Mardi 15 avril 2008


Il faut sauver le soldat Watson

 

 Sharkwater, Les Seigneurs de la mer , du jeune et couillu Rob Steward, c’est un peu le film que j’attendais depuis quelques années pour prouver à certaines oreilles amies que je ne fabulais pas, ces longues soirées alcoolisées où je n’étais pas encore trop fatiguée pour m’énerver devant ces « singes nus », ces « primates déchaînés » faisant des requins, animaux démiurges et magnifiques, des proies traquées et décimées dans une impunité plus grande encore que pour les phoques, par exemple, puisque tout le monde se fout bien que l’on saccage des monstres.

Le sang froid se réchauffe vite, tout engourdis que nous sommes devant certaines responsabilités qu’il reste indéniablement ringard de pointer (cynisme de rigueur, tenue découragée et désintéressée correcte obligée).

Cependant, si vous détestez Bardot, qui vous le rend bien, si votre conscience suprême est trop élevée pour se vautrer dans la contestation naïve de faits pourtant déplorables, et si vous aimez l’action gonflée et énervée, si vous aimez les survivants, et les plus forts que vous, vous serez certainement exaucés :

Le Capitaine Paul Watson est le défenseur de la nature le plus agressif, déterminé, actif, et effectif au monde. - Farley Mowat.

 

Pour M. Watson, la baston est élémentaire. Dans l’impossibilité de se faire entendre, cet activiste franchement jubilatoire a depuis longtemps choisi la manière forte. Défoncer des baleiniers, foutre le bordel au sein de la mafia taiwanaise, ce baroudeur des mers, ce Sea Shepherd et son Ocean Warrior s’est fait une profession de foi d’être le justicier des mers. (De plus il ressemble à un croisement entre Gilles Leroy et Benicio Del Toro, ce qui avait tout pour me plaire.)

Et lorsque l’on assiste, sidéré, à une scène même pas sacrificielle de mort à grande échelle sur un bateau costaricain, il est bon, certes, de le voir débarquer comme un superman des flots inespéré et canarder tout ce petit monde.

Suspendus dans le temps au milieu d’un banc majestueux de thons (oui, je persiste, après le requin le thon est certainement le poisson le plus beau du monde, n’en déplaise aux petits malins des cours de lycée…), touchés par un requin se laissant câliner, mort de peur, on essaye d’oublier un moment les inepties d’une stupidité crasse que les Dents de la mer ont planté dans nos culs (pardon, dans nos têtes).

Et le générique défilant, la boule dans la gorge et l’humain en dégoût (mais on finit par s’habituer), on repense à quelques arguments encore trop bienveillants de ce réquisitoire incomplet mais inédit : il ne faut pas sauver le requin pour nous sauver nous, non, ce n’est pas un but assez grand ni méritoire, il ne faut pas sauver le requin plus qu’un autre peut-être, non plus. Mais il faut tuer l’homme, et vite.

 

J’apprends en rentrant que Paul Watson est mort l’année dernière. Et là, vraiment, j’ai peut-être envie de m’énerver et de pleurer, ou l’inverse et peu importe oui, et de me remettre à jour dans mes cotisations à SOS Grand Blanc. Après tout, j’ai un utérus et du sang vert et basque dans les veines, il est parfois difficile d’y réchapper.

(Mercredi 15/04) - J'apprends en rentrant que Paul Watson n'est pas du tout mort. Il faudra que j'apprenne peut-être à vérifier certaines sources. Cela dit c'est une foutue bonne nouvelle. Eh oui, que voulez-vous, c'est aussi cela les joies du direct.








Publié dans : Cinéma cinéma
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Vendredi 11 avril 2008




Quel homme digne de ce nom pourrait souffrir en effet que ces gens regorgent de richesses qu’ils gaspillent pour bâtir sur la mer ou aplanir des montagnes, tandis que nous n’avons pas d’argent  même pour le nécessaire ? Qu’ils accolent pour leur usage deux palais l’un à l’autre, ou même davantage, tandis que nous n’avons nulle part de foyer familial ? Ils ont beau acheter tableaux, statues, vases ciselés, démolir des maisons neuves pour en construire d’autres, bref gaspiller pour dilapider leur argent  de toutes les façons, ils ne peuvent pourtant, malgré toutes leurs folies, venir à bout de leurs richesses. Mais pour nous, à la maison, c’est la gêne, au dehors, les dettes ; un présent lamentable, un avenir plus triste encore ; enfin que nous reste-t-il sinon un misérable souffle de vie ? Eh bien, réveillez-vous ! La voici, la voici cette liberté que vous avez tant souhaitée ; et avec elle, richesses, honneur, gloire sont devant vos yeux. Telle est la récompense que la Fortune propose aux vainqueurs. Plus que mon discours, la situation, le moment, le danger, la misère, la magnificence du butin vous exhortent à l’action. Servez-vous de moi comme général ou comme soldat ; mon cœur et mon bras sont à vous. Voilà le dessein qu’une fois consul j’espère réaliser avec vous, à moins que je ne m’abuse, et que vous préfériez la servitude à la prise de pouvoir.

 

 

La Conjuration de Catilina, Salluste.

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Mardi 1 avril 2008

« Il s’habitue à baisser. Épouse la pente. La précède, qui sait ? Car le monde nous abîme maintenant. »

 

 


Depuis que Maman est morte en 1990, dans sa « ville aux yeux cernés », Gille Leroy pourtant encore vivant nous honore de sa prose riche et virevoltante. Le prix Goncourt de cette année est un détail, presque un accident, car depuis plus de 15 ans déjà la stupéfaction, la sensualité, la finesse et la maîtrise des déferlements internes de ses personnages se précisent, se dévoilent, explosent finalement dans cette fiction savante et autodidacte, son dernier né Alabama song étant une biographie, ou l’est-il seulement, tant Gilles Leroy empoigne son héroïne, l’épuise, la transcende, lui fait cracher du cœur autant que de ses tripes une vérité qu’elle seule possédait ? Zelda Fitzgerald arrachée au tombeau  implore une reconnaissance tardive sous la plume aimante d’un auteur qui, chose rare, s’efface pour lui laisser tout le champ. Attendait-elle ce jour pour qu’enfin sa démesure soit sinon comprise, du moins envisagée ? La Belle du Sud et ses déchirements, son mari trop pâle et ses amants furieux, brûlée dans sa chair, consumée, enfumée et embrumée de larmes et d’alcool surgit, prend corps, s’insurge et trop tôt, trop vite, après quelques 189 pages de tumultes et de peines, nous abandonne à nous-mêmes, fascinés, dérangés de l’avoir vu oser vivre… et stupéfaits de ressentir que son récit intense et classique passera les siècles, qu’il les a déjà passés.

 

« Je n’avais jamais regardé un homme dormir, je veux dire : l’homme nu de l’amour. Sa poitrine se soulève, lente, impressionnante, le duvet sur son torse se hérisse, duvet encore perlé de sueur. Plus bas je glisse, le duvet se fait dense et la toison plus sombre, friselée et soyeuse, est une cachette brun-roux où dort dans son étui de peau fine le sexe détendu, couleur d’acajou, si différent des autres appendices que j’ai pu connaître et qui ne furent pas bien nombreux mais plutôt rosâtres, plutôt anémiques — froncés, renfrognés dans la nuit de la honte —, semblables à ces larves de hannetons que la terre transie cache dans son hiver.

J’aime cet homme brun, cet homme à la peau tannée, à l’odeur violente, au sexe brûlant qui en moi se répand par longues saccades. « Ça y est, Chérie, je gicle » ; et je voudrais trouver les mots pour lui répondre mais je ne les connais pas. Alors je me contente de crier que j’aime. »

 

Alabama song, Gilles Leroy, 2007, Mercure de France.

 

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Lundi 31 mars 2008

 



Prométhée.- Oui, j’ai délivré les hommes de l’obsession de la mort.
Le Coryphée.- Quel remède as-tu donc découvert à ce mal ?
Prométhée.- J’ai installé en eux les aveugles espoirs.

 Prométhée enchaîné, Eschyle.

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Dimanche 16 mars 2008

Pour Marion N., Armelle C. et JB G. 
Petite pensée dominicale vers vos nombrils pendant que j’ausculte consciencieusement le mien.  

« On se sentirait belles si on était aimées. » Les médecins de l’espoir, M6, jeudi 13 mars.
« You’re going back to her and I go back to black. » Clips (Amy Winehouse), W9, tous les matins.
 
Soudain j’ai 50 ans, passés peut-être, et je ne peux plus rien supporter. C’est encore le futile qui en une mauvaise phrase m’abat sans sommation. Je pense, présumant sans cesse de mes forces, que je m’en suis encore sorti pour cette fois, je regarde distraitement une émission qui me conforte dans ma supériorité intellectuelle, je plains des gens plats d’en être encore réduits à cela, au néant d’un esprit vide et pourtant désordonné, et derrière les cristaux, ils se retournent soudain, et m’intègrent dans leur monde. Je suis giflée par cette conclusion trop crue, je m’offusque de tant de lieux communs, et pourtant le mal est fait, je suis frappée en plein cœur, car il est temps, ma grande, d’ouvrir un peu tes yeux charbonneux : toute détestable que soit cette vérité que mon entourage préfèrera me renvoyer comme fausse modestie, afin de ne pas prendre à charge, et je les comprends trop, cette détresse stupide de princesse moderne, je ne suis pas aimée. Je le fus, je le serais, qui sait, mais je ne le suis pas. J’ai brutalement envie de pleurer quand je regarde mon visage piqué de rouge, ma cellulite « bien implantée », toujours en phase d’attaque du problème, jamais en phase stabilisante, anti-yoyo et tu sais exactement de quoi je parle. Parce que je ne veux pas parler de cela. De mes cauchemars, de ma frayeur incessante et insensée de vivre. Tu riras. Pire : tu te tairas, tu ne seras pas concerné, ni responsable, pas même touché. J’aurais à nouveau violemment envie de mourir. J’ai déjà fait du mal, je ne suis pas chrétienne pour autant, pourtant je dois payer, en silence, relire mes stoïques, égrainer mes chapelets de sentences sans aucun sens. J’en ai sûrement assez, pour l’heure.
La vie est un cabaret. Enchantée. Laissez vos soucis à l’extérieur.
J’ai décidé que je n’étais pas belle, et c’est ce prétexte que j’empoigne pour être malheureuse de plein droit, pouvoir pleurer seule et sans aucun espoir de consolation, espérer dégager l’artère. Sais-tu comme cela fait souffrir de sentir toutes ses voies vitales rétrécir, sais-tu ce qu’il en coûte de ne plus respirer ? Connais-tu les spasmes épuisants qui te compriment, te laissent pour morte et s’estompent pour revenir ? Bien sûr que mon corps n’est pas mon ami, il me harcèle, me trahit, m’empoisonne, comment le trouver beau ? Quelle importance d’ignorer, de supporter, de transcender, de soigner, de parler à des gens gris dans des fauteuils usés de trop de confidences si banales ? Aucune.
J’ai trop souvent voulu me fuir, maintenant je ne peux plus crier au loup.
Non, non pas question. Je suis en route maintenant, et je vais bien.
Pourtant, c’est plus simple que cela. Je suis trop proche du gouffre, je peux déjà apercevoir son fond, sentir ce que ce sera de m’y briser les os. Si j’étais aimée par cet homme muet je saurais ne pas regarder la crevasse. Je saurais me tenir à cette main, en tirer ma puissance. Glacée à une terrasse j’attends qu’un geste apporte le soleil. Il ne vient pas. Trempée sous la mélasse d’une pluie même pas franche, j’attends qu’on m’essuie et m’embrasse. J’attrape froid. Je marche derrière une ombre, mes pas s’enchaînent en une éternité douloureuse dans cette rue venteuse, très longue, la plus longue de la ville, qu’il se retourne, qu’il me parle. Non. Il ne m’emmènera pas. Je n’existe pas. Il ne sait même pas ce que j’en attends, il ignore, il choisit d’ignorer.
Plus un mot, plus une attention, plus une intention, rien. Je n’ai bientôt plus rien de cet homme qui disparaît, satisfait d’avoir encore réussi à ne rien donner, rassuré de n’avoir aucune question à me poser. A se poser. Je sais trop bien pourquoi je les regarde, ces fissures, pourquoi je ne peux plus les empêcher de croître.
Ce n’est rien, ce n’est rien que la vie ordinaire.
Soudain je n’ai plus 50 ans, je suis plus jeune que ça, et j’assiste à l’enterrement de mon propre cœur. J’ai la voix rocailleuse d’une femme qui cherche à se faire entendre, et comprendre. Et qui a renoncé. Le syndrome de l’abandonnée. La laissée pour compte. Qui murmure une complainte cuivrée à son reflet, fané mais encore digne. Le temps devient très important, la moindre minute avant l’effondrement est une bénédiction, encore debout, encore sage, et pourtant puissamment ravagée par des tempêtes internes.
Je vous aime beaucoup, ce n’étaient que des mots, certes, mais réjouissants.
Je regarde la constellation factice de la moquette de cette bibliothèque, perdue, criblée, il ne faut pas pleurer, idiote, comment l’expliquer ensuite, car il demandera, peut-être. Ou bien il ne demandera pas et te regardera sans aucune expression, et n’est-ce pas plutôt par crainte de cette indifférence gênée que tu ravales finalement ces ganglions ? J’arpente alors des rayons de livres, cherchant sous quelle étiquette il fera bon respirer, quelles tranches me feront reprendre mes esprits.
Enfin, je réussis. Je saisis un ouvrage, et les nuages se dissipent, j’imagine alors être tirée d’affaire, je le regarde, je me fonds dans ce regard de pierre et j’oublie dans l’instant que je ne suis pas aimée, parce que je n’ai aucune solution pour l’être.
Il n’a rien dit, rien relevé, rien mentionné. Il a à peine bougé.
Reste calme, tu l’as déjà dit, tout ça tu l’as déjà dit. C’est vain.
Soudain, je suis couchée sur la route.
Retour chariot. Phrases solidaires.
Je te suivais, encore, tu ne m’entendais pas, mon dur impénétrable, si tu savais combien je t’aimais avant même que je ne souffre pour toi, quand tu étais là, sous les mouettes, que je n’en revenais pas d’être encore contre toi, libérée, fière et enfin belle, donc. Cette douce illusion que j’avais sciemment implantée dans mon noir, ce diamant qui m’irradiait, parce que tu me regardais, me considérais, dans mes rêves encore imperméables. Avant que le doute ne s’en mêle.
Je serais gentille, tu sais, même si je tombe, si je suis débordée, je serais sage.
Soudain je suis couchée sur la route, donc. J’ai tenté d’appeler sans voix et enfin, après un effort démesuré pour arracher mes pieds du bitume, j’ai lentement glissé joue contre terre, je sens encore les grains du goudron mouillé et froid s’incruster dans ma peau, je te vois sans t’entendre me dire de me relever, appeler des gens, ne pas savoir quoi faire. Je t’embarrasse, à ne pouvoir plus bouger. Je sens bien que les larmes sur mon nez sont de trop, tu tapes dans mes jambes et tu finis par sourire et t’en aller.
Je suis magnifique, peu importe ce qu’ils en disent, c’est sûr.
Soudain, dans une maison en bois, elle ouvre la porte. Je la vois enfin. L’autre. Que je crains et respecte à la fois, celle qui contient tes heures, tes années. Elle me demande qui je suis et je mens. Je ne suis personne. Mais ça c’est la vérité. Pourtant je lui dis que je suis de ta famille. Toi tu es déjà sorti. Et puis je lui dis que non, ce n'est pas vrai. Et je pense qu’elle comprend. Je lui dis de ne pas partir, elle a la voix douce et chaude, elle est déterminée, forte, jamais méchante, elle me regarde sans condescendance ("Crois-tu être la seule, où crois-tu que tu vas ?") et je la suis pendant qu’elle s’enfonce dans les marais. Je promets de te la ramener. Je ne vois bientôt plus qu’une fleur bleue sous le vent, plantée dans le sable sale, menacée par les eaux montantes. Je la cueille, et je te la donne. Toujours toi.
Soudain…
Soudain…
Qui va te dire quand ce sera trop tard ? Qui va te dire que les choses ne sont pas si formidables ?Qui va te ramener chez toi, ce soir ?
Soudain tu es obscène, cruel, toujours plus distant, définitivement insaisissable.
Nous marchons dans une foule compacte, fluctuante, des visages en émergent, inconnus, menaçants. Tu t’approches d’une fille, tu me dis que tu vas la toucher, je fais mine de trouver ça normal. Elle refuse, alors tu te dégages de mes bras violemment et tu me dis que ce soir tu ne dormiras pas. Tout ceci est de ma faute.
J’essaye de faire un collier avec trois perles, j’essaye de ne pas entendre tes mots meurtriers. Ma peau, c’est un autre qui finit par la caresser, sans entrain. Moi je regarde mes fissures, je les recense, appose ton nom au-dessus d’une nouvelle encoche. J’ai tatoué mes souvenirs dans une chair instable, espérons que le tien vieillira bien.
Le cœur brisé, le corps en veille, c’est certain, il est plus facile de vivre.
Tu n’aimes la douleur que lorsque qu’elle ne fait pas mal, je ne suis pas le docteur, tu devrais le savoir. Et réveille-toi.
Le voisin pousse un gémissement étrange, et j’ouvre les yeux, découragée. La lumière brutale et trop blanche m’accueille en me giflant. Il pleut encore, évidemment. Pourtant je n’ai pas rêvé, non.
La douche est cassée, mon téléphone n’a rien à me dire, et je sens qu’il va falloir faire quelque chose. Je regarde le plafond, ce plafond du dimanche. J’ai encore le goût du goudron dans la bouche, la sueur de la foule, ton image froide qui s’évapore dans ce marais et l’envie incessante de pleurer.
Et puis, soudain, rien pour me contredire.
It will be alright, it will be fine, ‘cause it’s nothing more than ordinary life
Alors bordel, debout, et remonte un peu ton sourire, on dirait un Picasso période déstructurée…
Publié dans : Sautes d'humeur
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