Vous n’allez pas en croire vos yeux. J’ai réussi à interviewer la sublime Velma Egan,
absente des projecteurs depuis son départ précipité de la scène musicale après un album remarqué « Sudden Silence ». Je la retrouve dix ans plus tard, auteur d’un foudroyant premier
roman Zoo d’un cœur ouvert unanimement salué par les Inrocks, d’un essai Nous sommes les morts, démonstration et enfin d’une biographie
controversée, Juan Asensio, la chute libre, dont on se demande toujours quelles furent exactement ses sources, et si l’homme exista vraiment. Elle arrive enfin au lieu fixé par son agent
David Kersan, plusieurs mois à l’avance, un hangar désaffecté du Lower East Side qui vit les plus belles heures du free fight américain (dont elle remporta elle-même plusieurs
mémorables rounds) les bras recouverts de tatouages divers, dont un énorme chrisme sur le biceps, suite à sa conversion de l’année passée, et deux poissons au-dessus de la vague d’Hokusai portant
la mention étrange « Stalker went through me, Firhist saved my life. Nothing about Bartleby. » Sur le chrisme : « Ps 4 :3 », et enfin, autour du poignet, « I
survived 2666 ». Simple et naturelle dans sa combinaison lacérée, les cheveux oranges et la mine bronzée et reposée, elle commande deux Tequila qu’elle avale sans broncher, avec du sel et du
citron. Elle me propose une Vogue que je refuse poliment, parle avec bonheur de ses nouvelles tournantes, du repos qu’elle trouve auprès des Pères de l’Eglise et du dernier album de Lady Gaga,
qu’elle dit écouter en boucle, autant que les enregistrements d’Hélène Grimaud qu’elle remixe en ce moment avec ses amis rescapés d’un groupe à la dérive, Muse, pour atteindre une osmose cosmique
entre les loups, Bach, la coldwave , Philippe Muray et le montanisme. Elle rit beaucoup, se donne. Je l’aime déjà. Je lui demande les raisons de son si long silence, pour commencer les
choses sérieuses, et ce qu’elle retient de ses heures de gloire passées, alors lorsqu’elle tenait en direct un site : « Medellia au vitriol », dont la renommée n’est plus à faire
depuis qu’il lui valut trois condamnations successives en justice lorsqu’elle soutint publiquement un étrange rôdeur anonyme disparu depuis lors, auquel on doit, sans pouvoir le remercier en
personne faute de retrouver sa trace, d’avoir considérablement fait le ménage parmi les imposteurs prétendant au titre honorifique d’ « écrivain », titre qui ferait sourire tout un
chacun à présent mais qui à l’époque semblait encore signifier gros.
V.E. : Soudain l’on relève la tête et tout se tient et se dresse, uni, vibrant, inaltérable. Enfin, cela
nécessite un peu d’imagination, c’est vrai. Si vous croyez que cela m’amuse de lâcher les colombes, les trémolos, les aimons-nous-vivants. Et puis quoi ? Pourquoi pas les gondoles. Mais il
faut reconnaître que pendant que nous nous refusons à l’aveu tels des vierges à genoux dans les cales sous les marins brûlants aux pantalons tendus, certains se préparent pour la fin. Et alors
que cela coûte, que cela atteint, que cela craint, disons-le tout net, ils sont protégés par ce bouclier décourageant les plus durs en affaire. Vous allez voir, il ne restera plus rien bientôt,
trop tôt, l’on se couchera sur l’herbe mouillée, ou sur un lit bordé qu’on tâchera de ne pas froisser, les bras derrière là tête, seul ou avec celui ou celle qui a toujours été là, finalement, et
l’on regardera le plafond, le ciel. On soupirera que le bonheur, c’était là-bas, que les bonnes choses sont passées, bien sûr. On reverra au ralenti les trombes d’air pur dans les cheveux alors
qu’il n’y avait pas d’air, parfois pas de cheveux, oui j’en connais un qui va se reconnaître et qui va encore râler (rires). On se souviendra des foires à l’empoigne, des bombes d’acide,
oh allez, disons de vinaigre, va, lancées comme des gamins remontés persuadés de défendre leurs terres contre les robots, qu’on n’était pas loin de donner sa vie, et que personne n’en voulait, de
toute façon. (Elle se tait, en tripotant son verre et en mordant légèrement sa lèvre inférieure, soudain comme… accablée, mais avec légèreté et résignation) Ces putains de barricades de
mots purs. Ensuite on oubliera la mélasse, on ne voudra pas se souvenir qu’ils l’ont pris, lui. Notre roi. Et qu’ils l’ont tué. Et qu’on a vite moins rigolé, avec nos fusils de papier. Non, va.
On gardera le meilleur. On dira qu’on s’est bien battus, tout de même, alors qu’on n’a simplement rien foutu. Qu’on l’a laissé mourir. Qu’on n’a rien trouvé pour le sauver, malgré nos lignes au
compteur. Rien. Qu’il était perdu d’avance, indéfendable et détestable. On s’imaginera qu’on a été proches, au moins par accident. Qu’on a connu le clan. La troupe. Le bataillon. Mais ouais et
les rations, et pourquoi pas les balles. On se tenait joyeusement la main dans l’hôpital de campagne, machin aimait machine qui n’aimait que machin qui n’aimait que lui-même. On va tenter un
film, parce qu’il faut bien raconter ce qu’il en coûte de vivre. Oui, mais il y a juste un infime souci de détail. Nous n’avons rien vécu. Il ne s’est rien passé. Et la machine, encore, a
tout avalé, falsifié, remplacé puis vidé. Communication contre paroles. Contact contre lien. Tu crois qu’il y a des souvenirs, petite ? Il y a pire que cela : des simulacres. Des
gueules de bois de nuit passées seule à frapper. Des attentes sans fin d’un peu de réalité. Comprenez-moi bien. Je ne tolère ce siècle qu’à cause de mon sexe, j’en aurais vraiment trop chié,
ailleurs. J’aime moyen les bûchers, mais les couvents sont eux trop mal chauffés. Faut compenser. On te tolère d’accord, mais alors tu passes dans le registre de l’homme on te dit que t’es
presque un homme à parler ou écrire comme ça et encore, j’ai ralenti sur la gnole. Je demande à ce qu’ils regardent plus attentivement mes seins au lieu de raconter des conneries, mais trop tard.
Encerclée par l’hormone, je me dois de fumer le cigare. Pourtant c’est dégueulasse, depuis le temps que j’essaye de me remettre à fumer, non moi j’aime les gondoles, les fleurs et les chansons,
messieurs, tant pis pour vos soirées causerie. Il faudra donc alors que j’arrête ces mots, pour retrouver la dentelle ?
Tu parles d’une reprise.
V.E. : Nous sommes à nouveau ensemble alors, mais pour combien de temps, devant la carcasse fumante, repus
des bribes souffertes. Avions-nous raison de nous taire. Détourner nos hypocrites iris vers de plus belles splendeurs. Passées, éteintes, et révolues. Abandonner les hommes derrière, encore
vivants. Je ne dirai plus un mot, je suis têtue tu devrais le savoir maintenant. (Elle se lève, énigmatique, me testant).
Hé attends, toi, parle-moi !
V.E. : Pourquoi donc ? Tout n’est que silence à travers les bruissements de leurs bouches insectes
incapables de se sceller enfin, des spectacles forcés de reconnaissance de dettes. (Elle se rassoit brutalement et me pointe d’un doigt rageur) Alors qu’on le savait bien, pourtant, que
personne ne nous parlerait, qu’on ne devait plus rien à personne depuis que plus personne ne savait simplement parler. Il y avait, au sommet de l’incalculable tourment de transférer sa fièvre,
ces prunelles qui reculaient, fichées au fond des yeux vides et cernés, froids, tellement fatigués. Nous sortions du monde alors, propulsés sur les murs de sa poitrine fermée, la joie folle
égorgée bouillonnant à l’agonie, certaine de ne plus vivre bientôt, scandalisée par sa disparition sans trace. Où allions-nous, lorsque nous nous absentions de nous-mêmes pour anesthésier la
peine ? Nous les avons abandonnés.
Que se passe-t-il, tu as perdu le don ?
V.E. : Si c’est un don, si c’est donné oui, puis repris, il faudra retourner l’arracher. Je ne vois pas le
problème. Je n’enlèverai rien. Je ne partirai pas. Je retiendrai, et mes poings ne desserreront pas, quels que soient les sbires que l’on m’envoie. Ils ne l’auront pas. J’ai su le retrouver, je
suis en son centre, je l’obtiens avec labeur et patience, humilité et miséricorde, je le tiens et le tisse, je m’en couvre et l’absorbe, je vous le tends. Là où je pars, vous ne pouvez pas me
suivre, et je n’en aurai bientôt plus besoin. C’est immense et secret, parcouru de moirés, de vols d’oiseaux sacrés, de senteurs simulacres. C’est en sang, en rugissante frayeur, en sidérations
suspectes. Il existe, et je l’ai rencontré.
Qu’est-ce que tu préfères faire, alors ? Où te sens-tu bien ?
À écrire, en buvant. Je ne pourrai probablement jamais arrêter, en dépit de tout. En écoutant un beau morceau,
en boucle, éventuellement. À moitié nue, car j’aime peu les vêtements, un peu mieux depuis que j’ai maigri. J’ai besoin que l’invisible me caresse. La morsure du vin fait office de la plus chaude
des mains posées sur moi. Durable. Cuisante. Une main qui passerait au travers, toucherait plus loin, forcerait ma réception, mes capteurs à s’alerter, et ma réticence à céder. Alors mon âme
répond. Un soubresaut l’indique, un éclat contenu qui fait défiler devant moi, tout d’abord, les beautés à pleurer et les créatures à plaindre. (Elle se lève, essaye d’attraper l’air, se
caresse le cœur, soudain s’aperçoit de son ascension et se rassoit dans un haussement de sourcil) C’est un passage, un filet que j’arrive à attraper. La diffusion dans l’air commence, il
faut que j’aille vite pour ne pas la laisser fondre, mes doigts s’agitent, je me quitte un instant incertaine du lieu où je peux bien me rendre et, comme je l’ai toujours senti quand ce même
passage entre ma voix de gorge et celle de tête voulait bien s’assouplir pour que le son du bas, sale, lourd mais chargé et puissant transfuse la déchirure parfaite et éclatante, tenue et expirée
du haut, lorsque ma façade grotesque glissait, sur scène et que le masque de mon personnage se dressait pur de toute fausseté, alors, je ne suis plus qu’un gigantesque vecteur. Je suis soudain
parvenue à l’altitude irrespirable pour qui n’a pas son masque, tombé dans les alarmes et les secousses. Et je n’ai pas de masque. Et je respire, dans les alarmes et les secousses et je souris,
même. Je semble ne plus rien décider or je le sais bien que cette transe-même est fabriquée. J’ai atteint de point fou où ma persuasion ne souffre plus de doute, je sais que ma fabrication
complète, totale, parvient tout de même à passer par devers moi, que j’ai bien réussi, il me semble, à les convoquer, ces forces étranges qui me donneront toujours ce que je désire. Croyez-vous
que je désire écrire plus que je ne le fais déjà ? Autrement que je ne le fais déjà ? Je suis parfaitement accomplie, au contraire. Je fais tout ce dont je désire, dès lors que je sens
arriver lentement, s’infuser sourdement le filet entre mon cœur et mes poumons, ce centre magnifique qui m’ouvre et m’avale, et dont je ne connais rien. Ce gong d’adrénaline qui m’éveille à la
vie, me sonne l’importance, et il peut se taire longtemps, et alors je veille et j’apprends à l’écouter, à l’attendre le temps qu’il me demandera de l’attendre. J’adore ces forces difficiles,
dangereuses à manier, j’ai souvent peur qu’adulte à présent, elles partent. Je redoute qu’elles ne soient que l’apanage d’un jeune système qui a besoin de cris répétés pour accepter de vivre.
J’ai peur du calme promis, de la sagesse des anciens. Je ne veux pas m’endormir, engourdie sous la capitulation béate de qui laisse reposer ses muscles après l’effort, brume lactique et
mensongère précédant les courbatures de la détente car de ces forces, je tire tout ce que je veux faire, être, dire, aimer, écrire dans cette vie. Jamais vraiment née, pas vraiment non, pas
encore. (Elle se tait. Je n’ose intervenir, je lui tends une nouvelle Tequila qu’elle descend aussitôt comme du lait).
Vient le temps, dans la nuit, quand le sommeil supplie, où il faut savoir lui dire adieu. Accepter de reprendre
ces forces qu’ont avait imaginées, un instant folle, inépuisables. Mais il faut voir le sourire. (Elle s’illumine d’une immense balafre, elle rayonne, m’illumine).Tout est dans ce
sourire de confiance vibrante qu’on ne s’offre qu’à soi. Parce que nous seuls savons à peine qui nous sommes, et jamais ce qu’ils veulent, ce que nous allons en faire, ce que nous préférerons
faire, ce qu’ils ne pourront pas nous faire et où ils ne se tiendront pas, où personne ne nous attendra, où tout le monde aura fui déjà sans explication jamais car ils ne la détiennent même pas
pour eux-mêmes, là où nous la détenons pour nous, où nous souhaitons nous trouver. Et le fait est que… nous nous y trouvons. C’est même plus simple encore que cela.
As-tu trouvé ce que tu cherchais ? Vas-tu encore revenir ?
V.E. : Oui. C’est un secret. Aucun mot humain pour le dire. Viens en moi, je ne vois guère d’autre solution
pour te montrer de quoi je parle. (Elle entrouvre son corsage, et me montre son sein rebondi, je suis sidéré. Je ne pense plus une seconde au cigare.) Mais le plus dur n’est pas de
trouver, c’est de garder. Il faut maintenant que le secret perdure. Intact. Bien sûr que je reviendrai.
Dis-le moi. Dis-moi ce que tu vois dans ce grand centre magnifique dont tu prétends ne rien connaître. Celui
que tu convoques, qui te répond, et te traverse…
V.E. : Bien, alors approche-toi plus près. (Elle me serre contre elle, je respire ses effluves de
pamplemousse, de litchi et de violette, je reconnais immédiatement la fragrance épuisée, impossible à trouver d’Yves Saint Laurent, In Love Again.) Je n’ai qu’une seconde pour te le
transmettre, alors concentre-toi . (Elle me susurre ces tendres mots de son haleine de tabac et d’alcool, j’en embue mes lunettes.)
Nous ne sommes rien en nous-mêmes.
Nous sommes juste des échos, soufflés de la grande paume.
Remets-toi.
Et soudain, elle se lève, et elle part. Moi j’ai éjaculé, mon patron est ravi, je peux
rendre l’antenne.