Enthousiasme, au sens propre « possession par la divinité », transport divin, délire sacré.
G .Freyburger, M.-L. Freyburger-Galland, J.-Ch. Tautil, Sectes religieuses en Grèce et à Rome dans l’antiquité païenne, Lexique, Belles Lettres, 2006, p 345.
Notre vie n’est valable que si elle aspire à la vision de la beauté absolue qui est aussi vérité. Le grand poète Keats a résumé cela en quelques mots, peu avant sa mort : « Beauty is truth, truth beauty – that is all. Ye know on earth, and all ye need to know. »
George Steiner, préface au Banquet de Platon, Belles Lettres, 2010.
N’ayant aucune compétence proprement philosophique, ce n’est pas la règle et le compas à la main que j’ai appréhendé, de nouveau, ce Banquet que l’on ne présente plus, dans son nouvel écrin tout juste paru.
J’ai suivi George Steiner, oui, d’accord, et sa préface sous forme d’entretien avec François L’Yvonnet. Je les aime bien et qu’y puis-je ? Reste-t-il tellement d’individus, fussent-ils impossibles, pour traverser insolemment les domaines et revenir avec leur cueillette ?
Il ya beaucoup à dire à propos de sa présentation, on y parle vérité et beauté, Marsile Ficin et homoérotisme, héroïsme et hoquet, Joseph de Maistre et harmonia mundi, Wilde et Balzac et ses piqûres de rappel constituent des évidences formidables à se tatouer sur le bras. Transportée par cette discussion effroyablement intelligente, effroyable car d’une simplicité extrême et à chaque terme sensée et juste, je ne suis pas sûre d’en être proprement revenue. Impuissance de la formulation admirative, encore et toujours galvaudée, parasitée par la jubilation sans cesse renouvelée. Restons-en là.
J’ai tenté en relisant ce Banquet, encore et toujours, non pas d’en cerner les points immuables, n’en déplaise aux progressistes, mais bien de me laisser porter, ravir par les courants frais de ces lignes incroyables, sans que jamais mes veines, mes pulsions, mes féroces animosités ne se voient coulées dans un plastique transparent, et ainsi figées ne soient plus que des pièces de musées devant lesquelles passent, las ou dissipés, des écoliers en sortie.
Non. Plus je lis, plus je refuse de me discipliner pour devenir la parfaite enseignante vaine assoiffée de reconnaissance, la pédante encyclopédique qui vous donnera la leçon à coups de règle sur les doigts, empruntant au vocabulaire de sa caste, aussi sexy que le manuel de rhétorique du politicien actuel qui veut nous faire rêver avec son « vivre ensemble durable », comme une prestataire de secte à deux doigts du suicide collectif. Peu importe mes affirmations péremptoires, mes passages en force dans des sentiers fragiles, je tente, j’essaye de bâtir quelque chose qui résistera au vent, et ne cèdera pas au formatage de la transmission dans les seules acceptations tristes et pâles qu’on tente de lui donner.
Car oui, hors les bancs des Universités, loin des préaux des bâtiments, à l’abri des regards cernés des recenseurs dépassés, des bonimenteurs et autres dirigeants de nos cœurs, il existe une réception simple et nouvelle, enthousiaste de ce symposion.
Socrate, en chemin pour ce banquet auquel l’a convié Agathon, s’arrête dans la nuit noire. Il est proche de la résolution d’une énigme philosophique et rien ne saurait alors le tirer de sa transe. Il rejoint enfin ses amis et se livre avec Phèdre, Aristophane, Pausanias, Éryximaque, Alcibiade et Agathon à un débat passionnant sur l’amour. Quelles formes, quelle nature, miracle ou calamité ? Chef d’œuvre absolu, rarement contesté même en compagnie de mauvaise foi, l’unanimité passe les siècles, mais pourquoi ? À le relire innocemment, sans crayon à la main ni volonté féroce de lui faire dire quoi que ce soit, on comprend rapidement que le texte – et sa source, grecque, en regard - nous convie généreusement à contempler les mystérieux graphes de gauche qu’il délie à droite, révélant sereinement la beauté de ces discours étrangement complémentaires.
C’était il y a 2400 ans. Et nous en sommes tous là. L’amour est probablement le plus intense état universel et incompréhensible qui soit. Plus tard Ovide nous en indique même des remèdes [1], afin d’en guérir après y avoir succombé, remèdes que nous tentons vainement encore aujourd’hui d’appliquer. Et toujours « l’amour est un démon » comme le rappelle la prêtresse Diotime à Socrate, il est héroïque, et Phèdre assure qu’on ne peut supporter de perdre la face devant l’être aimé, au point que si nous faisions systématiquement combattre les amants côte à côte, il n’y aurait plus de guerres perdues. Il est beauté et bonté, fils de Poros et Penia, ou bien source de bien des tourments pour Alcibiade, éconduit par Socrate dont il fait un éloge de la laideur. Les convives entrent et sortent, boivent énormément, Aristophane propose son explication immensément célèbre d’un être unique tranché en deux qui n’aura de cesse de rechercher sa moitié, le médecin s’en remet aux astres, les coupes circulent, les invités se déplacent, ils traversent la nuit et lorsque tout le monde, assoupi, profite de la fraîcheur de l’aube, Socrate quitte silencieusement les lieux et après quelques ablutions, se remet au travail.
Suivant ses pas, sur le sentier poudré, enveloppée des senteurs méridionales et accompagnée du doux bruit des cigales, ces chants des poètes morts, je retrouve l’état de sérénité pure à la chaleur diffuse de m’éveiller une nouvelle fois à la conscience parfaite, une grande part de mes chères brumes à nouveau dissipées, caressée par l’éclatant et neuf Hélios, prête à entamer une nouvelle journée, un nouveau voyage.
Bien entendu, je ne vais pas me placer en ridicule posture de vous donner ma lecture du Banquet de Platon, merci bien. Je viens faire un brin de réclame, une fois n’est pas coutume, pour saluer le 100e volume des Classiques en poche, aux Belles Lettres, collection qui propose à moindre coût les plus beaux textes, en version intégrale et bilingue, de la grande collection des Universités de France, appelée aussi C.U.F. ou « Budé », précédés d’une introduction et agrémentés de quelques notes utiles. Pour cet élégant numéro, le Banquet s’imposait, dans la traduction conservée de Paul Vicaire, vive et moderne.
« Les Grecs ne pardonnent pas », rappelle Steiner en préface. Pourtant, « chaque lecture fausse porte en elle le prochain pas. » L’inépuisable classique, insolent, perdure. « Extase de l’inutile, extase du mythe, de la pensée pure. »
Enthousiasme grec de participer, trois siècles plus tard, à une conversation enjouée, simple, essentielle.
Platon, Le Banquet, traduit par Paul Vicaire, présenté et annoté par François L’Yvonnet, préface de George Steiner, Les Belles Lettres, coll. Classiques en poche n°100, bilingue grec-français, 2010, 9 €.
[1] Ovide, Les Remèdes à l’amour. Extraordinaire, et drôle.
