C’est ce qu’on appelle aggraver son cas.
Deux pingouins de 25 ans date limite de consommation, tout droit sortis d’un film de Coppola, mais fille, à la nonchalance arrogante et mal peignée, et l’élégance douteuse des mannequins H&M entrent sans dire un mot dans ma librairie et déroulent une affiche. Je ne leur prête pas immédiatement attention, occupée avec un aficionado de reliures cuir confondant Lucrèce et Pline l’Ancien, mais je garde un œil sur leur manège. Au moins ne sont-ils pas grands et chauves, les grands et chauves étant tous des voleurs en ces lieux, allez savoir pourquoi. Ils envisagent visiblement le meilleur emplacement sur la porte vitrée, me tournant le dos. Problème : ils entrent ici chez moi, sans frapper et s’installent les pieds sur le canapé. Je constate donc stoïque, comme les trois quarts du temps de mes journées, l’éducation admirable dont jouirent nos concitoyens dont la particule de l’appellation résonne en permanence dans mes moindres artères.
Je leur demande une fois gentiment et avec un sourire (je le jure), si je peux leur être d’une quelconque utilité, ironique, cela va sans dire, mais ne voulant point trop les brusquer. Après tout, nous avons presque le même âge (rhha je ne peux plus souffrir ces indignités) et la jeunesse quand elle s’invite en ces lieux, fût-elle insolente et morveuse, ne se fait pas prier.
Ils se retournent et lancent un approprié « Vous auriez pas du scotch ? »
Je hasarde un « Pardon ? » plantant mes sales prunelles bien profond dans leur morgue. « Qu’est-ce que vous pensez donc pouvoir afficher ici sans même me demander ? »
La moutarde, c’est un fait, commence à légèrement piquer ma pâleur spectrale.
Ils me montrent fièrement un panneau carton-plume, « Désir d’Avenir » sous-titrant une Ségolène Royal radieuse, et au bas une flèche. « C’est la consigne, il faut qu’on l’affiche sur vos vitrines pour que cela soit bien clair qu’il faut se rendre à côté. »
Restons calme. Je m’esclaffe, encore patiente (je le jure) « Non, mais vous faites confusion, nous ne sommes en rien affiliés à cette dame et son parti. »
L’incident aurait pu être clôt, et je m’en serais retournée à mes piles égoïstes, et eux à leurs activismes forcenés et ô combien courageux.
Mais non.
Problème : ils me tancent (les malheureux, les derniers reposent six pieds sous terre), et retournent à la vitrine en amorçant leur placardage, ânonnant « Vous ne comprenez pas, c’est la consigne. Elle a ordonné que nous affichions cela ici, ajoutant que cela ne pourrait pas desservir à votre vitrine qui n’est pas forcément géniale. »
Le deuxième « Pardon ?? » qui m’a échappé ne fut ni gentil ni souriant ni patient (je le jure) mais lancé du haut d’une colonne d’air que j’ai par le passé longuement travaillé.
Problème : Je n’ai pas souvenir de devoir respecter les consignes de Ségolène Royal, ni ici, ni ailleurs mais enfin j’ignore peut-être la loi. Ces pingouins m’insupportent, leurs manières sont inadmissibles, de surcroît ils m’insultent en souriant, ce qui mérite une immolation dans les caves secrètes de nos sous-sols d’élitistes scientologues (oui, c’est une rumeur répandue), ils profanent de leur panneau graphiquement minable au message nauséabond mes vitrines moches mais encore dignes, et ces jeunes padawans du côté Freedent Ultra Bright de la Force osent s’élever contre mon autorité en ces lieux où nul n’est roi s’il n’est prophète, géomètre, ou possesseur d’une Mastercard, et ce, erreur fatale : en public. Les clients présents lèvent un œil amusé de leurs livres, m’interrogent du sourcil se demandant si je vais oser riposter.
Je vais me gêner, braves gens.
« Prenez vos affiches et sortez d’ici immédiatement, nous n’avons d’ordre à recevoir de personne, et surtout pas d’elle en ce qui concerne l’affichage d’une propagande bien vaine. »
Ils se défendent, les bougres, mais les masques figés sur leurs visages poudrés dénoncent un effroi qui fait peine à constater.
« Cela se voit que vous ne la connaissez pas ! Mais elle nous avait prévenus que vous n’étiez pas très sympas, ici. » Il transpirerait presque, accroché à sa pancarte dans un acte de résistance héroïque (Sortez les stèles !).
Le troisième « Pardon ??? » que je rugis me réveilla moi-même. La dite peu sympathique lui a naguère ouvert sa porte de derrière , à la Reine Mère pour lui permettre d’échapper en douce à une cohorte d’une race que j’avoue détester bien plus encore que les politiques (et c’est dire) : les journalistes. Je n’ai souvenir ni d’avoir été remerciée, ni même considérée, mais j’avoue avoir oublié les courbettes supplémentaires et le tapis rouge de rigueur, je n’ai cure il faut dire de ces protocoles improvisés, mes excuses. « Vous vous pointez ici en conquérants, fulminai-je, sur ordre de la Reine, tremblant et rougissant en m’insultant par-dessus le marché, et vous espérez vraiment que je vais mettre votre affiche ? Je ne crois pas me souvenir que Madame soit Présidente de la République, et quand bien même le serait-elle, cela me ferait une belle jambe. Quel briefing d’enfer, pardon, lobotomisation en règle avez-vous donc subis ? »
Je bondis vers les intrus, arrache violemment leur pancarte, ouvre la porte l’écume aux lèvres, empoigne le pantin de sa Dame et le tire au-dehors. « Sortez, je vous dis, vous êtes ridicules ! »
Je rêve éveillée. Ce pain béni pour les détracteurs, c’est presque trop beau pour être vrai. Je suis abasourdie mais trop furieuse pour rester coite, je les sors, m’improvisant videur de boîte. « Vous ne devriez plus travailler pour cette femme si elle vous fait si peur, vous être ridicules, regardez-vous, interrogez-vous bon sang, vous la servez bien mal en vous comportant de la sorte, qu’elle vienne en personne me dire que c’est mon devoir d’afficher sa minable pancarte dans un commerce privé, que mes vitrines sont moches, que nous ne sommes pas agréables, vous verrez si je crains ses gesticulations de mégère effarouchée. Mais surtout, dites-lui bien de ma part qu’elle aggrave son cas. »
C’est que plus tôt dans la journée, son chauffeur avait cherché à se garer devant ma boutique (décidemment, THE place to be), et y trouvant un gars du bâtiment déchargeant son ciment pour ravaler notre façade, l’avait interpelé en ces termes, fier de son audacieuse fonction de conducteur de Chaleur : « Dégagez d’ici, c’est la place de Ségolène Royal – faux, oserais-je dire, c’est le trottoir du contribuable, puisqu’il faut parler en vos termes disgracieux. » L’ouvrier, s’excusant, lui demande dix minutes pour achever son œuvre, et le farouche cocher, à bonne école, de lui rétorquer, haineux : « Tu es à combien de la retraite ? Parce qu’elle peut t’y envoyer plus rapidement que prévu, elle en a déjà fait tomber d’autres, vous n’imaginez pas. Elle est vraiment dure, je risque moi-même mon poste, sachez-le. »
De deux choses l’une : ou bien Ségolène Royal, acculée, embrasée d’une divine mission qui ne saute visiblement pas aux yeux de tout le monde, est « hors de son esprit » pour traduire mot à mot une expression anglaise fort à-propos, ou bien elle est entourée d’abrutis consanguins qu’elle ferait bien, oui, forte de sa toute-puissance d’abeille sans ruche, de congédier.
Rassurez-vous cependant Ségolène, de toutes les voix perdues de ceux qui ne votent pas, toutes ne sont pas perdues pour la gauche. Car vous êtes bien de gauche, non, si mes souvenirs sont exacts ? Venez quand vous voulez partager un café derrière mes vitrines moches, je vous présenterai quelques caciques des classiques, ils vous reconnecteront à ce que vous semblez diablement oublier : la réalité.