Dimanche 5 septembre 2010 7 05 /09 /Sep /2010 15:45

17_Michelangelo_Pieta_detail.jpg

 

 

 

Ce qu’il en coûte de porter le corps mort.

Ce que cela inscrit dans le socle en exergue, et les pressentiments.

Ce qu’il en coûte c’est qu’il en coûte à présent de donner.

Que l’amour est mort, juste derrière Dieu.

On ne donne plus, on ne pleurera pas

On ne portera plus dans ses bras.

Il n’y a pas de destin brisé, pourtant

Car on ne brise rien, on achève un parcours

Rapide. Filant. Inaccessible et noir.

Un jamais plus,

Complètement noir.

Mais la bataille se terminera.

 

Et je te porterai.

 

 

 

 

Publié dans : Ecrits vains : à moi
Voir les 0 commentaires
Lundi 30 août 2010 1 30 /08 /Août /2010 23:09

 

« Le pouvoir n’est qu’illusion et n’est jamais donné. »

Lucrèce, III, 998.

 

« À toi de diriger les peuples sous ta loi, Romain, qu’il t’en souvienne. »

Virgile, Énéïde, VI, 851.

 

« Tous les prophètes armés ont vaincu et les prophètes désarmés ont couru à la ruine. »

Machiavel, Le Prince.

 

 

Canfora-la-nature-du-pouvoir.gif

 

 

Luciano Canfora, La nature du pouvoir, traduit de l’italien par Gérard Marino, Les Belles Lettres (coll. Le goût des idées), paru le 27 août 2010.

 

Rapide, pressé peut-être, ce petit précis de pouvoir politique tout récemment paru ne prend pas toujours la peine de développer ses postulats, allusifs car déjà en aval de son important travail d’historien philologue italien précédemment produit.

Qu’à cela ne tienne, entrons dans le rythme, depuis Périclès jusqu’à Staline, sous les égides de Diodore de Sicile ou de Gramsci, et parcourons avec plaisir cet état des lieux de l’évolution de la notion, de la nature même du pouvoir.

Largement centré sur César et son historiographie au temps de Bonaparte ou de Mussolini, ainsi que sur une figure tutélaire qui semble le hanter, Staline, documenté de larges extraits et découpé par thématiques plus ou moins anecdotiques (le césarisme, qu’est-ce qu’un « chef », le pouvoir de la parole, le « peuple profond », l’élite, par exemple), il laissera sur sa faim le désireux d’en savoir plus sur l’Italie actuelle, bien que les appels du pied  à considérer les modèles anciens comme foulés ou reproduits soient évidemment nombreux, et les conclusions à tirer de ses chapitres relativement claires (1). Pas un mot sur la mafia. Quelques pages à peine sur les États-Unis, mais un rappel des bases grecques et romaines plus méconnues (qui se souvient d’Hippias et d’Hipparque ?), une redéfinition fort utile en ces temps ignorants de la notion première de fascisme (et sa branche étonnante, le fascisme démocratique !), de la sagesse de l’aréopage selon Staline, ou encore du tyran, ce « terme vague et hyperbolique » que l’on se doit d’abattre politiquement et non individuellement. Il en ressort un glissement, porte ouverte enfoncée peut-être, de l’identification de la domination qui tend à s’infiltrer en une oligarchie floue, la visée étant de devenir le dirigeant par la force d’un peuple plus que d’une élite, il paraît alors nécessaire de contrôler le « grand récepteur », jamais vraiment nommé, mais toujours deviné en filigrane. Car « celui qui le maîtrise gagnera les élections ».

Dès l’Antiquité Démosthène remarquait que le modèle politique se transformait et que la vertu n’était déjà plus tellement de s’ériger en maître de la parole vraie, car la corruption dénoncée commençait à plaire un peu partout, à faire des envieux, à générer des profils de plus en plus cyniques. César, lui, dérange les consciences démocrates tout en les fascinant, car il est le seul tyran de l’histoire dont le peuple se souciait plus de son salut que lui-même, instaurant ce fascisme démocratique, consenti donc, d’un seul pour mener Rome au summum de sa destinée impérialiste. Staline même consent, à rebours des idéologies marxistes, à le considérer comme un héros, dans les quelques passages passionnants retranscrits de ses entretiens avec le journaliste Emil Ludwig. Le « compromis », « œuvre géniale d’Auguste » visant à ne pas utiliser hypocritement le terme de République mais à le draper d’une fiction efficace, nous fait très probablement sourire. Viennent ensuite, pour aller vite, quelques considérations sur la force de Machiavel et Hobbes, bientôt Garibaldi, parmi lesquelles nous sommes loin d’être perdus.

Rapide, pressé, certes, elliptique et péremptoire, mais utile et vivant, ouvrant la brèche à ses futurs contradicteurs comme le départ d’un débat ouvert à l’érudition jamais écrasante, ce petit opus et son incroyable et discutable titre et intérieur orange fluorescent qui espérons-le tiendra l’hiver, se lit sans tomber des mains, rappelle, et pose quelques pierres. La méthode plus historiographique que politique engendre un ton enlevé mais non agité, une discrétion appréciable loin de l’austérité redoutée, sonnant le premier, inédit, des trois coups parus simultanément en guise de levée de rideau de cette nouvelle collection des Belles Lettres menée par Jean-Claude Zylberstein (2), « Le goût des idées ».

Programme alléchant pour cette rentrée en demi-teinte, avec une reprise du Koestler de 1955, Les somnambules, essai sur l’histoire des conceptions de l’univers, précédemment au catalogue Calmann-Lévy, des Entretiens avec Claude Lévi-Strauss de Georges Charbonnier, Le coup d’État permanent de François Mitterrand (un peu de recul, à présent ?), le grand Walter Benjamin de Jean-Michel Palmier, Vialatte et son Kafka

 

De quoi accompagner le plat de résistance : la réédition accompagnée d’inédits de George Steiner, Langage et silence, à paraître en octobre.

 

 

 

(1) « Il [Mussolini] était alors, comme aujourd’hui, le concentré type du petit-bourgeois italien, rageur, féroce, mélange de tous les rebuts laissés sur le sol national par plusieurs siècles de domination étrangère et cléricale : il ne pouvait être le chef du prolétariat, il devint le dictateur de la bourgeoisie, qui aime les visages féroces quand elle redevient bourbonienne, qui espère découvrir dans la classe ouvrière cette terreur qu’elle éprouvait devant ces yeux qui roulent et devant ce poing fermé tendu pour menacer. La dictature du prolétariat est expansive et non répressive. », Gramsci, Écrits politiques, cité par Canfora, p 26.

(2) Nous lui devons les collections 10-18 Domaine étranger, et Texto, les semi-poches d’histoire de Tallandier, entre autres. « Prosélyte sans le savoir, j’ai toujours eu le souci de partager avec le plus grand nombre les bienfaits des meilleurs. D’où m’est venue -comme à mon insu encore- une vocation d’éditeur. À quoi s’est ajouté, m’a-t-on dit, le zèle d’une sorte de juge, voire d’un justicier. Tant il est vrai que, selon moi, trop de livres sans idées ont chassé des rayons et des tables de nos librairies préférées ceux qui en ont le plus. Cette injustice à réparer, ce sera le fait d’une collection qui a l’ambition de remettre à leur place, la première, des ouvrages et des auteurs les plus nécessaires à la diversité de nos pensées et, par là, au développement de l’esprit critique. » J. C. Zylberstein, à propos de sa nouvelle collection.

 

Publié dans : L'humanité mise à mal: témoins de guerre
Voir les 0 commentaires
Dimanche 29 août 2010 7 29 /08 /Août /2010 19:35

 

« S’efforcer de voir la Providence à l’œuvre dans la vie privée est « également révoltante et pour l’intelligence et pour le cœur. » Quand la foudre tombe très près de quelqu’un sans le toucher, on dit souvent que la Providence lui a sauvé la vie, tandis que ceux qui se trouvent à un kilomètre, ou plus, ne croient pas devoir la vie à une intervention spéciale de Dieu. On pense donc apparemment que Dieu peut bien déplacer la foudre d’un centimètre, mais non pas d’un kilomètre, encore moins l’empêcher de tomber… »

Richard Rees, Simone Weil, Esquisse d’un portrait.

 

Tu ne voleras point.

Le Décalogue, huitième commandement.

 

air-canada-birds-510x338.jpg  

 

  [ Rajout du 29 août 2010: Je vous pointe de plus ces deux excellents et terriblement addictifs sites internet sérieux et honorables: Airdisaster (en anglais) et Sécurité aérienne et accidentologie (en français) grâce aux toujours précieux conseils de l'ubiquite Gaëtan Flacelière. Vous trouverez, en vous armant de courage, sur le premier, les enregistrements mp3 des dernières minutes de nombreuses boîtes noires, ou leurs retranscriptions écrites pour ceux, comme moi, qui se méfieraient de trop d'émotion brutale au dépend de l'appréhension maîtrisée des faits. Sur le deuxième, des explications très majoritairement techniques accessibles et claires sont proposées de façon tout à fait louables, même si les notes sont trop souvent écrites avec les pieds (les mains tenant le manche ?). Vous saurez tout sur le non-respect de la MDH fatal au président polonais et les sondes Pitots, probablement responsables du crash de l'AF 447 Rio-Paris. Un documentaire australien est d'ailleurs disponible en ligne sur ce même site, à ce sujet, plutôt intéressant, avec toujours en conclusion ces mêmes logiques tristement banales: Tant qu'aucun avion ne tombera produisant un nombre suffisant de familles endeuillées, nous ne changerons pas ces pièces défectueuses. Au même titre que New York est actuellement la ville la plus sûre au monde, Air France est donc devenue la compagnie la plus sécurisée pour encore quelques mois. Dépêchez-vous. Si vous avez d'autres liens à proposer, je vous en prie, faites ci-après, c'est ouvert]

 

 

Dangers dans le ciel  est une série franco-canadienne coproduite et diffusée par France 5 sur les différentes catastrophes aériennes de l’histoire de l’aéronautique internationale, fatales ou non, proposant reconstitution, témoignages et explications à partir des éléments de l’enquête officielle.

 

Dans le hall de l’aéroport de Fort-de-France où des centaines de proches attendent un avion qui n’arrivera plus, les responsables de l’administration se rassemblent, visages tendus, en haut d’un escalier, et, micro à la main, entament la déclamation des noms confirmés à l’embarquement. Un hurlement, un cri, un long sanglot ponctue alors la sinistre liste, des hommes et femmes s’effondrent. Plus tard le hall se vide, restent les cris du Purgatoire. Insoutenables et inoubliables. Parce qu’ils sont réels.

 

Conseils pratiques avant d’embarquer, en guise d’introduction.

 

Si lors de la réservation d’un vol auprès d’une compagnie plutôt poubelle il vous arrivait de tomber sur un appareil McDonnell Douglas, deux options s’offrent à vous : refusez poliment d’embarquer, ou demandez à vérifier vous-même le verrouillage de la porte de la soute à bagages. Vous vous rendrez service.

Si, en Amérique du Sud, au Proche-Orient ou au Japon vous apprenez que l’âge du copilote est inférieur à celui du pilote, prenez le train.

Lors de l’embarquement, demandez une expertise psychiatrique de chacun de ceux à même de toucher le manche, si vous constatez alors chez certains des tendances dépressives, ou vengeresses, retardez votre vol.

Si votre avion, en surcharge, entre dans une colonne de cumulus, ne confondez pas les vibrations des turbulences avec celles d’un décrochage. Si toutefois vous décrochez, ne cabrez pas l’appareil. N’hésitez pas à faire passer le message à un pilote trop borné, fût-il plus vieux que vous.

En cas de panne sèche à 12 000 mètres d’altitude parce qu’au Canada on confond encore les unités de mesure françaises et anglaises, faites du planeur avec votre Boeing 767, repérez une piste d’atterrissage désaffectée sur laquelle a lieu une course de dragsters à ce même moment, effectuez votre plus belle glissade, piquez du nez sur la glissière pour écraser le cockpit sur la piste afin d’épargner deux enfants à bicyclette et déposez vos passagers sans encombre. Respirez bien fort. Riez un peu.

En cas de fort givre, si votre avion doit stagner en vol en attendant l’autorisation d’atterrir sur un tarmac surchargé à cause des intempéries, ne pissez pas sur les commandes qui gèlent. Posez-vous, quoiqu’on vous hurle depuis la tour. Et dépêchez-vous.

Quoiqu’il arrive, priez, on ne sait jamais.

Je plaisante mais ne soyez pas dupes de ce rire de défense, ce n’est absolument pas drôle.

 

Pourquoi Dangers dans le ciel est une bonne série pour décompresser.

 

Parce qu’on y apprend plein de choses sur l’aéronautique et ses subtiles et néanmoins vitales nuances techniques, sur la météorologie, la politique internationale, la gestion de crise et du personnel, la maîtrise de soi, l’homme et le sacré, au lieu de jurer ses grands dieux qu’on ne montera plus jamais à bord d’un tel engin de mort. Certes, il peut l’être de façon relativement spectaculaire, mais normalement, vous devriez vous consoler par la constatation lumineuse que la profusion des défaillances, largement moins meurtrières qu’on ne nous le communique, est pratiquement toujours compensée en vol et se termine plutôt bien. Elle nous donne de plus des idées plus précises de ce à quoi pourrait s’apparenter aujourd’hui un héros. Car si, un type qui perd ses deux moteurs en vitesse de croisière et fait du planeur avec un Boeing plein de plus de soixante passagers et les pose sans encombre tout en évitant les gens au sol est un héros, point. Excusez-moi, je ne m’en suis pas encore remise. Si vous voyagez sur cette compagnie, d’ailleurs, dites 33 fois Pearson et Quintal et demandez le planeur de Gimli. Enfin, elle réaffirme certaines valeurs, et cela ne va encore pas faire plaisir, comme celle apparemment bête comme chou qu’il existe de bonnes écoles, formant de tels héros, et les autres. De bonnes compagnies. De bons experts. Des bons, quoi. Et qu’on est très souvent entre leurs mains, pour changer. Sauf en charters. Mais depuis le temps qu’on le sait.

Les reconstitutions sont souvent réussies, sobres et dignes, les témoignages fort bien coupés avant d’atteindre à l’insupportable car impuissante lamentation, l’émotion bien dosée mais toujours présente, le compte-rendu de l’expertise technique accessible et passionnant.

Au troisième épisode, on se surprend à soupirer anxieusement « Mais en même temps, c’est normal de décrocher quand on pousse à 33 000 pieds un appareil en surcharge, quelle connerie ! », et cette supériorité factice sur le déroulement des évènements est plaisante, avouons-le. Et puis nous ne sommes pas dans l’avion, et on s’en ressert un verre par reconnaissance cosmique et à la mémoire de ceux qui s’y trouvaient. Tous innocents, lavés par ce destin exceptionnel, pour une fois, allez, d’accord.

Enfin, pari réussi car l’odieuse récupération par le sensationnel n’était pas loin : ne pas exploiter le sang ni le chagrin outrageusement comme n’importe quelle inénarrable télé-trash-poubelle-réalité. Tout bon, en somme.

 

Pourquoi le crash d’avion fascine.

 

Parce qu’il tue au hasard, bonnes gens, et de façon plutôt sale. Et que trop souvent, les responsabilités conjointes rendent impossible la désignation d’un seul coupable à condamner lourdement comme tel. Les yeux pour pleurer, comme on dit, ou, comme dans ce témoignage d’une Martiniquaise à propos du crash Panama-Fort de France au Venezuela en 2005 : « Ce qui m’a rassurée, finalement, alors que cinq ans plus tard nous n’avons toujours pas l’ombre d’un procès en vue, c’est qu’au milieu des décombres, on a retrouvé autant de cadavres que de bibles. »

Parce que ce sont majoritairement des accidents, donc. Et que personne ne semble plus supporter cette idée. Alors c’est donc cela ? Des décennies de règne de la machine pour constater que nous tomberons toujours dans un fracas immense, injustement et dramatiquement…

Parce qu’il faut bien le dire : cela n’est jamais tombé sur nous ni sur nos proches. Est-ce un cauchemar ? Peut-on le croire, même en l’ayant vu ?

 

Pourquoi cette note, toute essentiellement descriptive et promotionnelle fût-elle, est importante.

 

Parce que Dangers dans le ciel est une bonne série pour décompresser, sans mauvais jeu de mots, et que le crash d’avion fascine. Qui plus est lorsqu’il n’est jamais tombé sur nous. Et qu’on nous explique pourquoi cela n’arrivera pas, malgré nos folles et inavouées attentes.

 

Pour ceux qui sont tombés, par accident.

 

Pourquoi ne l’est-elle pas.

 

Parce que vous le saviez déjà. Ou que tout le monde s’en fout. Mais je gagne du temps.

 

 

 

 

 

Publié dans : Les inattendus
Voir les 0 commentaires
Mardi 24 août 2010 2 24 /08 /Août /2010 22:44

Velma Egan

 

 

 

 

 

 

Vous n’allez pas en croire vos yeux. J’ai  réussi à interviewer  la sublime Velma Egan, absente des projecteurs depuis son départ précipité de la scène musicale après un album remarqué « Sudden Silence ». Je la retrouve dix ans plus tard, auteur d’un foudroyant premier roman  Zoo d’un cœur ouvert  unanimement salué par les Inrocks, d’un essai  Nous sommes les morts, démonstration  et enfin d’une biographie controversée, Juan Asensio, la chute libre, dont on se demande toujours quelles furent exactement ses sources, et si l’homme exista vraiment. Elle arrive enfin au lieu fixé par son agent  David Kersan, plusieurs mois à l’avance, un hangar désaffecté du Lower East Side qui vit les plus belles heures du free fight américain (dont elle remporta elle-même plusieurs mémorables rounds) les bras recouverts de tatouages divers, dont un énorme chrisme sur le biceps, suite à sa conversion de l’année passée, et deux poissons au-dessus de la vague d’Hokusai portant la mention étrange « Stalker went through me, Firhist saved my life. Nothing about Bartleby. » Sur le chrisme : « Ps 4 :3 », et enfin, autour du poignet, « I survived 2666 ». Simple et naturelle dans sa combinaison lacérée, les cheveux oranges et la mine bronzée et reposée, elle commande deux Tequila qu’elle avale sans broncher, avec du sel et du citron. Elle me propose une Vogue que je refuse poliment, parle avec bonheur de ses nouvelles tournantes, du repos qu’elle trouve auprès des Pères de l’Eglise et du dernier album de Lady Gaga, qu’elle dit écouter en boucle, autant que les enregistrements d’Hélène Grimaud qu’elle remixe en ce moment avec ses amis rescapés d’un groupe à la dérive, Muse, pour atteindre une osmose cosmique entre les loups, Bach, la coldwave , Philippe Muray et le montanisme. Elle rit beaucoup, se donne. Je l’aime déjà. Je lui demande les raisons de son si long silence, pour commencer les choses sérieuses, et ce qu’elle retient de ses heures de gloire passées, alors lorsqu’elle tenait en direct un site : « Medellia au vitriol », dont la renommée n’est plus à faire depuis qu’il lui valut trois condamnations successives en justice lorsqu’elle soutint publiquement un étrange rôdeur anonyme disparu depuis lors, auquel on doit, sans pouvoir le remercier en personne faute de retrouver sa trace, d’avoir considérablement fait le ménage parmi les imposteurs prétendant au titre honorifique d’ « écrivain », titre qui ferait sourire tout un chacun à présent mais qui à l’époque semblait encore signifier gros.

 

V.E. : Soudain l’on relève la tête et tout se tient et se dresse, uni, vibrant, inaltérable. Enfin, cela nécessite un peu d’imagination, c’est vrai. Si vous croyez que cela m’amuse de lâcher les colombes, les trémolos, les aimons-nous-vivants. Et puis quoi ? Pourquoi pas les gondoles. Mais il faut reconnaître que pendant que nous nous refusons à l’aveu tels des vierges à genoux dans les cales sous les marins brûlants aux pantalons tendus, certains se préparent pour la fin. Et alors que cela coûte, que cela atteint, que cela craint, disons-le tout net, ils sont protégés par ce bouclier décourageant les plus durs en affaire. Vous allez voir, il ne restera plus rien bientôt, trop tôt, l’on se couchera sur l’herbe mouillée, ou sur un lit bordé qu’on tâchera de ne pas froisser, les bras derrière là tête, seul ou avec celui ou celle qui a toujours été là, finalement, et l’on regardera le plafond, le ciel. On soupirera que le bonheur, c’était là-bas, que les bonnes choses sont passées, bien sûr. On reverra au ralenti les trombes d’air pur dans les cheveux alors qu’il n’y avait pas d’air, parfois pas de cheveux, oui j’en connais un qui va se reconnaître et qui va encore râler (rires). On se souviendra des foires à l’empoigne, des bombes d’acide, oh allez, disons de vinaigre, va, lancées comme des gamins remontés persuadés de défendre leurs terres contre les robots, qu’on n’était pas loin de donner sa vie, et que personne n’en voulait, de toute façon. (Elle se tait, en tripotant son verre et en mordant légèrement sa lèvre inférieure, soudain comme… accablée, mais avec légèreté et résignation) Ces putains de barricades de mots purs. Ensuite on oubliera la mélasse, on ne voudra pas se souvenir qu’ils l’ont pris, lui. Notre roi. Et qu’ils l’ont tué. Et qu’on a vite moins rigolé, avec nos fusils de papier. Non, va. On gardera le meilleur. On dira qu’on s’est bien battus, tout de même, alors qu’on n’a simplement rien foutu. Qu’on l’a laissé mourir. Qu’on n’a rien trouvé pour le sauver, malgré nos lignes au compteur. Rien. Qu’il était perdu d’avance, indéfendable et détestable. On s’imaginera qu’on a été proches, au moins par accident. Qu’on a connu le clan. La troupe. Le bataillon. Mais ouais et les rations, et pourquoi pas les balles. On se tenait joyeusement la main dans l’hôpital de campagne, machin aimait machine qui n’aimait que machin qui n’aimait que lui-même. On va tenter un film,  parce qu’il faut bien raconter ce qu’il en coûte de vivre. Oui, mais il y a juste un infime souci de détail. Nous n’avons rien vécu. Il ne s’est rien passé. Et la machine, encore, a tout avalé, falsifié, remplacé puis vidé. Communication contre paroles. Contact contre lien. Tu crois qu’il y a des souvenirs, petite ? Il y a pire que cela : des simulacres. Des gueules de bois de nuit passées seule à frapper. Des attentes sans fin d’un peu de réalité. Comprenez-moi bien. Je ne tolère ce siècle qu’à cause de mon sexe, j’en aurais vraiment trop chié, ailleurs. J’aime moyen les bûchers, mais les couvents sont eux trop mal chauffés. Faut compenser. On te tolère d’accord, mais alors tu passes dans le registre de l’homme on te dit que t’es presque un homme à parler ou écrire comme ça et encore, j’ai ralenti sur la gnole. Je demande à ce qu’ils regardent plus attentivement mes seins au lieu de raconter des conneries, mais trop tard. Encerclée par l’hormone, je me dois de fumer le cigare. Pourtant c’est dégueulasse, depuis le temps que j’essaye de me remettre à fumer, non moi j’aime les gondoles, les fleurs et les chansons, messieurs, tant pis pour vos soirées causerie. Il faudra donc alors que j’arrête ces mots, pour retrouver la dentelle ?

 

Tu parles d’une reprise.

 

V.E. : Nous sommes à nouveau ensemble alors, mais pour combien de temps, devant la carcasse fumante, repus des bribes souffertes. Avions-nous raison de nous taire. Détourner nos hypocrites iris vers de plus belles splendeurs. Passées, éteintes, et révolues. Abandonner les hommes derrière, encore vivants. Je ne dirai plus un mot, je suis têtue tu devrais le savoir maintenant. (Elle se lève, énigmatique, me testant).

 

Hé attends, toi, parle-moi !

 

V.E. : Pourquoi donc ? Tout n’est que silence à travers les bruissements de leurs bouches insectes incapables de se sceller enfin, des spectacles forcés de reconnaissance de dettes. (Elle se rassoit brutalement et me pointe d’un doigt rageur) Alors qu’on le savait bien, pourtant, que personne ne nous parlerait, qu’on ne devait plus rien à personne depuis que plus personne ne savait simplement parler. Il y avait, au sommet de l’incalculable tourment de transférer sa fièvre, ces prunelles qui reculaient, fichées au fond des yeux vides et cernés, froids, tellement fatigués. Nous sortions du monde alors, propulsés sur les murs de sa poitrine fermée, la joie folle égorgée bouillonnant à l’agonie, certaine de ne plus vivre bientôt, scandalisée par sa disparition sans trace. Où allions-nous, lorsque nous nous absentions de nous-mêmes pour anesthésier la peine ? Nous les avons abandonnés.

 

Que se passe-t-il, tu as perdu le don ?

 

V.E. : Si c’est un don, si c’est donné oui, puis repris, il faudra retourner l’arracher. Je ne vois pas le problème. Je n’enlèverai rien. Je ne partirai pas. Je retiendrai, et mes poings ne desserreront pas, quels que soient les sbires que l’on m’envoie. Ils ne l’auront pas. J’ai su le retrouver, je suis en son centre, je l’obtiens avec labeur et patience, humilité et miséricorde, je le tiens et le tisse, je m’en couvre et l’absorbe, je vous le tends. Là où je pars, vous ne pouvez pas me suivre, et je n’en aurai bientôt plus besoin. C’est immense et secret, parcouru de moirés, de vols d’oiseaux sacrés, de senteurs simulacres. C’est en sang, en rugissante frayeur, en sidérations suspectes. Il existe, et je l’ai rencontré.

 

Qu’est-ce que tu préfères faire, alors ? Où te sens-tu bien ?

 

À écrire, en buvant. Je ne pourrai probablement jamais arrêter, en dépit de tout. En écoutant un beau morceau, en boucle, éventuellement. À moitié nue, car j’aime peu les vêtements, un peu mieux depuis que j’ai maigri. J’ai besoin que l’invisible me caresse. La morsure du vin fait office de la plus chaude des mains posées sur moi. Durable. Cuisante. Une main qui passerait au travers, toucherait plus loin, forcerait ma réception, mes capteurs à s’alerter, et ma réticence à céder. Alors mon âme répond. Un soubresaut l’indique, un éclat contenu qui fait défiler devant moi, tout d’abord, les beautés à pleurer et les créatures à plaindre. (Elle se lève, essaye d’attraper l’air, se caresse le cœur, soudain s’aperçoit de son ascension et se rassoit dans un haussement de sourcil) C’est un passage, un filet que j’arrive à attraper. La diffusion dans l’air commence, il faut que j’aille vite pour ne pas la laisser fondre, mes doigts s’agitent, je me quitte un instant incertaine du lieu où je peux bien me rendre et, comme je l’ai toujours senti quand ce même passage entre ma voix de gorge et celle de tête voulait bien s’assouplir pour que le son du bas, sale, lourd mais chargé et puissant transfuse la déchirure parfaite et éclatante, tenue et expirée du haut, lorsque ma façade grotesque glissait, sur scène et que le masque de mon personnage se dressait pur de toute fausseté, alors, je ne suis plus qu’un gigantesque vecteur. Je suis soudain parvenue à l’altitude irrespirable pour qui n’a pas son masque, tombé dans les alarmes et les secousses. Et je n’ai pas de masque. Et je respire, dans les alarmes et les secousses et je souris, même.  Je semble ne plus rien décider or je le sais bien que cette transe-même est fabriquée. J’ai atteint de point fou où ma persuasion ne souffre plus de doute, je sais que ma fabrication complète, totale, parvient tout de même à passer par devers moi, que j’ai bien réussi, il me semble, à les convoquer, ces forces étranges qui me donneront toujours ce que je désire. Croyez-vous que je désire écrire plus que je ne le fais déjà ? Autrement que je ne le fais déjà ? Je suis parfaitement accomplie, au contraire. Je fais tout ce dont je désire, dès lors que je sens arriver lentement, s’infuser sourdement le filet entre mon cœur et mes poumons, ce centre magnifique qui m’ouvre et m’avale, et dont je ne connais rien. Ce gong d’adrénaline qui m’éveille à la vie, me sonne l’importance, et il peut se taire longtemps, et alors je veille et j’apprends à l’écouter, à l’attendre le temps qu’il me demandera de l’attendre. J’adore ces forces difficiles, dangereuses à manier, j’ai souvent peur qu’adulte à présent, elles partent. Je redoute qu’elles ne soient que l’apanage d’un jeune système qui a besoin de cris répétés pour accepter de vivre. J’ai peur du calme promis, de la sagesse des anciens. Je ne veux pas m’endormir, engourdie sous la capitulation béate de qui laisse reposer ses muscles après l’effort, brume lactique et mensongère précédant les courbatures de la détente car de ces forces, je tire tout ce que je veux faire, être, dire, aimer, écrire dans cette vie. Jamais vraiment née, pas vraiment non, pas encore. (Elle se tait. Je n’ose intervenir, je lui tends une nouvelle Tequila qu’elle descend aussitôt comme du lait).

Vient le temps, dans la nuit, quand le sommeil supplie, où il faut savoir lui dire adieu. Accepter de reprendre ces forces qu’ont avait imaginées, un instant folle, inépuisables. Mais il faut voir le sourire. (Elle s’illumine d’une immense balafre, elle rayonne, m’illumine).Tout est dans ce sourire de confiance vibrante qu’on ne s’offre qu’à soi. Parce que nous seuls savons à peine qui nous sommes, et jamais ce qu’ils veulent, ce que nous allons en faire, ce que nous préférerons faire, ce qu’ils ne pourront pas nous faire et où ils ne se tiendront pas, où personne ne nous attendra, où tout le monde aura fui déjà sans explication jamais car ils ne la détiennent même pas pour eux-mêmes, là où nous la détenons pour nous, où nous souhaitons nous trouver. Et le fait est que… nous nous y trouvons. C’est même plus simple encore que cela.

 

As-tu trouvé ce que tu cherchais ? Vas-tu encore revenir ?

 

V.E. : Oui. C’est un secret. Aucun mot humain pour le dire. Viens en moi, je ne vois guère d’autre solution pour te montrer de quoi je parle. (Elle entrouvre son corsage, et me montre son sein rebondi, je suis sidéré. Je ne pense plus une seconde au cigare.) Mais le plus dur n’est pas de trouver, c’est de garder. Il faut maintenant que le secret perdure. Intact. Bien sûr que je reviendrai.

 

Dis-le moi. Dis-moi ce que tu vois dans ce grand centre magnifique dont tu prétends ne rien connaître. Celui que tu convoques, qui te répond, et te traverse…

 

V.E. : Bien, alors approche-toi plus près. (Elle me serre contre elle, je respire ses effluves de pamplemousse, de litchi et de violette, je reconnais immédiatement la fragrance épuisée, impossible à trouver d’Yves Saint Laurent, In Love Again.) Je n’ai qu’une seconde pour te le transmettre, alors concentre-toi . (Elle me susurre ces tendres mots de son haleine de tabac et d’alcool, j’en embue mes lunettes.)

 

Nous ne sommes rien en nous-mêmes.

 

Nous sommes juste des échos, soufflés de la grande paume.

 

Remets-toi.

 

Et soudain, elle se lève, et elle part. Moi  j’ai  éjaculé, mon patron est ravi,  je peux rendre l’antenne.

 

 

 

Publié dans : Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes
Voir les 0 commentaires
Jeudi 29 juillet 2010 4 29 /07 /Juil /2010 23:12

 

 

portecachot.jpg

 

 

 

 

J’interromps les publications sur ce blog pour quelques temps, afin de recharger les batteries. Ne croyez donc pas que je pars en « vacance », j’évite de m’insulter en pensant que je ne vais rien faire de cette torpeur auguste pénible. Au contraire.

 

De retour fin août ou en septembre, après quelques temps d’un repli stratégique qui me donnera enfin le temps d’accoucher en cachette.

 

Vous trouverez donc peut-être ici, si je brûle ardemment de revenir en ces lieux désertiques et bien sombres, des notes sur Wyndham Lewis et ses mémoires, Philippe Muray l’intégrale, E.R. Dodds et l’âge d’angoisse, Pétrarque traduit par Denis Montebello, Arthur Cravan précipité par Lacarelle,  Léon Bloy et sa sueur de sang, le pamphlet selon Frédéric Saenen, le catalogue de l’exposition Crime et Châtiment sous la direction de Jean Clair, deux histoires  de l’Islam sous les plumes de Sabrina Mervin et Claude Cahen, Ralph Keysers et son intoxication nazie de la jeunesse allemande, Métacortex de Dantec, Las Casas et sa destruction des Indes, Adalbert Stifter le faux calme, [Plotin et son regard simple, l’imposture de Bernanos, Dagerman et ses condamnés sous réserve que, comment dire… j’évolue assez vite pour effleurer l’idée folle d’avoir quelque chose de propre à en dire], le dernier Bret Easton Ellis, quelques hérétiques… de ma composition ou de celle de plumes amies. Inutile de vous rappeler que ce sera toujours autant le bordel par ici. Sans aucune fantaisie. Et en serrant plus que jamais de près les valeurs sûres. Comme je suis incapable de me forcer, nous en reparlerons, de ce gentil programme.

 

En attendant, voici un modeste index des auteurs /ouvrages que j’ai le plus aimé évoquer ces temps-ci, fût-ce n’importe comment, pour faire figure de best of et de tendre au-revoir:

 

Artaud Antonin, Histoire vécue d’Artaud-Mômo

Asensio Juan , La littérature à contre-nuit, La Chanson d’amour de Judas Iscariote

Chessex Jacques, Le vampire de Ropraz

Churchill Winston, Discours de guerre

Dagerman Stig, La dictature du chagrin

Dantec Maurice G., American Black Box

Farid Ud-din’ Attar, La conférence des oiseaux

Gomez Davila Nicolas, Le réactionnaire authentique

Héronnière Edith de la, Le labyrinthe de jardin

Herr Michaël, Putain de mort

Hess Karl, Petit traité du bonheur et de la résistance fiscale

Hofmannsthal Hugo von, Lettre à Lord Chandos

Huxley Aldous, Jaune de crome

Labriolle Pierre de, La Réaction païenne

Martinet  Jean-Pierre, La Grande Vie

O’Brien Dan, Les bisons de Broken-Heart

Pessl Marisha, La physique des catastrophes

Picard Georges, De la connerie

Quignard Pascal, La barque silencieuse

Ray Jean, La cité de l’indicible peur

Remarque Erich Maria, À l’Ouest rien de nouveau

Rule Ann, Un tueur si proche

Tomkiewicz Stanislas, L’Adolescence volée

Velut Stéphane, Cadence

 

Mhh, c’est mince.

Que pourrais-je donc rajouter pour étoffer ces jambes cacochymes? Ah, oui, regardez  ces soutanes tissées pour tout couvrir, il se pourrait un jour que toutes je les retire :

 

La Réaction

Triomphe.

Fausse route

Prometteuse

Sur scène, Thomas, je serais victorieuse !

Soyez patients, il y a des victimes

Les frayantes

Because the night belongs to… nightmares

Nous sommes les morts

Nathanaël, descends de moi mais n’oublie jamais de remonter

Suspension

 

 

De l’image ? Mais qui tache, alors:

 

La Vida Loca ou comment mourir pour rien ni personne

Infectés

Salo, ou comment j’ai perdu ma virginité

 

Enfin, selon mes statistiques, LA note superstar, allez savoir pourquoi:

 

Ma condition féminine, ou femme qui lit à moitié hors de ton lit

 

Sinon, j’ai aussi un travail :

 

Brasillach en janvier

 

 

 

À bientôt peut-être, ne pleurez pas je suis juste à côté, je laisse la lumière allumée dans le couloir.


 

Publié dans : Back to basics : les fondations
Voir les 0 commentaires

Quo vadis ?

  • : Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
  • Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
  • : "Un livre qu'on soutient est un livre qui tombe" disait Rivarol. En le ramassant on se blesse. Il convient alors ensuite de "porter élégamment la cuirasse".

Pense bête

Fils d'hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur lourd, aimerez-vous des riens, rechercherez-vous le mensonge ? » (Psaumes 4,3)

Vitriol


I am the true green and golden Lion without cares
In me all the secrets of the Philosophers are hidden

"Ne l'oubliez jamais, pendant que vous mesurerez vos abîmes..."

 

Images Aléatoires

  • Weininger Otto - Sexe et caractère
  • Black-Swan-natalie-portman-14266150-2560-2110
  • shockcorridor.jpg
  • PDVD 006

Fragmenti Beati

Syndication

  • Flux RSS des articles
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés