Sortir de l'antre: Le monde extérieur

Vendredi 26 mars 2010 5 26 /03 /Mars /2010 20:58

Lying on the beach

Darkness out of reach

Archive, Fold.

 

Lumière blafarde et cohue patibulaire, présentation convenue, vulgarité patente des annonceurs, prix d’entrée exorbitant, oui, vous êtes bien au Salon du Livre. Aucune surprise, le supermarché de l’in-folio soigne ses piles, Sony n’en finit pas de peaufiner son reader, Les Échos nous offrent sempiternellement un numéro dont nous ne voulons pas, La Musardine encanaille la mignonne venue faire dédicacer son Joy Sorman et les enfants hurlent, mais pas aussi fort que les adolescents boutonneux au stand Manga - cosplay. À la Fnac, au moins, vous ne payerez pas l’entrée pour trouver les mêmes livres. Et je vous le fais de mémoire, désolée donc de ces inexactitudes et exagérations (vraiment ?).

 

Dirigez-vous plutôt, si vous avez deux heures et dix euros à investir durablement, au Grand Palais. Il s’y trouve jusqu’à fin mai une bien exaltante exposition, en tout point : Turner et ses peintres. C’est annoncé partout, les hors-série du Figaro et de Télérama rivalisant d’originalité, la « presse unanime saluant une initiative unique et formidable » pour consacrer toutes les formules. Et c’est tout à fait mérité.

Piétiner et risquer la minerve pour entrapercevoir un bout de tableau mal présenté, très peu pour tout un chacun, si vous y rajoutez un tassement des lombaires très libraire 2.0., vous concevrez aisément l’ingrate décision à prendre au moment de sortir de son antre.

Pourtant, pourtant, il faut la prendre, cette décision.

 

JMW Turner, Le Déluge Turner, Le Déluge.

 

D’abord, parce que Turner. Il n’y aurait finalement que cela à dire. La peinture de catastrophe, le briseur de lignes, le sublime et l’énergie. L’extérieur. L’époustouflant peintre des mers, le seul avec l’arménien Aivazovsky à m’arracher les yeux, à m’hypnotiser vers des temps profondément enfouis de tumulte et d’acédie. Turner, le tempérament, la lutte des obliques, toute cette matière écrasée qui allume la lumière, vaporeuse et insolente. N’ayant pas vraiment de bases en histoire de l’art, vous pardonnerez mon manque de vocabulaire précis et qu’importe, les légendes sont parfaites et parlent avec éloquence, elles, rédigées avec un souci de plume qui aurait plu au maître.

L’écrin, d’ailleurs, est remarquable : on évolue dans des blocs de couleur brute. Des murs mats rouille ou tomate, bleu royal ou gris anthracite sur lesquels se découpent les fameux cadres or et bronze, et en leur centre, la lumière rouge et brulante, vivante comme un point surnaturel perçant les brumes. La typographie des textes, merveille d’élégance, entoure avec respect et chaleur les huiles brillantes.

La Tate à Londres, qui possède bien évidemment plus de 500 toiles de l’Anglais romantique, a vidé ses galeries et offre ici pour quelques semaines plus de cent pièces du peintre, et pas des moindres puisqu’on se trouve giflé dès l’entrée dans la première pièce par Le Déluge, immense et violent.

Turner, oui mais… et ses peintres. Et sous le coup d’un malaise difficile à dissiper, d’une illusion d’optique absolument soufflante, Le Déluge se dédouble et sur la droite apparaît celui de Nicolas Poussin.


 

Nicolas Poussin, Le Déluge

Nicolas Poussin, Le Déluge


Il faut vraiment le voir pour le croire. Pourtant on le sait bien, que les plus grands avaient avant eux des plus grands, que nulle toile, fût-elle sommet de l’art, ne fut créée ex nihilo. Mais l’insolence du concept de cette exposition est proprement jubilatoire. « Regardez, semblent nous dire, goguenards, les instigateurs, ceci, ce Déluge, vient de cela ! » Et bien entendu, le vertige se propage de pièce en pièce, tombant des œuvres de Rembrandt, à celles deVan Ruisdael, Salvator Rosa, Gainsborough, Rubens ou du grand Constable. Sans parler du méconnu Francis Danby dont pour ma part je découvrais pour la première fois le travail autour du Livre des révélations, et son Ange debout face au soleil, que Turner décidera de réinterpréter dans une effusion de force et d’or tourbillonnant.


 

Francis Danby, sujet du livre des révélations Francis Danby, sujet du Livre des révélations.


 

JMW Turner, Ange debout devant le soleil Turner, Ange debout devant le soleil



L’on en arrive même à une situation stupéfiante, alors que côte à côte nous sont dévoilés Paysage avec Jacob, Laban et ses filles, de Claude Gellée, dit Le Lorrain, et Appulia en quête d’Appulus de Turner. Nous sommes tout bonnement conviés à un réel jeu des 7 erreurs. Pourtant l’homme n’est pas simplement un vulgaire reproducteur, cela serait trop simple. Son désir vif de se hisser au niveau de ses maîtres l’envoûte et Turner, secret, à la vie modeste et laborieuse, veut égaler, puis surpasser chacun de ceux qu’il admirera, sa ferveur mêlée à la rage d’y parvenir. Il se veut un peintre immortel, recouvrant les murs de la Royal Academy, et il y parviendra. Cette ambitieuse ténacité, cette insolence à tutoyer du pinceau ses prédécesseurs n’aura de cesse de l’accompagner dans ses périples à la recherche d’un nouveau chef d’œuvre auquel se confronter. Il atteint rapidement ce qui, à mon humble avis, confine au délirant génie : la maîtrise des cieux. Turner convoque littéralement la lumière.


JMW Turner, Clair de lune Turner, Clair de lune, étude à Millbank.


Ses soleils rouges reflétés sur les eaux, ce sablier formé par l’inversion du lever, son feu d’espérance rouge sang allumé derrière les tempêtes, sa lune piquante à l’incompréhensible clarté dans Clair de lune, étude à Millbank devant laquelle le visiteur abasourdi pourrait rester mille ans persuadé qu’elle brillera si les spots au-dessus d’elle s’éteignent, ces taches de miracle réchauffent, irradient. Une femme chuchote à sa voisine qu’elle se sent bronzer devant les toiles.

Il y a toujours chez Turner non pas un conflit dans les éléments que pourtant il déchaîne en déséquilibrant les classiques lignes pour rayer ses paysages avec fracas d’obliques et de spirales mousseuses et mélancoliques, non pas un conflit, mais une chaotique osmose où les plans naturels s’entrechoquent pour se pénétrer finalement. Avalanche sur les Grisons fait déferler du ciel des blocs indéfinissables de neige sale, et comme le dit justement le commentaire en regard que je me dépêchai de griffonner sur une page libre du livre qui me tombait alors sous la main dans mon sac (Jacques Chessex, Transcendance et transgression – espérons qu’il me pardonne) : « Par l’audace de sa technique qui fouette et dissout toute forme dans une pâte épaisse et malmenée, le vieux Turner parvient encore à rivaliser avec [ses maîtres]. »

Admiration dont l’exercice le pousse à se surpasser, le moteur de Turner peut s'avérer mordante critique envers certains modèles. « Puisque vous n’y parvenez pas, je vais vous montrer » semble-t-il les défier. Ainsi de sa Forêt de Berre, qu’il propose en regard de Paysage à l’oiseleur de Rubens, ce Rubens qui à ses yeux ne « pouvait se contenter de la pure simplicité d’un paysage pastoral », et « jetait ses couleurs comme un bouquet de fleurs ».

 

Mais le clou de l’exposition, bien que n’étant pas la toile la plus fameuse ou la plus spectaculaire, se trouve bien dans cette anecdote croustillante qui résume l’homme tout entier. Alors qu’en 1832, en pleine maturité de son art, il a déjà pour habitude de faire venir ses toiles inachevées dans les expositions afin de les terminer avec virtuosité et célérité en tenant compte de la composition achevée de ses concurrents ( !), Turner va imposer à John Constable alors son dernier grand rival, de faire les frais de cette pratique déloyale mais truculente. À la Royal Academy, il vient présenter une grande toile, l’Inauguration du pont de Waterloo. Turner, lui, propose dans la même salle une modeste marine, Helvoetsluys, « destinée à faire pâle figure ». Au dernier moment, il rajoute à sa composition la petite bouée rouge au premier plan, et de cette touche à la densité chromatique de génie, rivalisant avec les vermillons tape-à-l’œil de la magistrale toile adjacente, il souffle le public par sa retenue épurée, et fait définitivement passer Constable pour un prétentieux à la toile chargée, tapageuse et discordante.

Depuis ce douloureux épisode, jamais les deux toiles n’avaient été rassemblées dans un même lieu. En plus d’un cours d’harmonie des couleurs, nous avons un combat de peintres grandeur nature restitué, avec méthode, humeur et humour.

 

JMW Turner, Le déclin de l'empire carthaginoisTurner, Le déclin de l'Empire carthaginois.


 

Le Lorrain, Débarquement de CleopatreLe Lorrain, Débarquement de Cléopâtre à Tarse.


Nous quittons alors l’exposition enchantés, bien décidés à prendre des billets pour Londres afin de prolonger le délice (manque ici ma toile fétiche, Fishermen at sea), bercés par le crépuscule du Déclin de l’empire carthaginois, faisant un délicat clin d’œil réconcilié au Débarquement de Cléopâtre à Tarse, de Le Lorrain, faux jumeaux singuliers et exemplaires.

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Dimanche 27 décembre 2009 7 27 /12 /Déc /2009 01:04

J’adore depuis longtemps Giacometti, mais bien davantage encore depuis que j’ai pu le surprendre, un jour de 1924, en train de griffonner sur un carnet cette litanie scandaleuse de pensées non alignables : « Je sais que je sympathise avec l’Église, avec le despotisme religieux. J’ai raison ou tort ? Je crois avoir raison, mais je n’en ai pas la certitude. J’ai de l’antipathie pour la philosophie, pour la liberté de pensée, pour la liberté d’action, la liberté d’écrire des livres, de faire des tableaux et d’exprimer des idées personnelles. Je hais la liberté de croyance ou de non-croyance, et la république. Je hais l’émancipation de l’individualisme et celle des femmes. Je ne peux plus entendre tous les bavardages qu’on fait, que tous font sur toutes choses, sur l’art, sur l’histoire, sur la philosophie, où chacun croit pouvoir exprimer la misérable idée qu’il s’est faite dans son cerveau. Pourquoi est-ce que l’Église ne brûle plus, ne torture, ne tue plus tous ceux qui osent penser ce qui leur plaît ? »

Combien de procès dans ces lignes ?

 

Philippe Muray, L’Empire du Bien.

 




 

Jim Carrey est un acteur épatant.

Le seul clown véritablement triste que je nous connaisse, dans cette épanouissante foire aux idoles qu’est cet univers dont Philippe Muray déclarait en 1998 (c’est-à-dire avant-même l’avènement du web 2.0.) que sa seule ruse est de nous faire croire qu’il existe. Lors d’une scène particulièrement réussie du film Man On The Moon de Milos Forman, retraçant admirablement la vie du comique ambigu Andy Kaufman, il a ce regard qui ne peut se feindre. Il a ce regard en miroir, il a tourné ses orbites en dedans, il a vu quelque chose que personne n’a le droit de voir et par le prisme de ses pupilles dilatées dans un rictus qui sonne sa mort, le personnage auquel Jim Carrey offre ce regard retourné dans sa peau comprend qu’il est perdu, car il a vu la ficelle. Il sait que le prêtre vaudou ne pourra pas guérir son cancer, car il a vu de ses yeux la supercherie, et ne peut plus rien croire.

Ce regard, dont personne ne parle dans les universités de cinéma, ce regard est plus constituant à mon sens, plus porteur en lui seul du désespoir impossible à combattre qui un beau jour brutalement, irréversiblement, souffle le païen loin de ses cultes aliénants. On parle beaucoup, à juste titre ou non tant l’expression semble réductrice, de la perte de la foi du croyant, on parle peu de la non moins douloureuse et déchirante perte de tous ses riens par l’incroyant. Perdre l’absence cruelle de ses croyances, la vacuité de ses modèles de références, perdre le monde, et l’humain, puisque nous n’avons, négligents, que ces maigres non-croyances, est absolument pétrifiant. Dans le doute, dans le noir, ne plus bouger. Je nous croyais bien bas, nous pouvons donc encore descendre. D’athée, ce qui n’était encore qu’une frêle certitude, on en devient prudent.

Dans le regard de Jim Carrey en cette scène clé, dans cette ironie morbide et finale, le pitre a définitivement terminé de rire, lui qui le faisait si intelligemment pourtant avec cette rage au ventre de masquer ses océans de larmes sous la sueur d’un spectacle auquel on se gausse sans le voir, lui, derrière la ficelle, au-delà de la ficelle depuis si longtemps qu’il ne tient qu’à un murmure, une caresse avant de disparaître complètement, sacrifié à la foule.

Il y a le regard de Carrey.

Je croyais qu’il y aurait le cri de Marilyn Manson.

Putride outrancier de bourgeoises calmes, et je les ai vues, il ne s’agit pas encore d’un accès paranoïaque parmi tant d’autres, MM nous a fait l’honneur ce lundi 21 décembre de clôturer sa tournée européenne par le Zénith d’un Paris qu’il dit aimer, ce qui n’est pas sa première faute de goût.

J’ai cédé à la tentation du concert, je voulais, minuscule et noyée oui, l’entendre rugir par le plancher, que ses basses, par la théorie éclairée des électrochocs, se chargent de me réanimer un peu d’une longue hibernation au monde telle que la liesse le défigure. Familière de Munch, comme n’importe quel imbécile qui se croit cultivé, j’avais pour autant des impatiences. Ces brutalités silencieuses que procure la lecture d’auteurs en perpétuelle apoplexie me donnent trop souvent des crampes dans les extrémités des membres, incapables de porter leurs coups.

Bien sûr, j’ai pris ce qui venait. J’ai conscience de l’extrême pauvreté de nos scènes, de la sécheresse idéologique qui les anime. Nous sommes bien loin, rassurez-vous, des parades du Grand Olibrius. Je refuse d’adouber notre fauve Mansonnien chevalier d’un feu metal, et concède par lassitude à lui octroyer dans ma grande bonté la digne mission de maillon torturé entre le peuple et l’élite des décibels. Surtout, je l’aime bien, l’ami Brian Hugh Warner. Bien plus que son pesant Manson. Je souffre avec lui, parfois, quand il disloque ses articulations peinturlurées en proférant de pâles blasphèmes inquiets. Il est de ceux qui se coltinent le sale boulot, même s’il reste bien mieux payé que la moyenne.

MM, qui ne fond ni sur le tapis ni dans la bouche, avait eu de beaux mots, souvenez-vous, dans le Bowling for Columbine d’un autre MM, et tombait à pic pour décharger de leurs responsabilités face à la contraception les parents gras et ignares des exterminateurs de campus. Il rejoignait dans ma modeste liste de MM le très agité Eminem de 8 Miles et ses invraisemblables gesticulations rhétoriques lors de battles dont nos actuels pourfendeurs des barreaux devraient s’inspirer un peu plus. Et puis à la fin, il assume pour toujours que la face que nous méritons de contempler, rampants volontaires dans nos fosses creusées sous l’étoile, c’est ce masque épais et coulant, ce maquillage Halloween, ce costume d’attardé dans une génération qui expulse progressivement de ses rangs toutes ces créatures produites il y a quinze ans tout au plus seulement, pour les remplacer par les reflets narcissiques de la média-réalité. Moi qui croyais qu’on n’expulsait plus l’hiver, par immense accès de charité chrétienne, j’ai vu expulser Marilyn Manson par la police la plus impitoyable et la moins corruptible de toute l’histoire de la répression des mœurs : le vide.

Ils étaient là, immobiles, debout à battre faiblement la mesure, ce peuple minable auquel il faut absolument et ressembler et plaire, ils ne bougeaient pas sous les baffles, incapables d’une transe minimum, qui toute ridicule fut-elle elle-même, amorcerait un semblant de miracle de vibration spontanée. Pas du tout. Les gens ne sont jamais là où ils se trouvent depuis que la communication virtuelle existe. Ils n’existent plus, eux, ectoplasmes en attente de réception sur un serveur quelconque.

Ils étaient déjà pleins d’un rien blafard délicat à manier, ils se dispersent maintenant dans la lueur éclatante de leurs écrans. Car je le jure, plus de flammes dans la foule, bien sûr que non. Une nuée d’écrans bleus comme autant de lucioles lucifériennes d’Iphone pour ces crétins qui rigolent de Dieu mais ne pourraient jamais rater une messe à leur boîte mail. Marilyn s’époumone, promet l’apocalypse dans un déferlement de provocations aussi light que les cocas dont s’abreuve son public à présent végétarien (les étendards singeant les croix gammées en érigeant d’imposants dollars noirs et rouges, oui, d’accord, admettons), et ma voisine de derrière me demande si je peux légèrement me décaler sur la gauche car, assise et farouchement déterminée à défendre son strapontin sous les assauts frénétiques d’un public ô combien dévergondé sorti tout droit Des Chiffres et des Lettres, elle entend bien en avoir pour son argent. Ledit argent décrié par notre argenté maître des cérémonies dont on n’écoute peu les paroles et c’est bien normal, ces cons-là n’ont encore rien sous-titré. Un enflammé (mais sortez-le, et les règles de sécurité alors ?) hurle soudain le nom de son idole, brisant le silence de cinq mille recueillis. Des regards amusés convergent, ouh la la, il a fait du bruit, qu’est-ce qu’il est subversif… Manson lui, déploie son immense carcasse bien balancée, du haut de quarante années qu’il porte bien le bougre, bien mieux que ces succédanés de vingt ans tout mouillés, serrés dans leurs résilles et consultant Facebook en plein milieu de Coma White, des fois que machine aurait enfin répondu favorablement à leurs attentes dégoulinantes de chiots en érection. Il avale son micro, incapable de réveiller les zombies qu’il a contribué à engendrer, pour lesquels il faut se résigner à constater prématurément l’heure du décès et moi je suis sur les berges de son monde, et je contemple les ficelles.

Je vois tout et tout le monde, dans un rictus forcé, et je rentre me coucher, frappée par l’épidémie : je suis, comble de l’horreur, mitigée sur ce à quoi je viens d’assister. Même pas lamentable, évidemment loin du génie. Je suis en train de mourir, je sens la rigidité s’installer, au secours : je suis mitigée.

Ils m’ont volé le cri de Marilyn Manson. Je n’ai pas pu l’entendre. Ils l’ont figé, sinistre Antéchrist pour rire, dans leur silence stupéfiant, pressés d’en référer immédiatement à leurs boîtes magiques. Moi, j’en ai terminé. J’essaye de lutter encore contre ce formol.

Entre l’agitation chorégraphiée qui ne secoue plus aucun de ces clones branchés sur leur néant, et la molle adhésion de ces clones qui se désolidarisent d’une idole grimée vitupérant son emphase, je me sens soudain bien dépourvue, moi qui chantais et qui dansa, lorsque la bise vint.

Ce que l’on nous dit peu, attachés que sont les faiseurs de formule à l’idée toute cinématographique de l’instant, c’est que cette malédiction de déchirer le voile et de voir ce que l’on n’aurait pas dû voir pour vivre ivres d’une cohésion sociale qu’Arte vante assez malhabilement jusque dans ses documentaires sur les babouins, cette malédiction n’arrive pas qu’une fois nous laissant pantelants et dérivants jusqu’au générique de fin qui suit somme toute assez rapidement, faute de solution ou de thèse.

Ce qu’on ne nous dit pas, c’est que ce regard pénétrant et révulsé s'impose sans cesse. Il ne nous quitte plus. Nous déchirons sans discontinuer, et mais tout se reforme, intact, sans cesse.

Et sans cesse, bras ballants, nous comptons les lambeaux qui se déposent à nos pieds.

Après toutes ces fausses fins dont nous endurons plus ou moins conscients les punitions et supplices, jamais aucun générique ne vient nous raccompagner, soulagés, vers les nôtres.

 

C’est bien normal, puisque celui qui a vu la ficelle du prétendu miracle que lui promet le  dernier recours, sait dans sa chair qu’on ne guérit pas du cancer métastasé.

 

 

 

 

I_MoonMan.jpg  

 

 


 

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Jeudi 3 septembre 2009 4 03 /09 /Sep /2009 17:29

Il est 18h30, Christian Poveda n'est pas mort depuis 24h au Salvador que déjà Mr Anonyme de la France Glorieuse salit sa dépouille avec la complicité glacée de l'Express qui ne sait même pas qui était M. Poveda, mais ouvre ses commentaires, des fois que quelqu'un le lui dise. Pas moi en tout cas, car je n'en sais foutre rien, tant ces bourdonnements de mouches à merde m'empêchent d'accéder sereinement à un peu de profondeur.
Tout va bien.
Alors voici la réaction immédiate et stupide de l'internaute que je suis à la réaction immédiate et stupide d'un internaute dont je ne veux plus rien savoir après cela (
voir Storytelling, décidemment), pour l'équilibre du Chaos, avant que la Toile ne finisse (voeu pieux), par s'effondrer de tant d'immondices non-recyclables.




Je suis encore une fois complètement abattue de crouler sans cesse sous les témoignages abominables de la nullité consternante de nos chers internautes (je fais l'économie d'une majuscule, il ne manquerait plus que cela), de nos chers compatriotes, donc, puisque 50 millions ou presque d'entre nous se trouvent à présent connectés.
Et me trouve tellement affligée de cet énième exemple de crasse intime, doublée d'un creux qui ne demande surtout pas à être comblé, tant le vide lui permet de s'entendre dire de telles conneries, et de se féliciter chaudement de ces jeux de gorges.
Encore une fois, le cher con-necté peut donner son avis sur tout et tout de suite et il ne va pas s'en priver, avec la complicité de tous ces journalistes formidables qui non contents de troquer l'investigation contre la répétition mot pour mot d'une dépêche AFP, se déchargent d'avoir à commenter une information somme toute bien triste, qui est la mort de ce Christian Poveda.
Non, je n'avais jamais entendu parler de M. Poveda jusqu'à cette minute même où j'en apprends la mort. Documentariste, il voulait visiblement donner un peu d'humanité à l'image que se font nos abrutis des forums de la guerre des gangs au Salvador. Il a été abattu dans l'exercice de ses fonctions, ce qui est déjà sinistre, et bien décourageant.
Mais je crois qu'il y a pire que cette mort, pire que les gangs qui déferlent un peu partout sur le globe, pire que la violence furieuse de quelques animaux en groupes, il y a bien pire, je vous l'assure.
Il y a ce connard dans son canapé, qui n'a rien d'autre à foutre que de traîner sur le site de l'Express un jeudi après-midi (pour ma décharge, je recherchais de plus amples informations sur ce Monsieur Poveda en attendant un hypothétique client pour mes humanités - autre voeu pieux) pour y déverser sa suffisance fumeuse et criminelle: "En même temps, c'est triste, mais il l'avait bien cherché."
Lisez-le pour le croire.
Et une fois n'est plus coutume mais tend à le devenir, je clique à mon tour, vainement, avec toute l'énergie que me confère pendant deux minutes, ce désespoir, je clique donc sur "Signaler un contenu abusif", étant bien entendu que personne ne comprendra pourquoi, je réagis malgré tout comme je peux pour tenter sans trop y croire d'équilibrer la Toile d'un contrepoint inutile mais que je ne veux contenir une seconde de plus.
J'ai pour moi une sincérité dont il faudrait que je rougisse, mais je ne rougis pas. J'ai pour moi des entrailles humaines qui n'autorisent pas le calme face à un homme que j'aurais volontiers giflé s'il s'était trouvé en face de moi, au nom des hommes, ceux qui restent déconcertés par tous ces obcordés, de tous ceux qu'il insulte de son indécente incapacité à compatir, ou à fermer sa gueule, ce qui est tout de même la moindre des choses, alors même que l'enterrement n'a pas eu lieu. Trouverait-il ce courage minable de décréter méritée la mort de cet homme, dans l'écho de la chapelle où sera célébrée l'office mérité du défunt ?

Puisque les incontinents sont tous des cons, alors moi aussi je décide de me pisser dessus, c'est le seul langage qu'ils comprennent, ils ne sont pas seuls, non, au Royaume de la cohue qu'est cet infernal carnaval d'opinions des médiocres.

Il y a des balles de gang qui se perdent. Et ça, c'est un scandale.





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