« Cela va dégénérer à un point que vous n’imaginez même
pas. »
Albert Dupontel, Enfermés dehors.
Alors déjà l’on m’objectera que ce n’est pas une brève de libraire à proprement
parler mais de coiffeur. Certes. C’est absolument la même chose, si vous voulez mon avis. Nous faisons tous relativement le même métier, déshonorant et sacrificiel, pour peu qu’il soit
admis communément sous l’égide Commerce.
« Sorry, we’re open » disait l’écriteau à l’entrée. C’est
exactement cela.
Je n’oserais pour autant plonger mes mains dans les toisons déprimées d’autant de
personnes en une seule journée que ces artisans capillaires ne se l’infligent, je suis donc d’une certaine manière admirative, bien qu’effarée.
Le salon est typé, c’est le moins qu’on puisse dire.
N’y circulent que des James Dean en plastique, des Dita von Teese sans particule,
des filles de Chantal Lauby tristes et sans chewing-gums, quelques chanteurs d’Indochine en plus vieux encore et autres princes pédérastes rutilants et bruyants. Oui, je connais mes classiques,
j’en suis parfaitement désolée.
Et au milieu coule une rivière et son lot de faunes à dreadlocks, les Maldécidés,
les Égarés, arborant la guenille de la Misère détournée, essayant faiblement de jeter dans ce beau monde huilé d’industriels codes rodés leur bombe artisanale fabriquée au fond des caves de leurs
squats du 16e arrondissement.
J’entre ici (Jean Moulin), l’œil mouillé et le cœur battant : je rejoins mes
semblables de temps reculés et éteints, alors que la vingtaine acnéique et irascible j’évoluais, charbonneuse, piquée de métal et sanglée de matières tout aussi honorables, n’en doutez pas, que
celles qui recouvrent ces étranges objets – des livres, semble-t-il, façonnés dans les ateliers de Famot ou Jean Bonnot.
Rammstein aux platines, au mur quelques posters de films à voir absolument, que
j’ai déjà tous vus, il y a fort longtemps, et dont je ne me souviens pas d’un strict plan. Des films d’auteurs rock n’roll, le genre étant tenu en otage depuis Hedwig And The Angry Inch
par la caste homosexuelle anglo-saxonne. Vous comprenez, Twenty Four Hour Party People, Mysterious skin, Tarnation ou autre Party Boys, c’est déjà rétro, c’est
même l’Antiquité du cinéma : 2003-2004. Des films durs. Dérangeants. Tout le monde ne meurt pas dans les toilettes d’une boîte de Manchester avec un éphèbe et une aiguille plantés dans le
séant. Il faut témoigner, avec de vrais gens, caméra à l’épaule, proche de la sueur du travailleur de nos mœurs sous-développées car incapables de comprendre à quel point il semble merveilleux de
s’abrutir dans une fête perpétuelle à la gueule de bois so arty. Et aux lendemains aussi déchirants que leurs préservatifs.
Je me trouvais alors, ingurgitant ces œuvres, en très fâcheuse posture, j’en
conviens. Je ne démérite pas d’avoir flétri un peu. Mais si je regarde bien, certains de mes comparses qui vomissaient par la fenêtre d’une voiture empruntée, se tatouaient négligemment « In
memoriam 09/11 », analphabètes et fiers de l’être, posant des têtes de poulet sur des tombes à Jonzac, haut lieu de transgression pour étudiants nostalgico-alcooliques, s’enduisaient de
bouse de vache avant de tenter mollement de violer ledit poulet pour finir dans une rivière glacée, phtisiques et pénitents, ces hommes au souvenir vif et éternel, secouant au-dessus de leurs
têtes en hurlant leurs chapelets de prières à Satan, un pantalon souillé de leurs trop rapides excréments, achevant de repeindre les murs d’une maison-témoin, hilares échevelés aux crinières
aussi heavy metal que les collants de leur femme achetés hier chez New Look maintenant que le temps se distord et qu’ils torchent leurs mômes, refusant d’en parler, si je regarde bien
ces gothiques enchaînés, dansant comme des compas dans leurs bottes orthopédiques, me demandant de venir prendre une douche pour constater les suçons par milliers recouvrant leur verge esclave
des succubes, dégainant pour rire un scalpel rouillé afin de marquer dans nos chairs un crucifix inversé, péniblement au courant de l’existence de Jésus mais farouchement décidé à lui opposer
leur beau Diable, combats cosmiques s’arrêtant dans l’escalier où ils vociféraient « À mort le tuning, Elohim, Elohim ! » avant de s’excuser honteux et rougissant devant le voisin
excédé qui menaçait de police ces intrépides chevaliers d’un Zodiaque mal ordonné, oui, si je les regarde, car j’étais là et j’ai tout vu – malheur à eux, alors qu’ils m’ont probablement donné
les meilleures années de mon existence sous-terraine, en poussant ce jour la porte du salon de coiffure Buffy contre les hippies, je constate brutalement qu’ils ont tous bien
changé.
La constante frappante, c’est le costume.
Ils sont tous déguisés. Je crains qu’ils ne soient même pas gays, derrière leurs
crêtes sans cimes, à moins que cela ne soit l’inverse. Je crains que ces femmes aux résilles négligemment filés, n’aient plus d’obscur que d’être objets d’un désir qu’elles ne participeront
pourtant plus à étancher sur la banquette arrière, ce qui serait le minimum avec le mal qu’on se donne pour mettre l’eau aux babines de nos chers loups à présent aussi parfumés que
nous.
Ils ne sont même plus savamment ridicules, plantés dans leurs contestables
passions, puisqu’à la moindre réflexion, plutôt que de pleurer de rage ou de se battre comme il arrivait encore que quelque Brandon Lee en pleine mue se le permette contre un salaud de soldat
hitlérien rasé de frais mais confondant black metal et parade du IIIe Reich, à la moindre réflexion donc, ils enlèvent leur banane rockabilly pour les uns ou leurs escarpins Betty Page
(pardon, Katty Perry) et nous assurent, gênés, qu’ils plaisantaient. Ils déshonorent la génération Actors Studio, et préfèrent à sa méthode d’immersion, quitte à ne jamais être autre
chose que des personnages aux dialogues écrits, l’atelier associatif où l’on ne se rend que lorsque l’on n’a pas piscine.
Et moi, je dois choisir mon style, je dois me mettre sous la protection d’un de
ces Seigneurs des Ciseaux (Un ciseau pour les gouverner tous), dont la puissance maléfique me hérisse les avant-bras, et je ne dois pas me tromper de choix. Mon costume en dépend. Toute ma vie,
donc, telle que je m’apprête à ne pas l’assumer dans les bars sans alcool et les Cadillac sans ravins.
Je vous assure, certains instants de la vie d’une femme, du moins telle que je la
définis, sont tout entier chargés des regards désapprobateurs de ceux qui sont morts sous les fusils pour nous permettre de pousser les portes de ces salons-là. Je tâcherai de m’en
souvenir.
Kris (vu qu’il s’affiche ouvertement homo-folle, je suppose que cela s’écrit
comme cela), donc, m’accueille, me défait de mes atours et entreprend de donner forme à mes cheveux. Je lui demande, non je l’implore, de trancher net et précis, promettant la peine de mort au
prochain imprudent qui tenterait de me dégrader. J’envisage un compromis, diantre nous allons nous marier, et consens à désépaissir. Je me trouve à l’instant impressionnée de
savoir écrire ce mot, comme s’il sourdait depuis mille ans dans le placenta de ma conscience.
Il me demande si j’ai remarqué que dans ses boutons de manchettes en nacre, on
voit des têtes de mort. Fascinant. Il a donc même la lumière violette au plancher, en plus des caissons de basse dans le coffre. Je me retrouve donc collée aux boutons de manchette de cet
énergumène, magnifiquement cintré dans une chemise de taille 12 ans, la cravate dorée assortie à ses chaussures. Je me dis subrepticement que s’il s’approche trop près de sa voisine dont la jupe
n’excède pas en longueur ce que Kris consentira à me laisser comme frange, je verrai probablement dans les chaussures de mon coiffeur l’origine du monde.
Ce décor de cinéma, qui ferait saliver un Tarantino seul à concevoir que l’on se
fasse couper les cheveux dans un coffee-shop, me laisse songeuse. Tout est calme. Un peu trop calme. Je repense au Truman Show. On a les pensées qu’on peut un samedi après-midi chez le
coiffeur place d’une Bastille dont les fantômes devraient si je ne m’abuse commencer à s’impatienter.
Et soudain, soudain, Elohim peu rancunier exauce mes vœux.
Je vais l’avoir, finalement, ma fin du monde. Ma fin d’un monde,
d’accord, d’accord.
La patronne de Kris, rugissante quarantenaire probablement navrée d’être tombée
en disgrâce malgré des efforts notables de jeunisme poussé à un extrême puis l’autre, lui tombe dessus à bras raccourcis, faisant trébucher notre fier Gaulois du bouclier de sa ceinture très fin
d’empire.
Il n’a pas coupé l’eau pendant le shampoing. C’est la deuxième réflexion après le
papier qu’il a jeté pour rien. Terroriste. Inconscient. Dangereux nihiliste qui ne se soucie guère de l’ours polaire.
C’en est trop pour notre Héphaïstos ombrageux. J’assiste, émerveillée, au réveil
du volcan.
Il se campe au milieu du salon, le temps et les bavardages s’interrompent, le
vent vient effleurer les pans de sa blouse en coton biologique, conférant à l’ensemble une aura inquiétante de western périmé. J’entends le clic qui amorce le Kris, qui en une nanoseconde, nous
souffle tout entiers, nous éparpille en milliers d’insectes de chair sur les vitres clignotantes de Noël.
Rideau. Lumière. « Pardon ! » Il se jette sur scène, lève les bras
en l’air, apostrophe son public sidéré. « Pardon ! » donne-t-il de sa voix de ténor probablement pas vacciné à temps, ce qui est étonnant puisqu’il n’est pas écologiste.
« Oui, pardon pour les avions ! » Nous nous regardons tous, soudés dans l’anxiété de devoir enfermer un fou. « C’est vrai, je le confesse, je prends l’avion ! Pardon,
mille pardons – et je vous jure qu’il emploie emphatiquement et sciemment ces termes, je m’excuse de ne pas partir en vacances à pieds ! » À ce stade, je l’encourage en explosant de
rire, alors que la patronne furieuse sous les regards vexés de ses clients bien ennuyés de combiner culture pop rock industrielle et préservation de la planète, ravale déjà son Botox, fuyant de
la lèvre qu’elle mord pour ne pas se laisser emporter par un mot de trop. Allons-donc, ce serait vulgaire, nous ne sommes après tout que dans un salon néo-gothico-glam-destroy. Pourquoi pas du
désordre, tant qu’on y est, en plus des boutons de manchettes Tim Burton ? Farces et attrapes, garçon ! Grand-huit et slip panthère, tu ne vas pas briser la sacro-sainte loi du rire et
du divertissement en prenant mal mes piques moralisatrices, cela va sans dire, mais « pour rire », vous avez perdu la raison mon cher, remontez-donc votre masque on verrait presque vos
yeux. Vous ne trouvez donc pas qu’on s’amuse follement, à se balancer des vacheries ayant l’air de ne point y toucher ?
« J’en ai marre, marre, marre, continue le Kris, lancé. Tous ces donneurs de
leçon, qui parlent et qui ne font rien. Je m’en contrefous, à la fin, de l’eau qui coule, je travaille ! »
Quelle subversion, Kris, allons, allons, pensez à votre fond de teint qui risque
de tourner sous la chaleur !
La patronne, tigresse en cette basse-cour de chapons, fulmine : « Oh
tais-toi, Kris, retourne donc chez ta mère si cela ne te plait pas ici ». Avez-vous vu Pédale douce ? Nous voici en coulisses. De mieux en mieux.
Je ressors moqueuse, soit, mais parfaitement joyeuse. J’ai passé un excellent
moment, mes tatouages, patte blanche pour rentrer, me dissimulaient parfaitement, permettant une observation confortable.
De plus la coupe est parfaite, j’ai le droit de n’être ni pin-up ni goule, je
m’estime miraculée, car elle est de surcroît symétrique.
No Country For Old Men et son « Ok, I’ll be part of this world », me revient encore en mémoire.
Mais pas le livre, c’est étonnant. Il va falloir rentrer, tout ceci m’amuse au
plus haut point mais ce haut point passé, mon ennui de n’être jamais surprise, encore moins bouleversée, me soumet résolument à l’appel de mon antre et de ses quelques lignes mouillées tendues
par un Virgile dont le nom ne sert guère plus qu’à nommer un chihuahua de gothique pseudo-dantesque. La pêche, pourtant, est toujours bonne. Toujours veiller à ne pas dépasser le trait de craie
de la marelle. On rigole, on rigole, et toute la bouteille y passe.
J’écris pour témoigner, car c’est notre devoir. Pour que jamais, dans les siècles
à venir, nous n’oubliions les combats quotidiens qui jalonnèrent de leur violence insensée les moindres recoins de nos vies insoumises. J’écris pour que Kris, dans son immense accès de lyrisme
téméraire, usant des mots comme jadis nos fiers Hector usaient des traits, pour que ses admirables semblables, unis dans leur sainte humanité, défiant de leurs ciseaux sacrés les cohortes de
Samson, pour que ce salon, et la faune de ses initiés ne meurent jamais.
Et puis, il faut bien que nos chers moins de 25 ans lisent un peu, tombés par
hasard sur ma page lors de leurs fructueuses recherches Google telles que « cowboys gays blog », « fessée sans culotte », « dépucelage saignant » ou autre
« Envie incessante de pleurer ». Je le jure, ces recherches mènent ici. Et mon hébergeur, dans sa bonté toute transparente, ne manque jamais de m’en informer.
Bartleby les yeux
ouverts, chroniqueur de livres tout de même un peu sérieux, s’exaspérait d’être sollicité par des élèves pour leurs exposés sur Ionesco.
Ben tu vois, cela pourrait être pire. Moi j'ai tous ceux qui ne savent même pas
ce que c'est qu'un exposé, et prennent ma frange pour une invitation à les initier.
Pour rester polie, sans cela les moteurs de recherche vont encore
s'affoler.