« Oui, mais il faut qu’il y ait eyecontact.
- Ah oui. Si tu savais ce que je suis fatiguée. Eyecontact, maintenant…
- Oui. Tu auras des numéros.
- Oui. Eyecontact et puis des numéros. »
Je vide mon verre. Pas la peine de ressentir quoi que ce soit, je me préviens. Ceci tombe plutôt bien. À peine la morsure du vin, et puis ce grand rien immédiatement consécutif à la consigne : « eyecontact = numéros ».
« J’ai perdu 7 kg. Et c’est stupide, me vider de la sorte ne sert à rien.
- 7 kg, mais c’est super ! »
- Ah, et pourquoi donc ? Je suis fatiguée, je tiens tout à bout de bras, je m’efforce et j’endure et voilà, ya trois connards, les indéfectibles du premier rang qui applaudissent ? « Ouais, youhou, t’es la meilleure, go on Bridget », je les crois pas, je suis unique comme toutes les autres à qui ils le disent et puis merde, tu vois, merde. Juste, merde. Plus envie. Feu sacré au vert, tout le monde me passe dessus, tout est gâché, un cul de princesse tu dis ?, et pas de roi pourtant hein faudrait que je la ferme mais voilà, pas envie, déjà mortifiée tu vois devant les protocoles à la con « Et salut, mais oui tu es formidable » mais non, connard, non, pas formidable, pas impressionnante, pas même une lueur de cette intelligence que tu crois voir, tout falsifié et c’est facile, j’ai appris à tout simuler. Mais non c’est pas ce que je voulais dire. Je sais des trucs mais ça n’a aucune importance. Je simule pas ce que je sais, c’est juste que… je sens que je pourrais tout aussi bien savoir autre chose, je me remplis sans cesse, j’ai l’impression que rien ne reste, et tes yeux tu sais, tes yeux qui réduisent la focale je vois bien, tes prunelles qui reculent, je sais que tu viens de m’exclure de ton monde pour une malheureuse phrase qui est déjà de trop pour toi qui n’est qu’un simple commencement pour moi. Je ne sais plus ce que je cherche. Qui , pour qui est-ce que je m’emmerde à lire Cyrille d’Alexandrie ? Yaurait bien quelqu’un mais il s’en rend même pas compte, le bellâtre et il s’en fout, il est loin il reviendra plus y’en a pas pour tout le monde, là. Faut être conne quand même. Pour y croire. Qu’il va être un jour pour toi.
« Je sais pas, je me rends pas compte.
- C’est pas la fête aujourd’hui dis-moi.
- Non, ça va, je suis juste un peu fatiguée, j’ai passé la journée dans les archives et les photocopies… »
J’emmerde ta fête. Je ne suis jamais à la fête, j’essaye et parfois, tu sais, je danse, ouais. J’aime ça, ça vibre et tout. Je chante, voilà, oui, moi aussi, tu vois je chante toutes ces conneries exceptionnelles… ouais, ça traverse. Je ris, faut voir, j’ai toujours toutes ces dents immaculées pour rire, ça brille, c’est haut au-dessus du menton et ça fait sa fière. Je résonne, j’entends mes pas et je tombe dans mon grand trou, là, juste là dans la poitrine, je m’absorbe, et puis plus personne, va savoir où je suis encore barrée. Tu traverses, tu te manges la bagnole, personne ne le sait. Point.
Une porte en verre, fermée entre moi et le salon et quoi ? Toi, tu passes, tu penses rien devant une porte en verre. Ou tu te dis tiens elle est fermée bizarre on pourrait l’ouvrir ça casse un peu l’espace, ou alors, ouais elle est pas super cette porte tiens. Ou rien, le mieux c’est que t’as pas que ça à foutre de penser devant une porte en verre fermée. Ben moi, je passe jme dis tiens je vais exploser cette foutue porte en verre, je vais même en manger des morceaux pour leur montrer à tous ce dont je suis capable, je vais littéralement éclater tout ce foutu verre partout avec ces traces de doigts dessus qui cassent un peu l’espace ouais et ça m’étouffe, et en un quart de seconde je me dis ça. Et puis je passe en souriant et je fais rien, évidemment, oh, je tiens pas plus que ça à me faire enfermer, je sais comment ça se finit tout ce merdier. Donc je passe.
Réunion Weight Watchers, attends, laisse-moi finir, il faut bien faire partie de ce monde, ok ? Réunion Weight Watchers, et là c’est la grande débandade, et il faut pas craquer, et puis quoi, on nous force pas hein. Et moi je me lève, détruite, le short hagard, flottant dans mes fringues d’ex-grosse et la mèche molle de junkie rédimée, et j’lui dis que j’ai bouffé tous mes points, ouais, jusqu’au dernier et encore, j’ai pas compté le sperme, parce que parlons-en, ça fait combien de propoints de merde une bonne giclée de sperme ? – et puis Rhhhoooo, ouhh la la, moi j’me marre bien en attendant, ouais. Faut réfléchir à tout oui ou non ? Et ça compte sur la réserve ou on peut les prendre sur les points journaliers, ces bonnes éjaculations faciales vraiment rassasiantes ? « Les éjaculations faciales, c’est une preuve d’amour », à dire avec l’accent Lot-et-Garonne, oh ça va, j’en ai entendu trop, tu sais. Bien trop. La station est en travaux, prochain arrêt Saint-Jacques. Ben non, j’ai rien dit, non. J’ai souri, j’les ai bien bouffé, mes poings, pour pas le dire.
Attends, parce qu’après tout ça, madame donne dans la poésie tu comprends. Madame prose, madame vibre et vitupère, elle a ses ptites humeurs, la merde, jte dis, la merde intégrale. It’s all about sperm. Va pas chercher plus loin. C’est parce que pour nous, c’est magique, le sperme. Sans pénétration point de salut. Oui mais voilà. L’âme, et dieu dans tout ça, et vas-y que je m’amende en relisant mon saint Paul. Imagine un peu que depuis la nuit des temps, ya des gens qui se mangent entre eux. Que veux-tu que je te dise de plus ? Va relever tout ça. On lèche nos sécrétions. On abandonne.
Et à chaque fois, c’est juré, à chaque fois, je quitte violemment la partie. Je me lève et je fais un scandale, je fais un Festen à chaque fois que je le peux. Je leur dis de ces trucs, faut voir comme ça me tabasse d’abord moi de les sortir. Je vomis tout. Je suis sage allez, deux minutes, juste le temps de comprendre exactement quel objet de la table je vais balancer à la face de qui et une fois le plan en place, ben ouais, je mets à exécution tout de suite j’ai tellement peur que ça refroidisse. Ya pas de rescapé, hein. Je les aime tous, et soudain, je leur déchire la face, et je disparais. Pourquoi ? Parce qu’il y avait pas d’amour dans leur giclée royale à eux et j’ai bien vu ça dans leurs yeux, faut pas déconner, recevoir d’accord, se faire souiller, merci.
Parce que finalement la lâcheté est partout. Ils pérorent, ils savent rien. Ils me font attendre, les salauds, ils jouent aussi, ils posent le consensus. Regarde-les, ils minaudent et moi je croyais qu’il restait sous eux des destriers. Connasse. Non, mais non, ça leur convient comme ça. Faut pas déplacer les lignes, faut pas perturber les cercles, maline. Et moi je maigris, je deviens un peu plus belle, il paraît, j’ai pas trop d’expérience faut dire. Je me muscle parce que je veux pas m’émietter. Je suis posée par terre. J’essaye-de-comprendre.
J’en ai plus rien à foutre. Si ça fait mal, ben, jme rassure en disant que ça vit encore là-dessous.Je suis même pas innocente pour racheter qui que ce soit.
Je sais même plus enlever la main quand ça brûle. J’ai tous les signes je les ignore. Je con-ti-nue, I’m alive-ouh ! I’m in love – yeah ! Mon cul. J’fais comme, mais j’ai plus vraiment les nerfs pour. Je prends toujours les inaccessibles comme ça jsuis bien sûre que personne viendra m’emmerder. Ouais, t’aimes pas quand je suis vulgaire. Je peux dire des trucs de fous, improviser des alexandrins, réciter du Machin par cœur, qu’est-ce que je fous à me compromettre dans la langue pute, oh !
J’ai tout compris, mec : les rictus, les silences. Va te faire foutre. Je resterai pas jte dis, je resterai pas comme ça, à te regarder fuir la gueule de travers, emmerdé parce que oui, j’ai pigé, évidemment, et j’ai le soupçon tragique tu vois, je me tais, la décomposition avance, tu vois bien que je suis déjà plus là je peux plus reprocher, je peux plus rien dire non, je veux plus rien te dire, je veux plus rien signifier tu comprends rien, je me ravale en disant rien et ça ronge mais je veux pas t’empêcher, je veux pas t’emmerder, je dis plus rien, j’arrête. J’essaye de pas trop trop sombrer pour pas tâcher le tapis de ta mère, tu vois.
Ils se foutent de ma gueule quand j’arrête de rire. Ils disent que je sais pas m’amuser. Ils disent « ouh la la gros dossier » et je dois m’excuser. À leur face insignifiante, gagnée par l’immonde soleil en bombe, je dois m’excuser. Je dois faire allégeance à la fausse légèreté, ne rien déranger. J’ai pas le droit tu vois. Je dois pas. Mais j’ai pas eu la joie en perfusion, je rattrape comme je peux, parce que ça va, hein, me regarde pas comme ça. Je vais vachement mieux que ces pantins qui tressautent au moindre éclat.
Ça me dit pas pourquoi je lis De Maistre, croyant justifier mon sacrifice prochain. Consentante qu’on te dit, là. Victime consentante. Ça va être un problème je te le cache pas. C’est quand même génial, ah ! Tu te purifies on sait pas trop comment, hein, on imagine que tu vas laver tes avortements, tes mensonges, tes infidélités, tes tortures, tes obscénités, tes sextapes dans toute la France, la France qui ploie, tes mythomanies galopantes, tes amitiés brisées, tes vols, tes obédiences honteuses, ouais, tu vas laver tout ça d’un ptit « ouais oh ça va j’étais jeune jsuis dé-so-lée », tu te mets à genoux, tu papillonnes, tu déboutonnes et puis tu vas donner ta nouvelle sainteté pour racheter un immonde salopard qui te remerciera pas. On va te dire que c’est un concept vachement génial que le secret a bien gardé. Que t’es élue, quoi. Tu vas y aller. C’est caché, alors tu vas y aller. C’est bon, vas-y. Tu vas glisser ta langue dans les derniers recoins, tu vas collecter la semence assourdie par les râles, c’est bon jte dis, tu risques rien bébé, c’est cool, ouais, c’est bon, vas-y. T’es sale, tu corresponds plus, voilà c’est fini, mais tu peux donner un ou deux de tes derniers organes tranquilles pour qu’un enfant blond, futur immonde salopard, sorte de sa chambre d’hôpital ou mieux, tu vas te tuer, ouais, sur l’autel, et Dieu, il va comprendre qu’il faut qu’il aille mieux. Maintenant, il faut se remettre, mec. Prends sur toi. Reverse.
Mais si ! ça va se passer exactement comme cela. Et l’homme, il va te dire que t’es qu’une pute assise au bord de l’abîme, que même l’abîme ne veut pas de toi. T’as plus que cette allumette, et cette essence sur toi. Tu laisses sécher et tu rentres chez toi. Tu veux même plus flamber, tiens. Tu sèches, tu rentres, et il t’arrive plus rien.
T’as essayé de faire comme on t’a dit, pourtant. Mais c’était plus fort. T’as jamais voulu suivre, bien fait pour ta gueule. T’as toujours aimé en silence, avec ce putain de sourire tragique qui assure que tout va bien, tu sais même changer ta voix pour qu’on sache pas que tu pleures derrière la porte. Tu sais tout faire. Ouais. Et plus personne te croit.
T’es gâchée. T’es partie. Et devant toi, …
« … Et donc j’ai terminé la première partie de mon manuscrit sur la vie de l’homme, je dois attaquer l’œuvre, j’imagine que j’en ai encore pour, allez, six mois. C’est que j’ai une bonne partie de ma patristique à relire, et toute une sérieuse mise au point à faire sur les manuscrits existants, on n’a rien traduit encore, ou si peu du plus important, par exemple, pour les discours de Libanios, j’ai la version anglaise, c’est déjà pas si mal, mais je n’arrive pas à remettre la main sur les huit derniers livres de la réfutation de Cyrille d’Alexandrie contre Julien. Aussi, on n’a presque rien non plus de Théodore de Mopsueste, or, comme adversaire de Cyrille pendant le Concile d’Éphèse, il s’est posé là. C’est vraiment pénible que je ne fasse pas de grec, c’est un immense désavantage, je me serais débrouillée toute seule. Je vais probablement m’inscrire à des cours du soir d’histoire des religions, entre autre, et puis apprendre l’allemand en urgence. Ah, et je ne t’ai pas dit, j’ai fini le discours de Mamertin, j’en ai tiré des choses exceptionnelles, sur l’état de la corruption du gouvernement du temps de Constance, notamment, enfin bref. Il donne quelques exemples assez fameux de… mais assez parlé de cela, excuse-moi.
- Toi, t’es sur la bonne voie. C’est passionnant ce que tu fais. C’est très impressionnant, mais ça ne te manque pas la vie normale ? /Putain de…et le silence, bordel… si tu savais comme ça me manque, le silence originel et tout recommencer/ Tu reprends la même chose ?
-Oh, bien sûr. Merci de m’avoir écoutée, tu es vraiment un ami. »





