Pour Marion N., Armelle C. et JB G.
Petite pensée dominicale vers vos nombrils pendant que j’ausculte consciencieusement le
mien.
« On se sentirait belles si on était aimées. » Les médecins de l’espoir, M6, jeudi
13 mars.
« You’re going back to her and I go back to black. » Clips (Amy Winehouse), W9, tous les matins.
Soudain j’ai 50 ans, passés peut-être, et je ne peux plus rien supporter. C’est encore le futile qui en une mauvaise
phrase m’abat sans sommation. Je pense, présumant sans cesse de mes forces, que je m’en suis encore sorti pour cette fois, je regarde distraitement une émission qui me conforte dans ma
supériorité intellectuelle, je plains des gens plats d’en être encore réduits à cela, au néant d’un esprit vide et pourtant désordonné, et derrière les cristaux, ils se retournent soudain, et
m’intègrent dans leur monde. Je suis giflée par cette conclusion trop crue, je m’offusque de tant de lieux communs, et pourtant le mal est fait, je suis frappée en plein cœur, car il est temps,
ma grande, d’ouvrir un peu tes yeux charbonneux : toute détestable que soit cette vérité que mon entourage préfèrera me renvoyer comme fausse modestie, afin de ne pas prendre à charge,
et je les comprends trop, cette détresse stupide de princesse moderne, je ne suis pas aimée. Je le fus, je le serais, qui sait, mais je ne le suis pas. J’ai brutalement envie de pleurer quand je
regarde mon visage piqué de rouge, ma cellulite « bien implantée », toujours en phase d’attaque du problème, jamais en phase stabilisante, anti-yoyo et tu sais exactement de quoi je
parle. Parce que je ne veux pas parler de cela. De mes cauchemars, de ma frayeur incessante et insensée de vivre. Tu riras. Pire : tu te tairas, tu ne seras pas concerné, ni responsable, pas
même touché. J’aurais à nouveau violemment envie de mourir. J’ai déjà fait du mal, je ne suis pas chrétienne pour autant, pourtant je dois payer, en silence, relire mes stoïques, égrainer mes
chapelets de sentences sans aucun sens. J’en ai sûrement assez, pour l’heure.
La vie est un cabaret. Enchantée. Laissez vos soucis à l’extérieur.
J’ai décidé que je n’étais pas belle, et c’est ce prétexte que j’empoigne pour être malheureuse de
plein droit, pouvoir pleurer seule et sans aucun espoir de consolation, espérer dégager l’artère. Sais-tu comme cela fait souffrir de sentir toutes ses voies vitales rétrécir, sais-tu ce qu’il en
coûte de ne plus respirer ? Connais-tu les spasmes épuisants qui te compriment, te laissent pour morte et s’estompent pour revenir ? Bien sûr que mon corps n’est pas mon ami, il me
harcèle, me trahit, m’empoisonne, comment le trouver beau ? Quelle importance d’ignorer, de supporter, de transcender, de soigner, de parler à des gens gris dans des fauteuils usés de trop
de confidences si banales ? Aucune.
J’ai trop souvent voulu me fuir, maintenant je ne peux plus crier au loup.
Non, non pas question. Je suis en route maintenant, et je vais bien.
Pourtant, c’est plus simple que cela. Je suis trop proche du gouffre, je peux déjà apercevoir son
fond, sentir ce que ce sera de m’y briser les os. Si j’étais aimée par cet homme muet je saurais ne pas regarder la crevasse. Je saurais me tenir à cette main, en tirer ma puissance. Glacée à une
terrasse j’attends qu’un geste apporte le soleil. Il ne vient pas. Trempée sous la mélasse d’une pluie même pas franche, j’attends qu’on m’essuie et m’embrasse. J’attrape froid. Je marche
derrière une ombre, mes pas s’enchaînent en une éternité douloureuse dans cette rue venteuse, très longue, la plus longue de la ville, qu’il se retourne, qu’il me parle. Non. Il ne m’emmènera
pas. Je n’existe pas. Il ne sait même pas ce que j’en attends, il ignore, il choisit d’ignorer.
Plus un mot, plus une attention, plus une intention, rien. Je n’ai bientôt plus rien de cet homme qui
disparaît, satisfait d’avoir encore réussi à ne rien donner, rassuré de n’avoir aucune question à me poser. A se poser. Je sais trop bien pourquoi je les regarde, ces fissures, pourquoi je ne
peux plus les empêcher de croître.
Ce n’est rien, ce n’est rien que la vie ordinaire.
Soudain je n’ai plus 50 ans, je suis plus jeune que ça, et j’assiste à l’enterrement de mon propre
cœur. J’ai la voix rocailleuse d’une femme qui cherche à se faire entendre, et comprendre. Et qui a renoncé. Le syndrome de l’abandonnée. La laissée pour compte. Qui murmure une complainte
cuivrée à son reflet, fané mais encore digne. Le temps devient très important, la moindre minute avant l’effondrement est une bénédiction, encore debout, encore sage, et pourtant puissamment
ravagée par des tempêtes internes.
Je vous aime beaucoup, ce n’étaient que des mots, certes, mais réjouissants.
Je regarde la constellation factice de la moquette de cette bibliothèque, perdue, criblée, il ne faut
pas pleurer, idiote, comment l’expliquer ensuite, car il demandera, peut-être. Ou bien il ne demandera pas et te regardera sans aucune expression, et n’est-ce pas plutôt par crainte de cette
indifférence gênée que tu ravales finalement ces ganglions ? J’arpente alors des rayons de livres, cherchant sous quelle étiquette il fera bon respirer, quelles tranches me feront reprendre
mes esprits.
Enfin, je réussis. Je saisis un ouvrage, et les nuages se dissipent, j’imagine alors être tirée
d’affaire, je le regarde, je me fonds dans ce regard de pierre et j’oublie dans l’instant que je ne suis pas aimée, parce que je n’ai aucune solution pour l’être.
Il n’a rien dit, rien relevé, rien mentionné. Il a à peine bougé.
Reste calme, tu l’as déjà dit, tout ça tu l’as déjà dit. C’est vain.
Soudain, je suis couchée sur la route.
Retour chariot. Phrases solidaires.
Je te suivais, encore, tu ne m’entendais pas, mon dur impénétrable, si tu savais combien je t’aimais
avant même que je ne souffre pour toi, quand tu étais là, sous les mouettes, que je n’en revenais pas d’être encore contre toi, libérée, fière et enfin belle, donc. Cette douce illusion que
j’avais sciemment implantée dans mon noir, ce diamant qui m’irradiait, parce que tu me regardais, me considérais, dans mes rêves encore imperméables. Avant que le doute ne s’en
mêle.
Je serais gentille, tu sais, même si je tombe, si je suis débordée, je serais
sage.
Soudain je suis couchée sur la route, donc. J’ai tenté d’appeler sans voix et enfin, après un effort
démesuré pour arracher mes pieds du bitume, j’ai lentement glissé joue contre terre, je sens encore les grains du goudron mouillé et froid s’incruster dans ma peau, je te vois sans t’entendre me
dire de me relever, appeler des gens, ne pas savoir quoi faire. Je t’embarrasse, à ne pouvoir plus bouger. Je sens bien que les larmes sur mon nez sont de trop, tu tapes dans mes jambes et tu
finis par sourire et t’en aller.
Je suis magnifique, peu importe ce qu’ils en disent, c’est sûr.
Soudain, dans une maison en bois, elle ouvre la porte. Je la vois enfin. L’autre. Que je crains et
respecte à la fois, celle qui contient tes heures, tes années. Elle me demande qui je suis et je mens. Je ne suis personne. Mais ça c’est la vérité. Pourtant je lui dis que je suis de ta famille.
Toi tu es déjà sorti. Et puis je lui dis que non, ce n'est pas vrai. Et je pense qu’elle comprend. Je lui dis de ne pas partir, elle a la voix douce et chaude, elle est déterminée, forte, jamais
méchante, elle me regarde sans condescendance ("Crois-tu être la seule, où crois-tu que tu vas ?") et je la suis pendant qu’elle s’enfonce dans les marais. Je promets de te la
ramener. Je ne vois bientôt plus qu’une fleur bleue sous le vent, plantée dans le sable sale, menacée par les eaux montantes. Je la cueille, et je te la donne. Toujours toi.
Soudain…
Soudain…
Qui va te dire quand ce sera trop tard ? Qui va te dire que les choses ne sont pas si
formidables ?Qui va te ramener chez toi, ce soir ?
Soudain tu es obscène, cruel, toujours plus distant, définitivement insaisissable.
Nous marchons dans une foule compacte, fluctuante, des visages en émergent, inconnus, menaçants. Tu
t’approches d’une fille, tu me dis que tu vas la toucher, je fais mine de trouver ça normal. Elle refuse, alors tu te dégages de mes bras violemment et tu me dis que ce soir tu ne dormiras pas.
Tout ceci est de ma faute.
J’essaye de faire un collier avec trois perles, j’essaye de ne pas entendre tes mots meurtriers. Ma
peau, c’est un autre qui finit par la caresser, sans entrain. Moi je regarde mes fissures, je les recense, appose ton nom au-dessus d’une nouvelle encoche. J’ai tatoué mes souvenirs dans une
chair instable, espérons que le tien vieillira bien.
Le cœur brisé, le corps en veille, c’est certain, il est plus facile de vivre.
Tu n’aimes la douleur que lorsque qu’elle ne fait pas mal, je ne suis pas le docteur, tu devrais
le savoir. Et réveille-toi.
Le voisin pousse un gémissement étrange, et j’ouvre les yeux, découragée. La lumière brutale et trop
blanche m’accueille en me giflant. Il pleut encore, évidemment. Pourtant je n’ai pas rêvé, non.
La douche est cassée, mon téléphone n’a rien à me dire, et je sens qu’il va falloir faire quelque
chose. Je regarde le plafond, ce plafond du dimanche. J’ai encore le goût du goudron dans la bouche, la sueur de la foule, ton image froide qui s’évapore dans ce marais et l’envie incessante de
pleurer.
Et puis, soudain, rien pour me contredire.
It will be alright, it will be fine, ‘cause it’s nothing more than ordinary
life
Alors bordel, debout, et remonte un peu ton sourire, on dirait un Picasso période déstructurée…
C'est vous qui le dites...