, in Exorcismes spirituels T4, Les Belles Lettres, 2005.

                               

Et nous donc.

 

 

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Samedi 12 juin 2010 6 12 /06 /Juin /2010 16:08

 

“Ok, I’ll be part of this world. »

 No Country for Old Men.


Muse-The-Resistance-Tour

 

 

À ma sœur Agathe, ange gardien blond, léger et bondissant attaché à la terre. À Lauriane, tiens. Et à toutes les femmes de musiciens et d’auteurs.

 

 

 

 

 

Hier soir, quelque part dans le monde, une communion de saints comme une autre.

 

Peu familière des stades, indifférente à l’art footballistique, faisant mentir une des dernières occurrences du Petit Robert à s’être immiscée dans des pages au demeurant salies depuis bon nombre d’années, « footeuse, adj. fem .», je trouvais ironique sans pour autant en forcer le sens de me retrouver au Stade de France, pour la première fois de ma vie, le soir du lancement de la Coupe du Monde (appellation au demeurant fort gracieuse, globale et sonnante).

18h00 (« On est larges ! tu vas voir, avec les trente portes, ça rentre comme dans du beurre »)

Montant les marches extérieures jusqu’au sommet, pour rejoindre les tribunes faisant exactement face à la scène, je vois soudain la structure se dévoiler, encore partiellement vide, telle une carcasse gigantesque renversée trahissant un état récent de décomposition, faisandée ça et là de tâches brunes et grouillantes, pas encore totalement recouverte par les vers. La grande coupe du Monde, pensai-je rapidement.  Vertige et adrénaline, que va-t-il donc se passer, ce soir ?  

D’immenses globes blancs semblent négligemment posés sur les gradins entourant la scène, cette dite scène représentant une poupe de navire constellées d’écrans,  un avant de vaisseau spatial surmonté d’un dôme étrange. Je la trouve petite, puis me rappelle mon recul, au demeurant étonnamment englobant, je vois tout, de très haut, une fois n’est pas coutume profitons-en.

Des transformations commencent à s’opérer, alors que nous nous asseyons tranquillement, profitant de la brise douce et de la lumière franche de cette belle fin de journée. Je regarde les sourires, les grappes qui se rejoignent, le mouvement ample mais calme de cette masse sous moi, je dis soudain à ma sœur que je me demande si je vais rentrer de New York. Quelle connerie n’ai-je pas encore faite après tout ? Elle applaudit « Je te couvre ! Et je te rejoins ». Grande joie sereine et cœur qui irrigue puissamment, je sais que je décolle bientôt, que nous avons tous besoin de frayer la réelle distance, de respirer ailleurs. Je pense à tous ceux qui maudissent les voyages, leur préférant les livres. Ils oublient que lire dans un avion est une des expériences les plus exaltantes qui soit. J’aime la distorsion des décalages horaires, voler quelques heures au Temps, puis les lui rendre. Il faudra que je choisisse bien mon livre, d’ailleurs, celui que j’aurai lu en dehors des faisceaux.

Je demande naïvement à ma sœur si c’est toujours comme cela, le Stade de France, elle me fait remarquer sans animosité qu’un vaisseau spatial n’est pas tout à fait indiqué pour une rencontre France-All Blacks. Enthousiaste et maintenant naïve, je comprends mieux ces grands effets de liesse. Je profite de mes derniers moments de lucidité, car je me sens déjà flotter hors de contrôle.

Je lui demande la contenance des gradins. Elle me répond 80 000 personnes. Me dit que c’est complet. Me dis que je n’aurais jamais dû poser cette question. Sueur. 80 000 personnes, si l’on enlève la dernière partie du stade réservée à la scène mais que l’on rajoute la fosse que vient grossir de minute en minute de minuscules flots de chair et de couleurs, cela s’annonce plausible. Je remarque un nombre incalculable de tee-shirt verts. Cette couleur m’apaise, je décide de me concentrer dessus. Pas facile de compter des personnes qui bougent tout le temps, je renonce rapidement.

Et puis cela recommence, je ne pense que voyage. Je dis que je veux partir sur la route 66. Je propose de traverser le Canada. Faire de la route. Avancer. Revenir. L’Étoile.

Ma sœur me dit que ce serait tout de même formidable, accrochées à des filons, si nous pouvions traverser la structure par les airs. J’approuve. Nous ne croyons, pour l’heure, pas si bien dire. « Tu verras, appuie-t-elle, un jour des stades comme cela voleront. Tu imagines, des stades avec 80 000 personnes, qui décollent. – Oui c’est à peu près l’idée du spectacle, il me semble. Mais s’ils décollent, autant tomberont. On n’est pas prêts. » Quelle arche, cela dit. On pourrait, égoïstement, se soulever, comme on soulève un objet pour nettoyer en dessous. Laver à grandes eaux le monde, et nous reposer. Recommencer à 80 000, ce n’est déjà pas trop mal. En bas, dans la fosse, un type danse la gigue, une bière à la main. Il ne renverse pas une goutte, je suis impressionnée.

Ou l’inverse, après tout. On condamne les entrées. On nous fusille. « Suivants ! ». Grand ménage de printemps. Mais pourquoi donc ces sordides pensées ? Depuis toujours, en pensant à un stade je pense plus au Chili qu’à Céline Dion. Nous sommes dans une logique de solidarité à sa masse, ce soir, avec la mienne, je décolle ou je suis fusillée. Plus tard, dans mon Boeing, j’atterrirai à JFK ou dans une tour.

 Together we’re invicible 

Comprenez, à longueur de journée je subis cette foule molle et puante, hostile, épuisée. Ici tout semble acquis, et pour une fois, j’aime quelque chose que 80 000 autres aiment avec moi, preuve à l’appui. « 160 000, rétorque ma frangine, demain soir également c’est complet. » Et 80 000 personnes, avec moi, ne regarderont donc pas le lancement de la Coupe du monde, merde, c’est précieux ! Un couple de quadra-quinqua proprets (des « sans âge », à vrai dire, à y réfléchir ils ont peut-être 35 ans tout au plus), copies parfaites des bourgeois de la Vie est un long fleuve tranquille à côté de nous s’installe. Ils sont gentils, à l’aise, leur présence sans que je ne sache réellement pourquoi me réconforte. Ma sœur me pousse du coude « Cela sent le cadeau des enfants pour les décoincer. – Non, Muse fraye large, cela ne m’étonne pas. Ils remplissent deux Stade de France putain de merde. » Je ne tiens pas particulièrement à m’en remettre. Ni à châtier, pour l’heure, mon langage.

19h (« Ah, mais ça a commencé en fait, regarde en bas, ya des types qui jouent, je croyais que c’était encore la sono pour patienter. »)

On discute, on discute et soudain un sosie de Kurt Cobain apparaît sur un des écrans latéraux, gratouillant une pop honorable mais peu offensive, peinant à nous déconcentrer de nos projets futurs de conquête du monde par les sentiers de traverse. I Am Arrows. Mouais. Je crois qu’il y a vaguement un type de Razorlight là-dedans. Me dis que j’aurais dû regarder le programme, car à l’heure où je tente de leur prêter une oreille, je n’ai pas la moindre idée de qui ils sont. Eux n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils foutent là, nous sommes donc à peu près quittes. Je les trouve jeunes, premier effet de la trentaine.

Arrivés et repartis dans la plus complète indifférence, je me rappelle combien une foule maussade est terriblement cruelle. Je ne sais que choisir entre la perspective d’être une première partie ignorée au Stade de France, ou définitivement personne. Me demande si j’ai honnêtement le choix.

Bon, un deuxième groupe s’installe vite fait, The Big Pink. Probablement une référence sibylline au tee-shirt de la batteuse. Le chanteur a un tatouage sur le bras, j’ai toujours trouvé cela éminemment sexy, mais enfin cela ne s’écoute pas. « Comment peut-on vouloir être batteuse ? » glissai-je à ma sœur absorbée par son portable. Elle me renvoie un œil fatigué. On s’ennuie. Plus précisément, comme lors de toutes les premières parties, on attend que cela passe plus ou moins patiemment.

Je sens une nouvelle étape de ma transformation. J’ai un rire idiot à chaque fois qu’une chanson commence, alors que je ne les connais même pas.

Mais alors…

20h (« Mais attends, mais oui…, c’est pas possible : c’est The Editors ! Que ne le savais-je, j’aurais révisé ! »)

J’ai la mâchoire qui se décroche. Le chanteur ressemble à Wolverine (avant transformation, et en mieux habillé), et je n’ai pourtant pas vu Twilight, je ne peux pas être influencée dans mon jugement. Lorsqu’ils assènent les premières notes de leur pluvieuse new-wave scandée, je repense aux heures glorieuses des premiers, des meilleurs. À la Factory, bien sûr, à l’Angleterre sidérurgique que je n’aurais jamais dû quitter, elle aussi, au bar de l’hôtel à moitié vide dans lequel j’officiais, j’ai l’impression d’avoir mille ans déjà. Sa voix, greffe victorieuse d’Ian Curtis et du type d’Interpol, m’envahit et tape dru ses basses de velours râpé contre mes parois pourtant rodées. Je les connaissais peu, auparavant, inconsciente de leur envergure. Je me dis qu’il me reste beaucoup à apprendre, décidemment.

Ma sœur crie « à poil ! » pour briser le registre. « Oh, lui réponds-je, on ne crie pas « à poil ! » au mec des Editors, non mais ! Un peu de respect pour cette méga ultra bombe de la mort qui tue qui devrait immédiatement retirer ses vêtements, oui ! Il ne lui manque qu’un tatouage sur le bras et je tombe dans le coma ». Dernière transformation opérée, j’alterne entre œil mouillé, palpitations d’amour béat et sidération consternée devant leur si facile victoire, les claviers torsadés enveloppent de leur litanie pesante une foule qui daigne commencer à s’intéresser au spectacle et... je commence à perdre mes mots, envolés au vent au-dessus de la monstrueuse bâtisse dont les remugles commencent à effrayer.  À la fin, plus personne ne veut qu’ils partent, c’est bien normal, ils ont transcendé l’idée même de la première partie.

21h20 (« Ouais, c’est bien eux. En pantalons argentés, je rêve. Au moins ils se détachent du fond, pratique pour les derniers rangs. »)

Je fais un plan panoramique du stade, complet, effectivement. Je ne sais pourquoi je me demande comment échapper à la folie d’être Matthew Bellamy et de voir 80 000 personnes  par soir ramper sous ses hautes gammes. « Tu imagines la panique totale de la nana de Muse, ou des Editors, devant cette foule hostile ? Je pense que nana de rock star, c’est le plus haut poste à sacerdoce qui soit actuellement. – Nan, elle regarde pas.»

Muse, donc. Je vous attendais depuis 2003, guys. Alors en promotion de votre deuxième album (ou troisième, je ne sais plus et je m’en fous), vous aviez la technique impeccable et la virtuosité propre. Dans une salle de 1500 personnes, à Bordeaux, vous faisiez, comme on dit trivialement, votre boulot.

L’impression cependant d’une retransmission de concert sur écran géant devant laquelle on transpire en se bousculant. Pas de passage entre vous et nous. Matthew Bellamy et son visage fermé, concentré sur ses arpèges, capable, il faut souligner, de tenir sa note époumonée de longues secondes tout en arpentant frénétiquement le manche de sa guitare d’une main, et le clavier du piano de l’autre. J’avais décidé alors de vous aimer plus secrètement, aah (soupir) Matthew, déçue non pas par vos chaussures, mais par votre souci exclusif de performance inhumaine. Vous savez comment sont les femmes éconduites… beaucoup de mauvaise foi, une brisure rentrée dont la violence ressortira contre une mauvaise victime… Mais j’ai depuis pansé mes plaies, prête pour le grand pardon.

Tout d’abord, je suis de celles (au moins 160 000, donc) absolument et définitivement acquise à  leur dernier album The Resistance (ben voyons), dont je lis ça et là qu’il serait « de la merde, m’as-tu-vu mégalo, crypto-progressif, poussif et vas-y que j’m’y mette. » Je suis rompue à ces accusations, qui sont à mes yeux dans de bien nombreux domaines d’immenses compliments. De la musique de stade, en somme (sourire plein de dents). Je ne me remets toujours pas de la pause Saint-Saëns au beau milieu de I belong to you, et j’entends encore résonner dans ma poitrine largement sollicitée ces derniers temps « Réponds à ma tendresse ! » ou plutôt, version Bellamy « Wipon za ma tendwesse ! » absolument irrésistible, il faut bien le dire (ah, la magie des accents… je me rappelle encore Gabriel, au Québec, qui… bref.)

J’y vois, je ne peux pas être la seule, une lecture théologique de A à Z, à peine masquée, me demande si les accusations de scientologie sont fondées, par qui comment, je décide de m’en contrefoutre, encore une fois, découragée par avance d’aller traquer une fois de plus la médiocrité baveuse on the web pour ramener des preuves de ce que j’avance. Avançons.

Je dois admettre, alors que retentit la troisième chanson, qu’à trois seulement ils foutent un bordel pas possible. Je suis une adolescente qui a déjà perdu trois kilos en vingt minutes. Ma voix résiste encore, c’est un miracle. « Tu vois, tu as raison, les stades décollent. » Nos poumons, nos trachées, nos pores, nos flots d’énergie pure ont déjà entamé la grande communion.

Le son et lumière est fortement déconseillé aux épileptiques. Les écrans ondulent, palpitent, parfois un énorme TRUTH s’installe, chancelle. I want the truth ! hurlent les baffles. Et nous donc.

Il faut bien dire que lorsque Uprising s’impose, le stade n’est plus que rugissement, vagues de mains et profondeurs martelées. Ce n’est pourtant que l’ouverture. C’est ce qu’on appelle convoquer les troupes, motiver ses bataillons.

They will not force us

They will stop degrading us

They will not control us

We will be victorious.

Certes. Les cyniques vont encore rire. Ce n’est pas un peu fasciste, d’ailleurs, ces bruits de claquements de bottes dont les formidables basses viennent déloger nos gorges ? Matthew Bellamy, au grand dam des puristes, respire sa musique, ne nous fait grâce d’aucune de ses expirations. Il possède ce don à mes yeux sacré de faire naître immédiatement des images apocalyptiques par ses évocations lyriques et violentes, foudroyantes, il respire des mondes en feu, des symphonies irradiées, des démesures d’Icare contenues, concentrées dans un seul corps malingre. Lorsque Matthew Bellamy, aidé par quelques artifices diablement efficaces, retire les océans des côtes en reprenant son souffle, le tsunami qu’il promet ne laisse personne sauf. J’en vois qui pleurent, j’en vois qui tombent, j’encaisse pour ma part uppercut sur uppercut. J’éclate sous les coups, je sais que toute sa voix passe au travers de moi, que je deviens vecteur d’une incompréhensible initiation cultuelle,  le corps en apesanteur incapable de sentir les tensions que je lui impose. « Je suis vaincue. » Je n’en reviens pas. « Je suis vaincue. Enfin quelque chose à ma mesure. »

C’est sûr qu’à côté de ces visions homériques, les tribulations ignifugées de Bénabar à la campagne ont l’avantage d’éviter rapidement la propagation de tout débordement. C’est important.

Vaincue, tu crois ? Mais tu n’as rien vu, petite.

Le soleil se couche, son croissant final de corail illumine la partie haute du stade, je crois voir au loin un clocher, des montagnes. Effet d’optique.

Une soucoupe volante (ces gars-là ont de l’humour, malgré tout) s’élève soudain d’on ne sait où et flotte au-dessus de la fosse, le textile argenté soufflé se déployant avec grâce comme une pieuvre amie, et une minuscule forme éclairée descend sur un trapèze. « Non…. » Si.

 Une danseuse (ou danseur, excusez mes préjugés à la distance où je me trouve) circonvolue dans son habit de lumière, grésille, semble s’éteindre comme une braise à bout de course, c’est tout simplement spectral, subliminal, la voix semble la guider, la faire virevolter comme une fumée de cigarette, les mains se dressent et c’est un tapis titanesque d’algues marines caressées par le courant qui se meut sous nos yeux prêts à sortir de leurs orbites, conscients qu’ouverts même au maximum ils n’embrasseront jamais cette vision surnaturelle.

Le silence, brutal, et la lame d'une complainte d'harmonica vient lever en nous les derniers filets.  Avant l'épique Knights of Cydonia, la reprise ironique de l'hymne d'Il était une fois dans l'Ouest, mais personne ne rit, et le monde entier suspendu, écorché, saigne sous la contrainte éreintante de cette insolente beauté. Il était une fois dans l'Ouest du Stade de France, où 80 000 personnes font silence complet avant l'explosion orgasmique.

Il pleut, soudain. On voit les gouttes lourdes et régulières dans le halo des espions qui parcourent la fosse. Ils ont fait tomber la pluie, enfin, sur les récoltes, dis-je pour rire à ma sœur. Pour rire ?

Nous sommes montées au plus haut des tribunes, refusant depuis l’entrée de The Editors de passer ce concert assises, et contre les barrières, la ferveur contagieuses des quelques excités dont nous sommes évidemment semble pousser les autres dans le dos. « Debout, allez, debout » hurlent des gens à côté de nous et tout le rang de se lever. Les baffles suffoquent, les rafales se succèdent, la sueur coule à flot.

Je ne pense plus au Chili, à la panique, au grand effondrement. Personne ne sera fusillé. Personne ne sera lavé à grandes eaux dans le sillon de notre arche fracassée.

23h30 (« Eh bien… je ….  – J’ai envie de pleurer, me dit ma sœur. – Moi je me suis encore fait terrasser. »

Les portes s’ouvrent, l’hémorragie commence dans les rues de St Denis. « Est-ce qu’on dit « ça sort comme dans du beurre ? »  - Je suis formelle, non. »

J’ai cette impression rare, précieuse, que j’entends sauvegarder le plus longtemps possible consciente tout de même que c’est toujours le Chili qui gagne au fil du temps, j’ai cette impression donc, falsifiée par les spots et la mugissante sirène des ambulances du grand spectacle, que nous nous sommes, à 80 000, et pour deux heures, réconciliés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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  • : Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
  • Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
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