Ecrits vains : à moi

Jeudi 29 avril 2010 4 29 /04 /2010 19:27


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Rien ne vient, je suis enfermée dans ma chance. Les oiseaux me parlent, enveloppés de grand silence. Je veux encore m’ouvrir en deux.

 

J’entends espoir sans espérance, ils veulent toujours toucher plus bas. J’entends anarchie sans tourmente, ils croient se mouvoir, fuient l’errance. Le confort paraît trop puissant.

On se comprend, hein, on se ressemble. On possède bien quelques constantes. Pourtant si tu es mon miroir je me vois répartie, éclatée dans de bien étranges contrées, dilatée dans tes pores que le temps aura oubliées, je me vois telle que j’étais, je te vois moi hier, mon cadavre décharné, profané que tu déterres j’ai vu, et, figée je me suspends.

 

Sans doute.

Sans doute, comprenez-bien.

Saisissez-bien mon ironie dont l’acide attaque tant d’artères. Les miennes, seulement. Vous irradiez loin des souffrances, moi, réversible, je brûle de tout. Je suis votre éponge de fer.

Suis-je invisible, enfin nom de Dieu ? Rien ne paraît-il donc sur ma surface instable, tu vois le feu enflammer mes pupilles, inonder sous mes yeux, mais si tu choisis de frapper, tu ajoutes à mon trouble en libérant l’hydre immonde et toujours vivace, celle qui refuse le joug terrible de ton insouciance à blesser.

Je te tuerais, comprenez-bien.

Je t’embrasserai et te tuerai, de toute façon.

 

Sans doute, braves gens, vous moquez trop le mien. Je le savais et vous fuyais, je savais bien qu’un jour radieux, insupportable, on viendrait de nouveau rire dans ma pénombre, arracher avec arrogance les étoffes lourdes pendues sur mes fenêtres, que vous m’imposeriez, violents, stupides, inadéquats, vos visages tendus de rictus consacrés, vos rétines rissolées des splendeurs suspendues, je le savais, et n’ai rien pu y faire, encore.

Je vous attendais, j’avais ce doute vrillé de n’avoir pas mis à mort parfaitement, en moi, l’absolue souffreteuse qui ploie sous un regard plombé. Inquiète légère, je vous sentais approcher. J’ai bien dû cesser de fuir, enfin, est-ce une vie d’ignorer ? Le malheur à mes trousses était chaud et tentant, rieur et volubile, j’ai vu derrière la beauté du solaire rire la mort à gorge déployée, et plus vous étiez bons, joyeux, décontractés et plus je vous craignais d’une terreur mortelle. Vous revoici encore, et ma terreur intacte. Le livre n’aura rien changé.

 

On m’a demandé de me taire, ce que je fis. Je supporte de vous écouter, vous, ne pas le faire.

On m’a demandé d’écouter, ce que je fis. Je supporte de vous observer, vous, ne pas le faire, gesticuler et refuser, condamner avec virulence ce que jamais vous ne saisissez. J’ai tenté un mouvement infime que vous avez giflé, et comme tous le firent sans jamais s’en douter, sans doute, vous m’avez enfermé à double-tour dans ma citadelle maudite, vous me sommez d’être brillante, amoureuse et heureuse. J’entends bien l’ordre, hurlé derrière la porte. Je vous rappelle seulement que je suis enfermée.

On m’a demandé de comprendre, et d’accepter, ce que je fis.

De douter, ce que je fis.

Altière et incassable, je devins subitement fébrile, ébranlée par vos cris de guerre. Penchée comme une enfant sur l’alphabet mystérieux, je me perdais dans l’indicible, cette formule trop sensée du soufi Attar perlant au bord de mes yeux.

Et vous, sans doute, vous vous gaussez de votre bonheur farouche, altier et incassable. Vous m’ordonnez de sortir en agitant la clé, sans doute, refusant de me voir telle que j’apparais, vous hurlez votre totalitaire obédience au Soleil, m’acculez au désert, intentez à toutes mes forces glaciales un procès historique, au verdict insolé. Cruel, vous exigez mon bonheur et ma tranquillité, vainqueur vous pavanez de m’en voir incapable. Rendez-moi donc cette clé, sortez, laissez-moi donc geler mes cornées habituées au sous-nombre.

Pyrrhus au Grand Refus, accablés de la justice de vos postures jusqu’au dernier des tremblements, oh oui, vous triomphez  parce que je doute, je souffre, et reste mon enfermée.

Incorruptible à tout jamais, même à un de vos sinistres baisers, fidèle jusqu’à l’absurde à toutes mes nausées. Je souffre, oui, voilà bien un seul terme qui en ces lieux ne sera jamais galvaudé. Je ravale, je résiste aux assauts d’une langue grossière qui écrase les fleurs fragiles que je tente de faire vivre dans les recoins oubliés, ces assauts insincères et meurtriers qui me hantent et m’appellent, qui m’ordonnent sans pitié les sourires en balafres, les éclats, le plaisir et la volupté et me laissent mortifiée, humiliée face au pire devant lequel je m’agenouille au lieu de le gifler, ce pire de lumière factice grondant avant l’orage.

 

Qu’il explose donc enfin ce grand orage final !

Qu’il libère les nuées, remplisse mes fossés, j’ai mal de me courber redoutant sa violence imminente, injuste, impitoyable. Mais qu’il vienne alors, je tomberais à genou, et je le jure, je resterais cette statue figée, foudroyée, balayée par les vents, cette statue d’ébène qu’un maléfice a transformée un jour en femme.

 

Sans doute, vous ne voyez jamais les miens.

Sans doute, vous ne faites que moquer les miens.

Sans doute, je m’en ouvrirais bien en deux, mais vous oubliez que je suis enfermée.

 

Doutez, je vous en prie. Comprenez-bien. Mon ironie chtonienne.

Et je n’ai plus un souffle. Déjà. Car elles reviennent. Elles vont encore me reprendre.

Ces incertitudes.

Malades.

Méfiez-vous si je souffre de votre fait oh

Méfiez-vous.

Mon bras, ma plume ne lâchera pas.

Méfiez-vous.

 

Car moi aussi je reviendrai.


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Lundi 12 avril 2010 1 12 /04 /2010 23:25

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C’était très tôt. Les lueurs mal assurées projetaient des ombres grotesques. Le fracas à venir envoyait en éclaireur une brise mensongère. Soudain…

… la fureur inengendrée, l’onctueux affaissement de l’écume désespérant d’échapper au ciel, y retournant aspirée alors qu’accrochés à la rive ses doigts blancs implorant le sable s’évanouissaient, cette étreinte insupportable que ton œil imposa à ma poitrine, eh bien j’ai décidé immédiatement de ne pas la supporter. J’ai compris que de m’ouvrir par tous les moyens disponibles au propre comme au figuré permettrait mon salut, éviterait l’éclatement de mon dernier soleil aztèque.

Je suis depuis cette aube ouverte à tous les vents. J’autorise toutes les pénétrations, assurée pour toujours de la maîtrise de cette dispersion, sereine face à mes dissolutions, immensément disponible pour tous les conquérants, pour tous les parasites, distribuant mes fluides sans crainte aucune d’en manquer. Il en reste encore et toujours trop. Je laisse suppurer mon abcès que je trouve, abasourdie complaisante, par trop incroyablement gonflé, tendu et parfois superbe dans son anomalie, j’observe son écoulement terrifiant qui enduit les objets contondants, suintant d’une préhistoire de moi-seule connue, d’une origine enfouie qui se rappelle aux hommes par le milieu sacré de ma sphère fulminante.

J’étais prête pour les éruptions et les débordements, j’étais prête pour les incendiaires récidivistes, depuis cette aube convoquée par un seul de ces regards qui ensuite se multiplièrent, déchirant à jamais mes frêles hésitations, je fus prête, soumise consentante à la dévastation et la mélancolie, l’inouïe rébellion de mes entrailles folles qui ne trouvait de douceur que dans un peu de mépris, et de repos dans beaucoup de découragement. Prête pour l’expiration d’un souffle retenu d’une perpétuité monstre, accompagné du silence vrombissant de tympans déchirés à l’instant où se dérobe le sol, où descendent, précipités, nos organes exaltés par la terreur pure du danger.

Bientôt,  il n’y aura plus de danger nulle part.

Comme Henri Calet, quand je ferme les yeux, je regarde mon sang. Je regarde ce qu’il peut contenir, lui, que je ne laisse bien entendu jamais couler hors de moi. J’en extrais ce que je mélange à mon pus versatile, j’en extrais quelques gouttes seulement de mes constantes implacables, vertigineuses, que je n’ai cessé de tenter de trahir, en vain. Elles se reformaient, patientes et fortes d’un peu plus de pardon, d’un peu plus d’aplomb. Si je désirais me saigner sans discontinuer pour satisfaire la terre sèche, si je souhaitais me détruire tout à fait en présentant aux yeux vitreux ma plus pure essence à laquelle ils pourraient immédiatement mettre le feu, je ne le pourrais même pas. Je suis ma meilleure alliée, protégée en lieux sûrs.

Je peux m’offrir dans un tout à fait menteur, car je retiens de toutes ces multiples intrusions le germe qui démarre une nouvelle infection, entretient la première, et fabrique ce nectar subtil de pourrissement parfumé mutant pour la nouvelle adaptation, celui-là même qui enduit et raccompagne les visiteurs égarés en ma circonférence. J’accouche multi-quotidiennement dans une violence à chaque fois renouvelée, et tordant le bras armé de la science qui affirme qu’on ne peut apprivoiser la douleur, encore moins remporter de victoire sur elle, je trempe toutes mes pores et le moindre de mes orifices de cette substance magique libérée sous la dent du requin, anesthésiant profond qui trompe les systèmes pour dissimuler la morsure. Je n’ai, déchirée, violée, poignardée, ou simplement regardée de ces yeux qui font lever mes aubes ou bien tomber mes nuits, plus jamais mal.

Il n’y a plus dès lors de danger nulle part. J’ai sécurisé l’édifice. Vous pouvez tous entrer.

Vous ne pouvez rien me faire, mais je vous engluerai, moi, dans le moindre de mes recoins. Je vous rendrai au monde souillés. Lorsque j’aurai vidé parfaitement mon bubon royal et dominant, tumeur galopante recouvrant vos cellules, je resterai la seule purifiée et intacte, et je refermerai mon royaume.

J’aurai terminé cette farce écrite qui gangrène vos rétines et qui fatigue les miennes.

Il faudra commencer la vôtre.

Inengendrée.

Et dont je ne saurai rien.



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Samedi 10 avril 2010 6 10 /04 /2010 00:25

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« Mais tu oublies un peu vite le caractère tragique de la vie. »

Non, mutique pourvoyeur de stupre, je ne l’oublie jamais. Je te regarde et tout en moi fracture pour te laisser revenir. Et je ne t’oublie pas, mais voilà tu disparais. Mais moi, je ne t’oublie pas. Je disparais. Mais ne t’oublie jamais.

Et je ne suis plus là, déjà. Trop entendu de ton rien.

 

Dis-moi « J’ai le regard perdu dans la mer ».

Il le dit. Mais il demande pourquoi.

Parce que, crétin. Tu as le regard constamment perdu dans la mer, je t’écris tes dialogues, tu formules. Je te donne des nouvelles de toi.

C’est Breton qui l’a dit avant toi. Prie, prie pour que personne ne comprenne jamais ce que tu dis, petite chérie, ou tu seras perdue à jamais pour le monde entier, tu n’auras aucune chance.

Faux, je suis Breton avant même qu’il n’existe. Et je ne prie pas, étranger, je m’aide.

Il faudrait savoir, je croyais que tu étais Jacques Chessex.

Je suis Jacques Chessex. Depuis même qu’il n’existe plus.

Tu n’as donc plus de ce sexe féminin, à l’heure qu’il est.

Sache que je n’ai plus jamais de ce sexe défini lorsque je pose quelques mots pour peindre l’essentiel, le rater, recommencer. Mais femme, ensuite, je n’ai jamais douté de l’être.

Tu es donc quoi, Jacques Chessex, ta nouvelle obsession.

Je suis la fumée noire qui persiste de la bougie éteinte de Chessex. Maintenant, dis-moi « Tu es plus belle que le ciel et la mer ». Deviens Cendrars. Tu peux le faire, et c’est le minimum.

Il le dit.

J’ai enfin entendu ce que je voulais entendre.

 

Dieu, il faut donc tout écrire en ce bas monde, pour retrouver un peu de ta puissance. Dis-le, que tu n’es pas revenu. Avoue ! Car nous avons bien cherché.

Tout le monde de mes amours passées est mort. Je suis emplie de leurs bruissements. « Caligula ! Toi aussi, toi aussi tu voulais la lune. » Deviens Camus !  Dis-le, dis-le pour moi. Sois les C, Chessex, Cendrars, Camus, et puis le Grand Absent.

Pas un de mes amants dont le souvenir me ranime. Je suis entière, catastrophique, sans leur moitié. Je le paye de ma satiété. Assez.

 

Pâques finit, mon amour, prépare-toi à partir.

Mensonges, mensonges de m’avoir adressé la parole. Tu ne m’adresses rien du tout, tu répètes ce que j’ai déjà écrit. Je ne vois rien du désarmé authentique. Ton calcul, tes formules sont hideuses. Je ne t’entends plus. Tout autour se vide, et je ne vois que la mer. J’ai fini par épouser ce silence devant les plus hautes autorités.

Mon cœur se dérègle.

Il saute un battement, remonte dans ma gorge, finit par déborder par ma voix.

 

Dieu, et je t’appelle.

 

Pas un seul son ne sort.

 

Qui, alors, viendra ?

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Mardi 23 mars 2010 2 23 /03 /2010 18:15

m-Les Grottes d Hercules

 

 

Et toute ta vie pur gâchis.

Waste.

North waste. Waste land, and yes … This is gonna be fine.

Now.

Maintenant, tu as quelqu’un à côté de toi.

What did you expect me to say ? I’ve been waiting, I’m still waiting.

Waste of time. Nevermind.

Non, tais-toi, cut the crap.

 

Tu vois, tu dois créer un espace ouvert. Tu comprends pourquoi ?

Great. Besides, ça te fait marrer, tu ne m’écoutes pas. Bon.

You’ll leave, sooner or later, this does not matter so much.

Alors je profite.

Je voudrais bien partir. Exilée volontaire. Abroad.

Are the cops looking after you or what ? Tu bouges tout le temps.

 

Je sais exactement ce qu’il faut faire. Telling the truth.

What truth ? What is normal ?

Oh merde avec vos vérités. La vérité, la seule. Tu sais très bien laquelle.

 

This is disorder. Unacceptable disorder.

Attends, mais attends ! Comment tu dis ? Knee, my knee hurts.

Il fait doux, je regarde plus loin que les choses, I look… I fucking look through you.

 

I want something bigger, harder, larger than that.

Yeah, you know. Oui, je sais.

Quelque chose à ma mesure.

C’est la première chose à dire, la seule peut-être.

You’re not being healthy, this is not healthy.

Well, you need to learn one or two things about me.

First, I am not healthy.

Second, I don’t give a fucking shit about being…. Saine, ouais.

Non, pas sane, saine. Check the meaning.

And by that, ceci étant posé, I’m so healthier, pourtant, than anyone you’ve met.

Sois tranquille.

 

Just between the two of us, entre nous,

Tu es complètement ingérable, et insoumis.

Liar. Lovechild. Evil.

This is gonna be fine, you’re a bloody double.

I can handle it.

A true friend, after all.

Tu es… plus, oui je sais, nous sommes even.

Qui suis-je ? Je suis comme toi.

Get over it.

Tu es un putain de miracle.

 

Et puis soudain le rêve se dissipe et je retrouve les soubresauts de la cabine. Je ne suis pas là, je me suis à nouveau absentée. Je tends mes mains juste au-dessus de mes genoux, je les pose sur la matière compacte, cet air poisseux et puant qui enveloppe tout, je les regarde ne pas trembler. Mes mains ne tremblent pas.

Je sais.

Dans le jardin du fond, je dormais contre toi.

Les strates sur nous, les anneaux centenaires.

Les assourdissants appels nocturnes, forces logées dans les gorges.

Je te retrouverai.

 

I swear to God.

 

 

 

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Mercredi 10 mars 2010 3 10 /03 /2010 17:47
Les-deux-soeurs-Chasseriau

 

Those who are dead, are not dead, they’re just living in my head.

Coldplay, 42.

 


Et cet homme, qui t’a mise au monde en reconnaissant ton existence, griffonnant ton nom superbe, incorruptible Victoria au bas d’une page de ce livre éternel, libro vitae, qui fait que nous retournerons tous écriture, bien plus que poussière, cet homme qui fut élevé par deux déracinés, tu dois le voir comme un homme triste avant d’en faire un coupable.

Nous ne connaissons que depuis peu l’histoire de ses parents, elle change tout pourtant. Notre grand-père Justo, basque révolutionnaire s’est fait enfermer deux fois, et deux fois il s’est échappé des camps espagnols. Il a rejoint l’Allemagne, prisonnier une nouvelle fois dans un camp de réfugiés où il a rencontré Maria, sa deuxième épouse, russe et interprète comme lui, ce qui sauva probablement leurs vies. Ils ont mêlé leurs langues, en ont choisi une troisième, française, pour s’entendre. C’est encore un peu flou, il faut trier bien sûr. Croire sur parole, en attendant de retrouver tous les documents.

S’installant à Paris, le couple d’immigrés, d’une pauvreté affligeante, élève trois enfants, se marie tard, en 1964. Le dernier, notre père, quitta la demeure précipitamment à 19 ans, découragé par l’alcool de son père, la froideur silencieuse de sa mère. Il les a perdus alors l’un et l’autre à quelques années d’écart, sans s’être réconcilié.

Cet homme pour finir, orphelin un peu jeune, n’était pas le profil idéal d’un patriarche, certes, il n’avait pas les crans de sûreté d’un foyer préservé. Et pourtant il nous désirait comme une réponse, une cellule qu’il avait trop tôt brisée. Ce fut son erreur, par trois fois répétée. Ses gouffres ne se sont pas refermés, au contraire, de nous voir si dépendants de ses fragilités.

Cet homme, seul, chagrin de ne pas nous tenir, de ne pas le pouvoir déjà reparti vers ailleurs dans sa fuite en avant, tu dois t’en affranchir facilement, tant son modèle n’est pas écrasant. Son modèle est triste. Il te contamine de cette grande tristesse séculaire de contempler l’impossible, d’y compatir.

Et tout ceci, aucun psychiatre ne me l’a dit, occupés qu’ils étaient à en faire une terreur, un responsable à point nommé de tous les malheurs du monde, jamais un homme avec toutes ses difficultés, ce qu’il est. Le bon sens lui me l’indique, et les années.

Tu prends toute la douleur, ma sœur, tu infiltres ce corps un peu massif que je connais bien, tu t’enracines au sol avec cette tristesse de ne savoir jamais la soulager. Tu prends racines, prend aussi les sereines, les fortes, celles qui rageuses faisaient poser des bombes à notre grand-père, ce Juste, sous les fenêtres de Franco.

Saute, comme je le fis, une génération.

Oublie un peu l’humiliante et aride décontraction de notre père face à ses engagements.

Aime-le, chéris-le d’être toujours vivant, simple finalement à comprendre, jamais contradictoire, orgueilleux mais gentil. Perdu, conscient de l’être. Gentil, et triste.

Regarde-le bien. Il ne peut rien te faire. N’attends plus rien de lui qu’une présence un peu vide, un cœur doré qui pleure pour nous, entouré de silence, désolé de sa propre faiblesse. Nous avons, Dieu soit loué, nos grands frères, ces héros impeccables et exemplaires, des hommes debout qui nous réconcilient avec le sexe fort. Et nos mères, radieuses et jamais sacrificielles, nous ont élevées à la lumière et aux rires. Souviens-toi de ces rires.

Accepte une vie tumultueuse et éreintante, difficile et remplie, accepte tes faits d’armes, trouve-les, honore-toi en te révélant reine sans aucune confirmation de ces autres hommes décidemment bien frêles et souffreteux dès qu’il s’agit de nous rendre belles.

Ne cherche ni chez les autres, ni en aucun lieu de quoi pourvoir à tes insuffisances.

Construis ce qui chez toi sera déplaçable en tout temps et tout lieu, adaptable pour survivre, accompagné d’autant d’individus qui ne seront jamais cette illusoire moitié de toi. Recherche, prend ta vie tout entière à rechercher ces éléments indispensables à ta nourriture quotidienne mais qui, digérés, seront transformés, assimilés par ton organisme pour lui donner sa forme singulière et inaliénable. Des aides, des ferments, des levures.

Tout au plus d’agréables compléments alimentaires.

Car Dieu non plus ne pourvoira pas. Il a beaucoup à faire, et ne te remarquera pas tout de suite. Tu portes en toi cette splendide idée de la recherche d’une parfaite unité du monde, appelle-le comme tu voudras, instinct, scrupule, principe. Mais ne l’appelle jamais Homme, ou tu retomberas.

L’humanité ne permet aucune dimension pour déployer les abîmes que tu exploreras, si elles te fascinent, plutôt que d’y sacrifier. Elle lime les sommets, nous voudrait bien tous frères mais vois-tu déjà comme les liens sont fragiles alors que le sang de plusieurs peuples irrigue nos veines communes ? Ne compte pas sur l’humain, n’attend pas après qui que ce soit. Aucune force que la tienne n’interviendra.

Nous n’avons guère que nous, petite sœur, que notre fratrie comme une digue qui ne cèdera jamais sous les assauts de cette folle pression extérieure. Ce n’est déjà pas si mal, et c’est presque une armée.

C’est une effroyable décision que de vivre. Tu peux disposer de ton existence comme tu l’entends, c’est ta très belle, impitoyable liberté. Tu peux décider, à tout moment, de cesser d’exister. C’est une immense permissivité.

Mais tu n’auras qu’une chance.

Je serais bien ennuyée, vois-tu, dépourvue, fracassée, si tu veux. Peut-être même à mon tour perdue et rejoignant les ombres si tu venais à disparaître sous le coup de ta décision propre.

Je chercherais à te comprendre, et comme à chaque fois que je l’essaye, je finirais par le pouvoir, sans grande joie, mais dépossédée de l’acuité de ma peine.

Je vais te chuchoter mon terrible secret. Je vais te le chuchoter face au monde, pour qu’il s’y enterre, comme je te parle face au monde pour qu’il n’ignore jamais de quoi sont faites les vies des avatars qui jalonnent leurs pages d’accueil. Ces vies qui comme la tienne, comme la mienne, choisissent de se tremper dans le feu, n’évitent jamais les murs, avec tous les risques réels que cela comporte. Se relever, Victoria, sentir cette grâce d’avoir franchi enfin le feu, la lave, les torrents, poser un nom, un lieu, un acte sur une nouvelle cicatrice, voici la merveille que j’ai, en mon temps, expérimentée. Cette drogue de la survivante, frangine, elle coule dans tes veines, tu la rechercheras, tu grandiras un peu plus à chaque dose que tu t’injecteras.

Car tu n’as pas fini, ma toute petite, grande comme moi, de souffrir abominablement dans une chair traîtresse qui scande tes tourments.

Mon secret fut forgé à l’instant où ma mère me tenant la main il y a 12 ans de cela dans cet hôpital où tu te trouves toi à présent, me sermonna de la sorte : « Je t’ai donné la vie, je t’interdis de me la reprendre. »

Caraco lui-même, cet insupportable scribe de l’ombre, l’avait formulée comme « devoir envers ses ascendants ».

Mon secret, c’est que je quitterai ce monde lorsque le dernier de mes ascendants disparaîtra, ascendants et horizontaux, car j’ajoute ma fratrie, vous. Disparaissez tous, et je vous suis aussitôt. Pour quoi faire, exactement, sans vous ?

Mais je ne détruirai pas vos vies en plus de la mienne. Merci donc, ma toute petite, petite comme moi, d’y penser pour les nôtres.

Tu voudrais du repos, tu as besoin d’apprendre à tes dépends que tu ne le trouveras que chez toi, en toi, avec toi-même. Si tu veux dormir investis donc ton lit, assume de ne pas en sortir tant que tes forces ne seront pas reconstituées. Mais quitte au plus vite ces couloirs vides et beiges (oh, l’hideuse non-couleur…), envisage bien ces pauvres hères trébuchants qui se bavent dessus, ayant tristement raté la porte d’une sortie vers ce monde bouleversant, oui, mais toile de fond indispensable.  Envisage bien comme tu ne leur ressembles pas, comme il ne faut jamais que tu leur cèdes du terrain. Crache ces pilules nauséabondes, fais de ta peine atroce un tableau, une octave inaccessible, un chef d’œuvre animé. Ne les laisse pas t’empoisonner, comme ils me volèrent mon âme trop longtemps, à renfort d’une chimie que je prendrai toute ma vie à transpirer pour en débarrasser mes organes.

Rejoins-moi pour un temps, je te montrerai l’incendiaire Turner, les ponts sur l’eau grise, les panthères de Chine et les fossiles millénaires, les bougies à la crème brulée et les meilleurs pastramis du monde arrosés de vins parfumés, des insectes coulés dans des plateaux de bronze, des bars rouges et noirs qui empestent la vodka renversée, l’éternel féminin et sa mode débridée.

Je ne suis qu’une grande sœur bien sinistre par à-coups. Mais tu connais ma joie déraisonnable et imputrescible face aux charniers, mes élans encombrants, mon caractère envahissant. Je ne sais jamais dire, trop fière comme vous le pensez ou effrayée sans possibilité de maîtriser cette peur (ce qui est plus proche de la vérité), je ne sais pas vous dire comme je vous aime, comme je ne me tiens, assise, que grâce à vos présences. J’ai la certitude non fondée que de prononcer la formule dissipera tout enchantement. C’en est presque pathologique. J’ai appris la distance, j’ai appris à me taire, ah oui, mais la violence de mon appartenance à votre tribu imparfaite, rocambolesque et tentaculaire me coupe parfois le souffle lorsque je constate le manque. J’ai coupé le cordon, ah oui. Tout cela n’avait que trop duré. Mais il ne veut s’arrêter de saigner, j’en perds mes forces souvent, ma confiance loin de vous.

Je ne sais quel con a décrété qu’on devait abolir ces emprises, en les abolissant, on est libres, c’est vraiment formidable, mais on se tient nus sous les balles. Seul à cautériser.

J’en fais trop peut-être, je ne me calme pas, c’est parfois très pénible je le sais bien.

Mais j’électrise mes transmissions pour te donner à toi de ce jus, pour que par accident, me traversant, il me réveille lorsque je suis, encore et toujours, tentée de me laisser dériver. Je suis une phobique incurable du coma, pour y avoir déjà plongé, et ce sans métaphore aucune. Cette phobie m’a donné ma mesure, exigeante, épuisante, fondatrice. Elle m’usera jusqu’à l’os et qu’importe. Se « préserver » nous conduit au même trou.

Il faut que tu prennes, toi aussi, ta mesure, que tu expérimentes ce voltage.

Que tu regardes chaque perturbation comme un chaton qui s’accroche à ta jambe, que tu t’en amuses, que tu le repousses avec bienveillance mais fermeté, émerveillée par son inconsciente légèreté, un peu  inquiète du moment fatidique où il apprendra ce que tu appris jadis.

Tu as le temps de ton côté. Tu t’en es fait gagner. Ceux qui fissurent trop tard ont peu de chance de parfaitement se réparer. Il ne s’agit même plus de cette question coupable de qui va basculer, mais de quand. Le plus tôt, crois-moi, est le mieux.

Déplace ton cœur, comme les vampires des jeux de rôles, afin que l’ennemi croyant y plonger sa lance perfide, se trompe d’endroit, et te laisse pantelante certes, mais vivante, enragée de cette mauvaise blessure, prête à en découdre dans toute ta dangerosité d’animal blessé. N’avoue jamais où tu l’auras caché.

Ne l’oublie pas : ils ne nous contiendront pas, nous sommes petites-filles d’évadé, nous avons dans nos veines le courage, l’endurance, utilise ces vertus démodées. Dépare, détonne, inquiète les tièdes paresseux si modernes de ta courageuse endurance, de ta ténacité douteuse. Ils jaseront, moqueront, masqueront leurs incapacités à te répondre en placardant leur statu quo d’inutiles pantins sans cœur et sans reproches, mais tu seras debout, en face, seule avec tes puissants pairs. Tu tiendras ta place, ils ne la prendront pas.

Tu trouveras l’homme ou les hommes pour accompagner tes singulières virulences. Ils seront beaux et constants, assurés, silencieux, de ta magnificence, bien plus ancrés dans leur virilité que ces roquets qui par ailleurs ne cesseront de vouloir comparer leur absence de pénis à tes couilles surnaturelles. Ils auront le regard atlantique, gris, lointain et fougueux, ils verront calmement en toi ce que tu t’efforceras, honteuse, de cacher de ta féroce force femme. Ils recueilleront, satisfaits, sans jamais chercher à lui nuire, ta sombre lucidité. Ils te caresseront de ces mains habiles habituées aux crevasses. Tu les rendras grands et fiers. Tu les rendras, sans jamais les combattre, victorieux. Heureux, peut-être, un peu. Avant de les rendre à la foule qu’ils désirent pourtant, en pleurant tes fantômes, jurant de toujours recommencer. De ne jamais renoncer à ce désastre sidérant et ses orgasmes multiples. Tu aimeras plusieurs fois, et de plus en plus fort. Tout est question de cycles, rappelle-toi de la roue lorsqu’on t’écrase en bas.

Tu ne t’encombreras plus jamais de ces pauvres types que tu collectionnes pour l’heure, dépitée.

Je te le promets d’expérience, tu trouveras sur ta route des amis, des amants fulgurants et inoubliables, parfois impossibles à contraindre, certes, parfois d’une fidélité de chevalier, mais plus jamais destructeurs ou revanchards. Des hommes, des amis. Dans une définition restaurée des ravages virtuels. Et des femmes de ta trempe, dénuées de toute jalousie, solides et fines, des amies joyeuses et sincères, éclatantes accomplies, fragiles mais fières.

 Tu sauras lire dans un regard la force ou la faiblesse, la pitié, le secours, l’inaltérable assurance, tu trieras ceux pour qui tu devras omettre les détails de ta tumultueuse existence, ceux qui prendront tout le flot. Tes radars sont en place. Tu pourras, souveraine, décider face au médiocre, au décevant, au traître, d’être magnanime. Tu apprendras le pardon, exquise liqueur du Diable, le pouvoir inavouable qu’il te donnera alors. Tu choisiras l’intransigeance, sans ciller, si les griefs sont trop forts. Tu seras conne, lorsque tu le décideras, chiante, paradoxale et capricieuse, jamais parfaite – au secours !

Tu confronteras ton épouvantable liberté aux interdits, le filet de sécurité tendu sous toi. Ce filet tissé de tout notre amour pour toi et nos capacités infinies à comprendre tes choix, fussent-ils impensables, à te secouer si tu te complais trop longtemps dans l’inutile ou l’abominable. Comme le firent ceux qui m’éclaboussant d’amour démesuré m’ont forgé la superbe armure souple qui pare les coups en laissant passer les délicates caresses, et la lumière.

Et puis tu dois partir.

Tu dois arpenter des ruelles lointaines, immergée dans les langues étrangères, amies, chantant leurs incantations magiques incompréhensibles autour de toi. Tu vas entendre des sons inconnus, charmée, remplie instantanément par leur velours, tu rencontreras des aberrations, du sang séché, des spasmes. L’horreur. Mais tu sauras. Et il sera temps de revenir.

Il y aura des inversions, ces moments hallucinants où tes conceptions basculent, où tes vérités cèdent comme les pôles qui géologiquement s’inversent, tu connaîtras le bouleversement du réchauffement brutal de tes glaciers, des confirmations. Tout ce temps où tu pressentais, se verra mis en lumière par des forces – pour moi ce furent les mots des anciens, la beauté des rassurants classiques – qui viendront te donner une vérité qui deviendra comme un membre de toi impossible à trancher.

Il y aura des beautés à pleurer, et tu pleureras, c’est une promesse. Des rires foudroyants, tu riras, tu soulageras ton cœur sollicité par ces rires éclatants. Des banquets à n’en plus finir, des fêtes folles qui traverseront de leurs basses tes entrailles transpirantes. D’intenses confessions, de courtes nuits aux draps roulés aux pieds, associée comme tu le seras pour des heures à une peau alliée. D’imperceptibles sourires sur les foules enveloppantes lorsque tu sentiras, dans une seconde plus riche que mille heures, que tu leur appartiens, à tous, que oui, tu es une partie du monde qui s’écoule jusqu’en toi.

Il y aura des Vietnam et des tours effondrées, catastrophes sur désastres mais tu te tiendras prête, vigilante, disponible, pour enfin absorber, oui, toute cette douleur afin de la défier, la faire plier, la mordre. Tu soutiendras enfin comme tu fus soutenue quelques âmes en péril, mais sans les piétiner d’un modèle écrasant de prétentieuses leçons, tu tendras simplement et sans calcul ta main, et beaucoup sois-en sûre, saisiront ta confiance. Tu auras alors presque trente ans. Miraculeusement. Il sera trop tard pour mourir jeune, tu seras enclenchée. La suite, je ne la connais pas, mais nous l’apprendrons ensemble. Accroche-toi à nous, à moi, à d’autres. N’aie pas de pitié pour aucune épaule, écrase-toi sur elles le temps qu’il te faudra. Certaines cèderont, et ce n’est pas un drame, tu perdras des amis, des soutiens, tu ne perdras jamais que le très périssable.

 

Forgée, Victoria, dressée, aimante et aimée, forte et fine, confirmée, tu seras indestructible car tu t’estimeras, enfin, au bout d’une longue et venteuse route, digne de vivre.

Ils ne te détruiront plus. Il faudra faire place pour toi. Eh quoi ! Tu seras Victoria.

 

 


Publié dans : Ecrits vains : à moi
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