Lundi 21 décembre 2009 1 21 /12 /2009 16:32

turner-pecheur

Prudence (IVe siècle) et Claudien (Ve siècle) sont les deux derniers poètes de l’Empire romain.

Le premier, chrétien, a consacré toute son œuvre à cette religion naissante et laissé quelques magnifiques textes à la gloire du Christ, dont le noir Hamartigenia (De l’origine du mal). Le second, dernier païen lettré de l’Empire à la Cour d’Honorius, écrivait des poèmes politiques, des invectives et quelques chants dits mineurs aux sujets d’apparence plus légers.

Plus qu’une pertinente mise en regard d’auteurs qui se répondraient, je donne ci-dessous simplement de quoi goûter à la sombre évocation de Temps funestes par chacun de ces auteurs, dans son style propre.

 

Les éléments eux-mêmes déchirent aussi le pacte ferme qui les maintenait, et franchissent les bornes qui leur avaient été assignées ; ils entrainent et renversent tout, ils ébranlent l’univers de leur force qui ne connaissent plus de lois. La lutte des aquilons brise les bois ombreux, les tempêtes excessives déracinent et abattent les forêts. D’autre part le fleuve en furie fait sauter ses eaux torrentielles par-dessus les rives qui le contenaient, barrières que Dieu lui avait fixées, et il vagabonde au loin en maître dans les campagnes qu’il dévaste.

Cependant le Créateur n’avait pas mis une telle rage dans tous ces éléments quand ils naquirent ; c’est la licence effrénée du monde qui a rompu les digues et bouleversé les lois paisibles.

 

Prudence, Hamartigenia (traduit par M. Lavarenne) in Tome II, Les Belles Lettres, 1961, p51.

 

 

Si un jour [le poisson-torpille] absorbe de la nourriture qui camoufle l’airain,

Et sent qu’il est retenu par l’hameçon recourbé,

Il ne se dégage pas ni n’essaie de l’arracher d’une vaine morsure,

Mais par ruse, il se rapproche pour se joindre à la noire ligne

Et se souvient du pouvoir que sa capture lui confère;

Et sur toute la surface de la mer, une noire secousse

Se répand de ses veines empoisonnées.

Sa  puissance se propage en haut de la ligne,

Et quitte les flots pour paralyser le pêcheur à distance.

L’horreur effrayante jaillit des profondeurs marines,

Et grimpant le long de la ligne pendante,

Elle en traverse les nœuds avec un froid mystérieux,

Et encercle la main triomphante de sang coagulé.

Le pêcheur rejette à la mer un fardeau funeste, et une proie rebelle;

Et il rentre chez lui, bredouille et sans canne à pêche.


Claudien, Chants mineurs, 9.

 

Traduction inédite et gracieusement cédée par Geneviève Moreau-Bucherie.

Œuvre complète traduite chez Paléo, 2003.

Publié dans : Stylet et tablette : Textes, hommes des sources
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Vendredi 18 décembre 2009 5 18 /12 /2009 22:53
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Si tu regardes bien sous les lumières qui s’affolent contre les pierres, à travers la vitre teintée du bus, tu les vois tous sans le son, et tu comprends mieux en quoi tu leur ressembles, en dépit de tout.

Elle, elle a des absences immodestes. Elle se fait si rare qu’on la suspecte de n’être qu’éther.

Lui, il fond sous son regard, intègre la façade. Il a l’air si crevé, il en soupire les poings dans les poches. Elle rentre un peu son cou, en souriant toute seule. Il fait froid, elle s’en fout. C’en est frappant d’évidence : ils ont parfaitement le droit de vivre. Ensemble. Tu reconsidères derrière ta vitre, l’ensemble.

Non. Non, plus d’ensemble mensonger, il ne faut jamais les croire ensemble, pas cette fois. Elle se laissa glisser doucement sous l’eau dans l’espoir d’y laisser, bien au fond, cet égarement. Il n’y a que l’eau qui me recouvrira, sous l’eau je ne peux pas crier. Elle sourit, relâcha une grappe d’air et revint doucement faire surface.

 

Il sortit rapidement ses mains du bain, pestant en secouant ses manches trempées, embrumé et contrit. Elle l’avait voulu, il en demeurait sûr. Elle l’avait attiré dans la pièce, éteint la lumière, et fait couler l’eau. Il s’assit contre le mur, vidé. Pitié, se dit-il. Sa peau fuyait sous mes attentes, mais quand j’ai enfin pu la saisir, j’y ai laissé des marques qui ne partiront jamais. Je ne voyais qu’elle, et les cercles concentriques qu’elle formait d’une seule parole sur les convives. Je suis fait comme un rat.

L’eau était tiède, maintenant, une main aux ongles parfaits flottait fripée.

 

« Je ne veux pas les voir », prononça-t-il doucement, les yeux vitreux, se laissant glisser par terre contre la porte.

« Il y a eu ce moment, sous le tunnel, où j’ai vu lézarder sur le mur de tags tristes une rapide fracture, elle suivait folle la cadence du train, elle ne se laissait pas distancer. Le mur fissurait en suivant mon wagon. Il s’éventrait et les trombes surgissaient, les eaux, comprends-tu, se refermaient derrière lui ! C’est impossible pensai-je, et même grotesque. Et pourquoi pas les sauterelles ? Je nous voyais engloutis. »

Elle ne bougeait pas. Pas un de plus, se dit-elle. Il y en a eu trop déjà alors qu’elle n’en voulait qu’un seul. Les cadavres qui s’entassent sur ses souvenirs ne lui laissent déjà plus de répit. Il est le dernier, se dit-elle calmement, irréversiblement résolue.

 

« Non, non, bien sûr rien de tout cela n’est arrivé, reprit-il. Je suis descendu à la station habituelle avec la farouche volonté de ne plus rien leur passer.

- Coco, je ne suis pas morte, je t’écoute, répondit-elle du fond de sa torpeur, balançant doucement la tête vers lui, trempée, le tissu collé à la poitrine, le maquillage luisant et défait. Moi non plus je ne veux plus les voir. Remets tes mains sur moi. »

Il se traîna vers la baignoire et s’exécuta mollement, essayant d’appuyer sur sa chair furtive. Derrière la porte, des rires et des lumières filtraient. Contre la minuscule fenêtre au verre déformé, plaquée sous le plafond, la pluie se brisait en régulier ressac.

« Tu l’as cherché, tu es une belle connasse. Et j’ai encore trop bu. Je me sens plein et tendu, chaud, ralenti. » Elle rit doucement, les yeux fermés, jouant à reproduire avec les pans de sa jupe le mouvement ample et gracieux des algues sur un rocher. Il se pencha alors pour l’embrasser furtivement, préoccupé, et se redressa péniblement.

« Encore, allez, gémit-elle.

- Certainement pas. Et tu vas prendre froid. Sors de là.

- C’est Paris sous les eaux, lui répondit-elle goguenarde en attrapant sa main. Je pourrais rester ainsi toute la soirée, à attendre de me dissoudre sous tes doigts.

- Allez, sors. Ils vont finir par frapper. N’empêche, je suis sûr d’avoir vu ce mur fissurer. À cette heure si cela se trouve, la ligne entière s’est déjà effondrée dans une nappe phréatique.

- Mais non. Elle tangue mais ne sombre pas.»

Il hocha la tête, tenta de rétablir une mèche derrière ses oreilles.

Ils ouvrirent la porte, trempés, défaits, envisagèrent en se regardant l’étendue du désastre et s’en retournèrent hilares à la table de leurs hôtes stupéfaits.




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Samedi 12 décembre 2009 6 12 /12 /2009 22:33

 



« Cela va dégénérer à un point que vous n’imaginez même pas. »

Albert Dupontel, Enfermés dehors.

 

Alors déjà l’on m’objectera que ce n’est pas une brève de libraire à proprement parler mais de coiffeur. Certes. C’est absolument la même chose, si vous  voulez mon avis. Nous faisons tous relativement le même métier, déshonorant et sacrificiel, pour peu qu’il soit admis communément sous l’égide Commerce.

« Sorry, we’re open » disait l’écriteau à l’entrée. C’est exactement cela.

Je n’oserais pour autant plonger mes mains dans les toisons déprimées d’autant de personnes en une seule journée que ces artisans capillaires ne se l’infligent, je suis donc d’une certaine manière admirative, bien qu’effarée.

Le salon est typé, c’est le moins qu’on puisse dire.

N’y circulent que des James Dean en plastique, des Dita von Teese sans particule, des filles de Chantal Lauby tristes et sans chewing-gums, quelques chanteurs d’Indochine en plus vieux encore et autres princes pédérastes rutilants et bruyants. Oui, je connais mes classiques, j’en suis parfaitement désolée.

Et au milieu coule une rivière et son lot de faunes à dreadlocks, les Maldécidés, les Égarés, arborant la guenille de la Misère détournée, essayant faiblement de jeter dans ce beau monde huilé d’industriels codes rodés leur bombe artisanale fabriquée au fond des caves de leurs squats du 16e arrondissement.

J’entre ici (Jean Moulin), l’œil mouillé et le cœur battant : je rejoins mes semblables de temps reculés et éteints, alors que la vingtaine acnéique et irascible j’évoluais, charbonneuse, piquée de métal et sanglée de matières tout aussi honorables, n’en doutez pas, que celles qui recouvrent ces étranges objets – des livres, semble-t-il, façonnés dans les ateliers de Famot ou Jean Bonnot.

Rammstein aux platines, au mur quelques posters de films à voir absolument, que j’ai déjà tous vus, il y a fort longtemps, et dont je ne me souviens pas d’un strict plan. Des films d’auteurs rock n’roll, le genre étant tenu en otage depuis Hedwig And The Angry Inch par la caste homosexuelle anglo-saxonne. Vous comprenez, Twenty Four Hour Party People, Mysterious skin, Tarnation ou autre Party Boys, c’est déjà rétro, c’est même l’Antiquité du cinéma : 2003-2004. Des films durs. Dérangeants. Tout le monde ne meurt pas dans les toilettes d’une boîte de Manchester avec un éphèbe et une aiguille plantés dans le séant. Il faut témoigner, avec de vrais gens, caméra à l’épaule, proche de la sueur du travailleur de nos mœurs sous-développées car incapables de comprendre à quel point il semble merveilleux de s’abrutir dans une fête perpétuelle à la gueule de bois so arty. Et aux lendemains aussi déchirants que leurs préservatifs.

Je me trouvais alors, ingurgitant ces œuvres, en très fâcheuse posture, j’en conviens. Je ne démérite pas d’avoir flétri un peu. Mais si je regarde bien, certains de mes comparses qui vomissaient par la fenêtre d’une voiture empruntée, se tatouaient négligemment « In memoriam 09/11 », analphabètes et fiers de l’être, posant des têtes de poulet sur des tombes à Jonzac, haut lieu de transgression pour étudiants nostalgico-alcooliques, s’enduisaient de bouse de vache avant de tenter mollement de violer ledit poulet pour finir dans une rivière glacée, phtisiques et pénitents, ces hommes au souvenir vif et éternel, secouant au-dessus de leurs têtes en hurlant leurs chapelets de prières à Satan, un pantalon souillé de leurs trop rapides excréments, achevant de repeindre les murs d’une maison-témoin, hilares échevelés aux crinières aussi heavy metal que les collants de leur femme achetés hier chez New Look maintenant que le temps se distord et qu’ils torchent leurs mômes, refusant d’en parler, si je regarde bien ces gothiques enchaînés, dansant comme des compas dans leurs bottes orthopédiques, me demandant de venir prendre une douche pour constater les suçons par milliers recouvrant leur verge esclave des succubes, dégainant pour rire un scalpel rouillé afin de marquer dans nos chairs un crucifix inversé, péniblement au courant de l’existence de Jésus mais farouchement décidé à lui opposer leur beau Diable, combats cosmiques s’arrêtant dans l’escalier où ils vociféraient « À mort le tuning, Elohim, Elohim ! » avant de s’excuser honteux et rougissant devant le voisin excédé qui menaçait de police ces intrépides chevaliers d’un Zodiaque mal ordonné, oui, si je les regarde, car j’étais là et j’ai tout vu – malheur à eux, alors qu’ils m’ont probablement donné les meilleures années de mon existence sous-terraine, en poussant ce jour la porte du salon de coiffure Buffy contre les hippies, je constate brutalement qu’ils ont tous bien changé.

La constante frappante, c’est le costume.

Ils sont tous déguisés. Je crains qu’ils ne soient même pas gays, derrière leurs crêtes sans cimes, à moins que cela ne soit l’inverse. Je crains que ces femmes aux résilles négligemment filés, n’aient plus d’obscur que d’être objets d’un désir qu’elles ne participeront pourtant plus à étancher sur la banquette arrière, ce qui serait le minimum avec le mal qu’on se donne pour mettre l’eau aux babines de nos chers loups à présent aussi parfumés que nous.

Ils ne sont même plus savamment ridicules, plantés dans leurs contestables passions, puisqu’à la moindre réflexion, plutôt que de pleurer de rage ou de se battre comme il arrivait encore que quelque Brandon Lee en pleine mue se le permette contre un salaud de soldat hitlérien rasé de frais mais confondant black metal et parade du IIIe Reich, à la moindre réflexion donc, ils enlèvent leur banane rockabilly pour les uns ou leurs escarpins Betty Page (pardon, Katty Perry) et nous assurent, gênés, qu’ils plaisantaient. Ils déshonorent la génération Actors Studio, et préfèrent à sa méthode d’immersion, quitte à ne jamais être autre chose que des personnages aux dialogues écrits, l’atelier associatif où l’on ne se rend que lorsque l’on n’a pas piscine.

Et moi, je dois choisir mon style, je dois me mettre sous la protection d’un de ces Seigneurs des Ciseaux (Un ciseau pour les gouverner tous), dont la puissance maléfique me hérisse les avant-bras, et je ne dois pas me tromper de choix. Mon costume en dépend. Toute ma vie, donc, telle que je m’apprête à ne pas l’assumer dans les bars sans alcool et les Cadillac sans ravins.

Je vous assure, certains instants de la vie d’une femme, du moins telle que je la définis, sont tout entier chargés des regards désapprobateurs de ceux qui sont morts sous les fusils pour nous permettre de pousser les portes de ces salons-là. Je tâcherai de m’en souvenir.

Kris (vu qu’il s’affiche ouvertement homo-folle, je suppose que cela s’écrit comme cela), donc, m’accueille, me défait de mes atours et entreprend de donner forme à mes cheveux. Je lui demande, non je l’implore, de trancher net et précis, promettant la peine de mort au prochain imprudent qui tenterait de me dégrader. J’envisage un compromis, diantre nous allons nous marier, et consens à désépaissir. Je me trouve à l’instant impressionnée de savoir écrire ce mot, comme s’il sourdait depuis mille ans dans le placenta de ma conscience.

Il me demande si j’ai remarqué que dans ses boutons de manchettes en nacre, on voit des têtes de mort. Fascinant. Il a donc même la lumière violette au plancher, en plus des caissons de basse dans le coffre. Je me retrouve donc collée aux boutons de manchette de cet énergumène, magnifiquement cintré dans une chemise de taille 12 ans, la cravate dorée assortie à ses chaussures. Je me dis subrepticement que s’il s’approche trop près de sa voisine dont la jupe n’excède pas en longueur ce que Kris consentira à me laisser comme frange, je verrai probablement dans les chaussures de mon coiffeur l’origine du monde.

Ce décor de cinéma, qui ferait saliver un Tarantino seul à concevoir que l’on se fasse couper les cheveux dans un coffee-shop, me laisse songeuse. Tout est calme. Un peu trop calme. Je repense au Truman Show. On a les pensées qu’on peut un samedi après-midi chez le coiffeur place d’une Bastille dont les fantômes devraient si je ne m’abuse commencer à s’impatienter.

Et soudain, soudain, Elohim peu rancunier exauce mes vœux.

Je vais l’avoir, finalement, ma fin du monde. Ma fin d’un monde, d’accord, d’accord.

La patronne de Kris, rugissante quarantenaire probablement navrée d’être tombée en disgrâce malgré des efforts notables de jeunisme poussé à un extrême puis l’autre, lui tombe dessus à bras raccourcis, faisant trébucher notre fier Gaulois du bouclier de sa ceinture très fin d’empire.

Il n’a pas coupé l’eau pendant le shampoing. C’est la deuxième réflexion après le papier qu’il a jeté pour rien. Terroriste. Inconscient. Dangereux nihiliste qui ne se soucie guère de l’ours polaire.

C’en est trop pour notre Héphaïstos ombrageux. J’assiste, émerveillée, au réveil du volcan.

Il se campe au milieu du salon, le temps et les bavardages s’interrompent, le vent vient effleurer les pans de sa blouse en coton biologique, conférant à l’ensemble une aura inquiétante de western périmé. J’entends le clic qui amorce le Kris, qui en une nanoseconde, nous souffle tout entiers, nous éparpille en milliers d’insectes de chair sur les vitres clignotantes de Noël.

Rideau. Lumière. « Pardon ! » Il se jette sur scène, lève les bras en l’air, apostrophe son public sidéré. « Pardon ! » donne-t-il de sa voix de ténor probablement pas vacciné à temps, ce qui est étonnant puisqu’il n’est pas écologiste. « Oui, pardon pour les avions ! » Nous nous regardons tous, soudés dans l’anxiété de devoir enfermer un fou. « C’est vrai, je le confesse, je prends l’avion ! Pardon, mille pardons – et je vous jure qu’il emploie emphatiquement et sciemment ces termes, je m’excuse de ne pas partir en vacances à pieds ! » À ce stade, je l’encourage en explosant de rire, alors que la patronne furieuse sous les regards vexés de ses clients bien ennuyés de combiner culture pop rock industrielle et préservation de la planète, ravale déjà son Botox, fuyant de la lèvre qu’elle mord pour ne pas se laisser emporter par un mot de trop. Allons-donc, ce serait vulgaire, nous ne sommes après tout que dans un salon néo-gothico-glam-destroy. Pourquoi pas du désordre, tant qu’on y est, en plus des boutons de manchettes Tim Burton ? Farces et attrapes, garçon ! Grand-huit et slip panthère, tu ne vas pas briser la sacro-sainte loi du rire et du divertissement en prenant mal mes piques moralisatrices, cela va sans dire, mais « pour rire », vous avez perdu la raison mon cher, remontez-donc votre masque on verrait presque vos yeux. Vous ne trouvez donc pas qu’on s’amuse follement, à se balancer des vacheries ayant l’air de ne point y toucher ?

« J’en ai marre, marre, marre, continue le Kris, lancé. Tous ces donneurs de leçon, qui parlent et qui ne font rien. Je m’en contrefous, à la fin, de l’eau qui coule, je travaille ! »

Quelle subversion, Kris, allons, allons, pensez à votre fond de teint qui risque de tourner sous la chaleur !

La patronne, tigresse en cette basse-cour de chapons, fulmine : « Oh tais-toi, Kris, retourne donc chez ta mère si cela ne te plait pas ici ». Avez-vous vu Pédale douce ? Nous voici en coulisses. De mieux en mieux.

Je ressors moqueuse, soit, mais parfaitement joyeuse. J’ai passé un excellent moment, mes tatouages, patte blanche pour rentrer, me dissimulaient parfaitement, permettant une observation confortable.

De plus la coupe est parfaite, j’ai le droit de n’être ni pin-up ni goule, je m’estime miraculée, car elle est de surcroît symétrique.

 

No Country For Old Men et son « Ok, I’ll be part of this world », me revient encore en mémoire.

Mais pas le livre, c’est étonnant. Il va falloir rentrer, tout ceci m’amuse au plus haut point mais ce haut point passé, mon ennui de n’être jamais surprise, encore moins bouleversée, me soumet résolument à l’appel de mon antre et de ses quelques lignes mouillées tendues par un Virgile dont le nom ne sert guère plus qu’à nommer un chihuahua de gothique pseudo-dantesque. La pêche, pourtant, est toujours bonne. Toujours veiller à ne pas dépasser le trait de craie de la marelle. On rigole, on rigole, et toute la bouteille y passe.

 

J’écris pour témoigner, car c’est notre devoir. Pour que jamais, dans les siècles à venir, nous n’oubliions les combats quotidiens qui jalonnèrent de leur violence insensée les moindres recoins de nos vies insoumises. J’écris pour que Kris, dans son immense accès de lyrisme téméraire, usant des mots comme jadis nos fiers Hector usaient des traits, pour que ses admirables semblables, unis dans leur sainte humanité, défiant de leurs ciseaux sacrés les cohortes de Samson, pour que ce salon, et la faune de ses initiés ne meurent jamais.

 

Et puis, il faut bien que nos chers moins de 25 ans lisent un peu, tombés par hasard sur ma page lors de leurs fructueuses recherches Google telles que « cowboys gays blog », « fessée sans culotte », « dépucelage saignant » ou autre « Envie incessante de pleurer ». Je le jure, ces recherches mènent ici. Et mon hébergeur, dans sa bonté toute transparente, ne manque jamais de m’en informer.

 

Bartleby les yeux ouverts, chroniqueur de livres tout de même un peu sérieux, s’exaspérait d’être sollicité par des élèves pour leurs exposés sur Ionesco.

 

Ben tu vois, cela pourrait être pire. Moi j'ai tous ceux qui ne savent même pas ce que c'est qu'un exposé, et prennent ma frange pour une invitation à les initier.

Pour rester polie, sans cela les moteurs de recherche vont encore s'affoler.

 

 

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Publié dans : La vie de libraire (brèves)
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Jeudi 10 décembre 2009 4 10 /12 /2009 19:44

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En vacances en Crète, il y a maintenant cinq ans de cela, je visitai l’étrange île forteresse fantôme de Spinalonga, dernière léproserie d’Europe, pensant tout au long de cette procession dans les ruines silencieuses et oppressantes au non moins angoissant film de Peter Weir, Pique-Nique à Hanging Rock, découvert lors d’une édition du Festival du Film International de La Rochelle, dont la programmation, envoûtante et souvent ténébreuse, n’en finit jamais de me ravir.

Je me demandais, ce jour, sans raison plus apparente que de fouiller le vieillot mais indispensable Peinture romantique de Marcel Brion, tombant sur quelques reproductions de ce cher William Turner, si j’étais capable, sans tricher, de n’avoir rien oublié de la puissance évocatrice des ruelles escarpées de Spinalonga, mêlées à l’onirique puissance des visions endiablées d’un film que je n’ai pas revu depuis peut-être huit ans.

Volonté de retenir, activation de la mémoire morte, valorisation du fonds.

Bon, et certes, un peu d’encyclopédie en ligne.


 

spinalonga


Le dernier être humain, lépreux cela va de soi, à trépasser sur Spinalonga fut un prêtre, en 1962. Pendant près de 60 ans, quelques centaines de lépreux vécurent en parfaite autarcie, à peine approvisionnés par voie de mer par des Crétois apeurés qui ne s’attardaient guère. Si l’île est ceinte d’une mer époustouflante de beauté, aux bancs de poissons qui jouent sous la coque du bateau qui nous y conduit, et toute chatoyante d’ocres lumineux et de verts intenses, les senteurs se chargeant de donner le relief à la trop belle carte postale, elle n’en demeure pas moins terrifiante, et habitée. Je n’ai pas su quitter ce sentiment d’angoisse claustrophobe, alors que le vide des structures abandonnées me sautait au visage, que le silence perturbé de bruissements me poussait véritablement dans le dos, et je me souviens exactement m’être trouvée alors dans un état d’esprit assez pathogène pour envisager de quitter le groupe en innocente balade pour finir de me perdre en ces lieux, y disparaître, m’y fondre, ou sauter de la muraille dans l’eau claire. Comme toujours je n’en fis rien, à part quelques mauvaises blagues pour exorciser l’ambiance. Lourde. Très lourde.


Ce n’est pas qu’il me semblât alors honteux d’avoir parqué ensemble ces lépreux, emmurés par la mer, leurs faciès meubles farouchement protégés du reste du monde. Les clubs de vacances ne proposent guère mieux. Les îles, en général, non plus.

Il se trouvait évidemment dans nos rangs quelques hypocrites pour se charger de s’indigner en repoussant la chaleur suffocante de leur éventail madrilène anachronique et sinistre, tout en pestant sur l’organisation qui ne pensait pas aux végétariens dans ses plateaux repas.

 

Mais le malaise prenait forme et ampleur à mesure que je voyais déferler nos lépreux rouges et pelés de ces clubs de vacances, auxquels, je ne devais jamais l’oublier, j’appartenais corps et âme en cette procession malade, dans les ruelles hantées par les multiples paires d’yeux des décomposés sous terre. Ce fut de ressentir la honte de fouler un sanctuaire comme on visite Auschwitz, sous une casquette insolée et saisi d’une unique envie de retourner à l’apéritif vespéral, tout en participant à souiller la moindre minute de silence qu’aurait au moins exigée la prudence.

 

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Personne ne retrouva les quatre jeunes filles de la pension religieuse égarées en 1900 lors d’un pique-nique à Hanging Rock, irrésistiblement attirées par ce massif de rocher, lieu de cultes aborigènes. Aucune explication ne put être donnée.

Je souris à la classification du film : drame/horreur/mystère.

Oui, drame/horreur car mystère.


Ce film est un film pénible, car traversé d’une pâle esthétique érotico-romantique toute Hamiltonnienne laissant préfigurer le mouillé Cercle des poètes disparus, esthétique accablée de la torpeur étouffante d’une Australie appréhendée sous les corsages serrés et les jupons multiples. Pour ne rien dire de l’austérité cléricale régissant ces jeunes filles blondes et empourprées de leurs hormones naissantes. Pénible mais contagieux, fiévreux. Je me souviens du vertige des crêtes rouges, tranchantes, sombres, sur lesquelles dansaient, folles herbes, jeunes flammes, les insolentes amoureuses immaculées en quête d’une seconde, une seule, de liberté.


Cette image générée comme peu d’autres ne s'effaça jamais plus de ma frêle conscience et force est de constater des années plus tard qu’elle reste intacte à illustrer le danger imminent.

Quatre d’entre elles s’aventurent trop loin dans ce paysage de soufre, englouti d’imperceptibles murmures convoqués par les rites ancestraux, elles n’en reviendront pas. Châtiment suprême ? Enlèvement, métamorphose ? Accident ?

L’amnésie de la seule revenante ne nous apprendra rien.

Le peur primitive de ne rien comprendre, de ne pouvoir savoir, d’être impuissant face à la roche muette et imposante, viendrait probablement en ce qui me concerne d’une de ces rencontres minérales au détour de la fausse langueur de cheminer, oisif et léger, vacant.

Car tout de même, que sont-elles devenues ?

 

J’ai cherché, à Spinalonga, la transe qui les avait saisies, ingénues fracturées, pour aller se jeter dans la gueule béante de la bête de pierre. J’ai immédiatement pensé les retrouver terrées dans une maison branlante de l’île, le visage dégradé, les yeux enfoncés sous le coup d’une horreur au relief trop concret, la voix brisée à jamais d’avoir dû taire leur secret.

J’ai pensé qu’en poussant la porte du monastère de l’île, le prêtre m’indiquerait un passage menant à Hanging Rock. Mais je ne fus pas élue, à mon grand désarroi, pour être initiée enfin aux plus infimes subtilités de ce monde. J’ai bien poussé des portes, ressenti l'effroi, imaginé les ombres. Je n’ai rien vu de spécial ce jour-là, à Spinalonga, entre les groupes benêts qui la trouvaient si belle.

 

Spinalonga, Hanging Rock.

Mais pourquoi avais-je alors rapproché ces deux lieux ? Pourquoi y repenser soudainement aujourd’hui, ébahie devant les marines d’Aivazovski, qu’entretemps je retrouve ?

 

Drame et horreur : mystère.

 

Addendum

Je n’ai pas trouvé trace non plus d’une créature-littérature que ces lieux atteints et reculés auraient engendrée. Je paierais cher le renseignement, avis aux philologues.


 

 


Publié dans : Cinéma cinéma
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Samedi 5 décembre 2009 6 05 /12 /2009 20:38

Celui qui commence l’héroïne après avoir vu Trainspotting, se suicide après avoir écouté Judas Priest ou tue après avoir vu Tueurs nés n’est pas une victime. C’est un triste crétin de suiveur qui ne lit pas assez de bons livres et cherche des excuses au bien mauvais endroit.

(Notice d’emploi)


 





 

Lecture croisée autour de :

 

Aldous Huxley, Jaune de Crome, 10-18, 1981 (première édition 1920).

 

Si vous possédez dans vos trésors un exemplaire de Jaune de Crome, eh bien encadrez-le comme une relique, car il n’existe plus. L’on préfère nous bourrer jusqu’à la nausée du Meilleur des mondes, intéressant, je ne dis pas, comme curiosité d’anticipation, mais parfaitement mineur à côté de ce Jaune, ou autre Contrepoint, qui s’inscrit dans mes chairs comme l’un des meilleurs romans à portraits psychologiques de notre feu XXe siècle. Et qui est également épuisé depuis belle lurette.

 

Et :

 

Erich Maria Remarque, À l’ouest rien de nouveau, LGF, 2009 (première édition1929).

 

Très court mais magistral cri de bête blessée. Qu’importe que l’auteur n’ait lui-même été au front que deux semaines avant de se vautrer dans les réjouissances mondaines d’une Allemagne vexée, préparant sa revanche. Son cri infuse et perdure, et déchire ce jour-même nos yeux. Pour ne rien dire du cœur, qui n’en est pourtant pas à sa première raclée.

 

 

En temps de guerre, il y a ceux qui se battent et ne reviennent jamais vraiment du front, et il y a ceux qui ne sont jamais partis mais compatissent, en tirant sur leurs cigares, en pelotant les poitrines blanches des donzelles sous les tonnelles, croyant refaire le monde, y contribuant en survivant. Portes ouvertes, nous sommes d’accord.

Il n’y a que deux sortes d’hommes. Le soldat et l’écrivain. L’homme complet et profondément utile puisqu’il faut l’être, est la somme des deux. Ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre ne méritent aucunement leur titre.

Il n’existe, à mon modeste sens, qu’une littérature capable de nous parler à tous, de nous mettre d’accord, de faire cesser les jérémiades sans fin des futurs obsolètes néo-post-machins.

La littérature de guerre. Portes ouvertes ?

 

Denis a 19 ans et se rêve poète. Il arrive à Crome pour quelques semaines de vacances au cours desquelles il va beaucoup discuter. Il ne va même faire que cela. Mais son brio irrite les convenances, et sa mue le dénude, l’affaiblit, et le perd. Rien ne se passe, mais déjà Denis disparaît, n’est plus là.

À l’ouest, pourtant, l’on se bat « pour de vrai » avec rage, c’est la Première. La puissance inenvisageable de son feu nouveau détériore jusqu’aux cœurs les plus durs.

Paul Bäumer a 19 ans. Ses camarades de classe et lui-même, souci patriotique oblige, s’engagent volontairement. Ils y sont, ils y restent. Foutus Français. Calcinés tous ensemble.

 

« Les droites parallèles, songea Denis, ne se rencontrent qu’à l’infini. Il pourrait bien parler à tout jamais du sommeil, charmeur de soucis, et elle, de météorologie, jusqu’à la fin des temps. Établit-on jamais un contact avec n’importe qui ? Nous sommes tous des droites parallèles. Jenny était simplement un peu plus parallèle que la plupart d’entre nous. » 

Jaune de Crome,  p 31.


« Ils écrivaient, ils parlaient encore, et nous, nous voyions des ambulances et des mourants ; tandis que servir l’État était pour eux la valeur suprême, nous savions déjà que la peur de la mort était la plus forte. Malgré cela nous ne devînmes ni émeutiers, ni déserteurs, ni lâches (tous ces mots-là leur venaient si vite à la bouche !) ; nous aimions notre patrie tout autant qu’eux et lors de chaque attaque nous allions courageusement de l’avant ; mais déjà nous avions appris à faire des distinctions, nous avions tout d’un coup commencé de voir et nous voyions que de leur univers rien ne restait debout. Nous nous trouvâmes soudain épouvantablement seuls – et c’est tout seuls qu’il nous fallait nous tirer d’affaire. »

 

« Pour moi, le front est un tourbillon sinistre. Lorsqu’on est encore loin du centre, dans une eau calme, on sent déjà la force aspirante qui nous attire, lentement, inévitablement, sans qu’on puisse y opposer beaucoup de résistance. Mais de la terre et de l’air nous viennent des forces défensives, surtout de la terre. Pour personne, la terre n’a autant d’importance que pour le soldat. […] Une partie de notre être, au premier grondement des obus, s’est brusquement vue ramenée à des milliers d’années en arrière. C’est l’instinct de la bête qui s’éveille en nous, qui nous guide et qui nous protège. Il n’est pas conscient, il est beaucoup plus rapide, beaucoup plus sûr et infaillible que la conscience claire ; on ne peut pas expliquer ce phénomène. Voici qu’on marche sans penser à rien et soudain on se retrouve couché dans un creux de terrain et l’on voit au-dessus de soi se disperser des éclats d’obus, mais on ne peut pas se rappeler avoir entendu arriver l’obus, ni avoir songé à se jeter par terre. Si l’on avait attendu de le faire, l’on ne serait plus maintenant qu’un peu de chair çà et là répandu. C’est cet autre élément, ce flair perspicace qui nous a projetés à terre et qui nous a sauvés sans qu’on sache comment. Si ce n’était pas cela, il y a longtemps que, des Flandres aux Vosges, il ne subsisterait plus un seul homme.

Quand nous partons, nous ne sommes que de vulgaires soldats, maussades ou de bonne humeur et, quand nous arrivons dans la zone où commence le front, nous sommes devenus des hommes-bêtes. »

À l’ouest rien de nouveau, pp 18, 54.

                                                                                                              

« – En cet instant même, poursuivit-il, il se passe les horreurs les plus épouvantables dans tous les coins du monde. Il y a des gens qui se font écraser, taillader, désentripailler, mutiler ; leurs cadavres pourrissent et leurs yeux se décomposent avec le reste. Des hurlements de douleur et de peur vibrent à travers l’air, à la vitesse de trois cent trente mètres par seconde. Après s’être propagés pendant trois secondes, ils sont parfaitement imperceptibles. Ce sont là des faits lamentables ; mais en jouissons-nous moins de la vie ? Non, bien certainement. Nous éprouvons de la sympathie, sans doute, nous nous représentons en imagination les souffrances des nations et des individus, et nous les déplorons. Mais après tout, qu’est-ce que la sympathie et l’imagination ? Bien peu de chose, à moins que la personne pour qui nous éprouvons de la sympathie ne soit impliquée de près dans nos affections ; et même alors, elles ne vont pas bien loin. Et c’est là une bonne chose ; car si l’on avait l’imagination assez vive et une sympathie suffisamment sensible pour comprendre et ressentir véritablement les souffrances d’autrui, on n’aurait jamais un instant de tranquillité d’esprit. Une race véritablement sympathique ne connaîtrait seulement pas la signification du bonheur. Mais heureusement, comme je l’ai déjà dit, nous ne sommes pas une race sympathique. Au début de la guerre, je croyais que je souffrais réellement, par l’imagination et la sympathie, avec ceux qui souffraient physiquement. Mais au bout d’un mois ou deux, je fus obligé de reconnaître qu’il n’en était rien ».  

Jaune de Crome, p 142.

 

« Les cris continuent. Ce ne sont pas des êtres humains qui peuvent crier si terriblement. Kat dit : “chevaux blessés. ”

Je n’ai encore jamais entendu crier des chevaux et je puis à peine le croire. C’est toute la détresse du monde. C’est la créature martyrisée, c’est une douleur sauvage, et terrible qui gémit ainsi. Nous sommes devenus blêmes. Detering se dresse : “Nom de Dieu ! achevez-les donc !” […] Detering va et vient en pestant.  “Je voudrais savoir le mal qu’ont fait ces bêtes.” Ensuite, il revient sur le même sujet. Sa voix est émue, elle est presque solennelle lorsqu’il lance : “Je vous le dis, que des animaux fassent la guerre, c’est la plus grande abomination qui soit !”»

À l’ouest rien de nouveau, pp 59, 61.

 

« On est toujours seul dans la souffrance ; c’est là un fait déprimant quand on se trouve être celui qui souffre ; mais il rend possible le plaisir pour le reste du monde. »

Jaune de Crome, p 142.

                                                                                                                    

Toutes les voix du monde, dans ce réseau de citations croisées se répondent au hasard, se mettent en place, permettent de respirer les odeurs de leurs corps enveloppant les pierres éclatées qui, à terre, elles, ne pourrissent pas. Paul enjambe les mutilés, regarde ses camarades tomber, s’épaissit, devient imperméable aux vues, ne saigne de toutes ses veines que lorsque la douceur cruelle du retour au village, en permission, l’écorche et l’isole, homme-bête qu’il a fini par ne plus savoir quitter. Aucun retour possible. La guerre est une école pour ceux qui avaient déjà une vie, qu’ils réintègreront tout au plus noircis et abîmés. Mais à 19 ans, l’on n’a aucune vie à défendre, à revendiquer, à laquelle se raccrocher. Les trop jeunes survivants sont aussi terminés que les troncs de leurs compagnons arrachés de leurs jambes par les mines et qui siègent, épouvantails grotesques, sur les branches des arbres.

Ils se couchent et crient leurs secrets à la terre, avant d’y retourner.

Paul, engagé volontaire, a signé simplement sa perte, dans tous les sens du terme. Aucun besoin de métaphores.

 

«  - C’est la pierre de touche de l’esprit littéraire, dit Denis : le sentiment que les mots possèdent un pouvoir. […] Avec des mots appropriés et harmonieux, les magiciens ont extrait des lapins de chapeaux vides, et des esprits, des éléments. Leurs descendants, les littérateurs, poursuivent le même procédé, emboîtant leurs formules verbales les unes dans les autres, et tremblant de délice et d’effroi devant le pouvoir du sortilège achevé. Tirer des lapins de chapeaux vides ? Non, leurs sortilèges sont d’une puissance plus subtile, car ils suscitent des émotions chez les cerveaux vides. »

Jaune de Crome, pp 189-190.

 

Denis regarde et écoute beaucoup cette assemblée de l’aristocratie anglaise qui goûte, insouciante, aux délices de la campagne. Il pense à sauter du haut de la tourelle. Il regarde cette femme-arbre qui ne comprend pas que son poème lui est dédié. Il se détache, imperceptiblement, sombre dans la douce démence de la mélancolie, qui n’est autre que l’état de ceux qui ont raté leur mort. Denis, courageux, héroïque dans sa vision romancée mais accrue des rouages de son univers, entend forger de ses mots rimés le miroir parfait qui rendra aux autres le plus pur reflet. Extra-lucide, il échoue à se faire comprendre, entendre, lire. Il s’enferme, impuissant à les inverser, dans la construction de ses discours, et finit par devoir précipiter son départ de Crome, promis à la solitude et aux errances de ses amours frustrées. Euripide a chanté en son temps le tourment de devoir vivre au détriment des morts. Pour Bäumer –Alceste, celui qui se sacrifie, la mort est une évidence, elle vient mettre le terme à d’inutiles mais irréversibles souffrances. Pour Denis- Admète, celui qui reste, vivre est un devoir, eu égard à ceux qui nourrissent la terre, mais vivre est une damnation, un supplice, le mauvais choix à assumer.

 

« Tant que nous devons rester en campagne, les jours de front, lorsqu’ils sont passés, tombent comme des pierres au fond de notre être parce qu’ils sont trop lourds pour que nous puissions aussitôt les méditer. Si nous le faisions, ils nous anéantiraient, car j’ai déjà remarqué ceci : les horreurs sont supportables tant qu’on se contente de baisser la tête, mais elles tuent, quand on y réfléchit. »

 À l’ouest rien de nouveau, p 124.

 

Le poète et le soldat, l’homme complet se délite et disparait. Nous restons face à nos insuffisances, mais forts d’une expérience narrée, certes, mais sacrée, et plus réelle que le plus intense reportage. En refusant de meurtrir sa chair mais en s’infligeant la blessure profonde de tout décrire, de ne rien oublier, le poète gagne sa médaille. En refusant de se taire ou de reporter, mais en écrivant, le soldat se mue en une créature surnaturelle, et défie de son imputrescible plume les canons lourds et vulgaires. L’on y verra les métaphores qu’on voudra. Nos hommes, à cette heure, volent déjà bien au-dessus de nos petites exégèses.

 

« Les contacts humains n’ont été tellement prisés dans le passé que parce que la lecture n’était pas un talent répandu, et que les livres étaient rares et difficiles à reproduire. Le monde, il faut vous en souvenir, ne commence qu’à peine à sortir de l’analphabétisme. A mesure que la lecture deviendra de plus en plus habituelle et répandue, un nombre sans cesse croissant de gens découvriront que les livres leur donnent tous les plaisirs de la vie sociale, sans rien de son intolérable ennui. A présent, les gens en quête de plaisir ont naturellement tendance à se regrouper en vastes troupeaux et à faire du bruit ; dans l’avenir, leur tendance naturelle sera de rechercher la solitude et le silence. L’étude qui convient à l’humanité, ce sont les livres. »

 Jaune de Crome, p 256.

 

« Nous sommes délaissés comme des enfants et expérimentés comme de vieilles gens ; nous sommes grossiers, tristes et superficiels : je crois que nous sommes perdus. »

À l’ouest rien de nouveau, p 112.

Publié dans : L'humanité mise à mal: témoins de guerre
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