Back to basics : les fondations

Dimanche 21 mars 2010 7 21 /03 /Mars /2010 13:44

Enthousiasme, au sens propre « possession par la divinité », transport divin, délire sacré.

G .Freyburger, M.-L. Freyburger-Galland, J.-Ch. Tautil, Sectes religieuses en Grèce et à Rome dans l’antiquité païenne, Lexique, Belles Lettres, 2006, p 345.


Notre vie n’est valable que si elle aspire à la vision de la beauté absolue qui est aussi vérité. Le grand poète Keats a résumé cela en quelques mots, peu avant sa mort : « Beauty is truth, truth beauty – that is all. Ye know on earth, and all ye need to know. »

George Steiner, préface au Banquet de Platon, Belles Lettres, 2010.


 

 

Platon - Le Banquet



N’ayant aucune compétence proprement philosophique, ce n’est pas la règle et le compas à la main que j’ai appréhendé, de nouveau, ce Banquet que l’on ne présente plus, dans son nouvel écrin tout juste paru.


J’ai suivi George Steiner, oui, d’accord, et sa préface sous forme d’entretien avec François L’Yvonnet. Je les aime bien et qu’y puis-je ? Reste-t-il tellement d’individus, fussent-ils impossibles, pour traverser insolemment les domaines et revenir avec leur cueillette ?


Il ya beaucoup à dire à propos de sa présentation, on y parle vérité et beauté, Marsile Ficin et homoérotisme, héroïsme et hoquet, Joseph de Maistre et harmonia mundi, Wilde et Balzac et ses piqûres de rappel constituent des évidences formidables à se tatouer sur le bras. Transportée par cette discussion effroyablement intelligente, effroyable car d’une simplicité extrême et à chaque terme sensée et juste, je ne suis pas sûre d’en être proprement revenue. Impuissance de la formulation admirative, encore et toujours galvaudée, parasitée par la jubilation sans cesse renouvelée. Restons-en là.


J’ai tenté en relisant ce Banquet, encore et toujours, non pas d’en cerner les points immuables, n’en déplaise aux progressistes, mais bien de me laisser porter, ravir par les courants frais de ces lignes incroyables, sans que jamais mes veines, mes pulsions, mes féroces animosités ne se voient coulées dans un plastique transparent, et ainsi figées ne soient plus que des pièces de musées devant lesquelles passent, las ou dissipés, des écoliers en sortie.


Non. Plus je lis, plus je refuse de me discipliner pour devenir la parfaite enseignante vaine assoiffée de reconnaissance, la pédante encyclopédique qui vous donnera la leçon à coups de règle sur les doigts, empruntant au vocabulaire de sa caste, aussi sexy que le manuel de rhétorique du politicien actuel qui veut nous faire rêver avec son « vivre ensemble durable », comme une prestataire de secte à deux doigts du suicide collectif. Peu importe mes affirmations péremptoires, mes passages en force dans des sentiers fragiles, je tente, j’essaye de bâtir quelque chose qui résistera au vent, et ne cèdera pas au formatage de la transmission dans les seules acceptations tristes et pâles qu’on tente de lui donner.


Car oui, hors les bancs des Universités, loin des préaux des bâtiments, à l’abri des regards cernés des recenseurs dépassés, des bonimenteurs et autres dirigeants de nos cœurs, il existe une réception simple et nouvelle, enthousiaste de ce symposion.


Socrate, en chemin pour ce banquet auquel l’a convié Agathon, s’arrête dans la nuit noire. Il est proche de la résolution d’une énigme philosophique et rien ne saurait alors le tirer de sa transe. Il rejoint enfin ses amis et se livre avec Phèdre, Aristophane, Pausanias, Éryximaque, Alcibiade et Agathon à un débat passionnant sur l’amour. Quelles formes, quelle nature, miracle ou calamité ? Chef d’œuvre absolu, rarement contesté même en compagnie de mauvaise foi, l’unanimité passe les siècles, mais pourquoi ? À le relire innocemment, sans crayon à la main ni volonté féroce de lui faire dire quoi que ce soit, on comprend rapidement que le texte – et sa source, grecque, en regard - nous convie généreusement à contempler les mystérieux graphes de gauche qu’il délie à droite, révélant sereinement la beauté de ces discours étrangement complémentaires.


C’était il y a 2400 ans. Et nous en sommes tous là. L’amour est probablement le plus intense état universel et incompréhensible qui soit. Plus tard Ovide nous en indique même des remèdes [1], afin d’en guérir après y avoir succombé, remèdes que nous tentons vainement encore aujourd’hui d’appliquer. Et toujours « l’amour est un démon » comme le rappelle la prêtresse Diotime à Socrate, il est héroïque, et Phèdre assure qu’on ne peut supporter de perdre la face devant l’être aimé, au point que si nous faisions systématiquement combattre les amants côte à côte, il n’y aurait plus de guerres perdues. Il est beauté et bonté, fils de Poros et Penia, ou bien source de bien des tourments pour Alcibiade, éconduit par Socrate dont il fait un éloge de la laideur. Les convives entrent et sortent, boivent énormément, Aristophane propose son explication immensément célèbre d’un être unique tranché en deux qui n’aura de cesse de rechercher sa moitié, le médecin s’en remet aux astres, les coupes circulent, les invités se déplacent, ils traversent la nuit et lorsque tout le monde, assoupi, profite de la fraîcheur de l’aube, Socrate quitte silencieusement les lieux et après quelques ablutions, se remet au travail.


Suivant ses pas, sur le sentier poudré, enveloppée des senteurs méridionales et accompagnée du doux bruit des cigales, ces chants des poètes morts, je retrouve l’état de sérénité pure à la chaleur diffuse de m’éveiller une nouvelle fois à la conscience parfaite, une grande part de mes chères brumes à nouveau dissipées, caressée par l’éclatant et neuf Hélios, prête à entamer une nouvelle journée, un nouveau voyage.


Bien entendu, je ne vais pas me placer en ridicule posture de vous donner ma lecture du Banquet de Platon, merci bien. Je viens faire un brin de réclame, une fois n’est pas coutume, pour saluer le 100e volume des Classiques en poche, aux Belles Lettres, collection qui propose à moindre coût les plus beaux textes, en version intégrale et bilingue, de la grande collection des Universités de France, appelée aussi C.U.F. ou « Budé », précédés d’une introduction et agrémentés de quelques notes utiles. Pour cet élégant numéro, le Banquet s’imposait, dans la traduction conservée de Paul Vicaire, vive et moderne.


« Les Grecs ne pardonnent pas », rappelle Steiner en préface. Pourtant, « chaque lecture fausse porte en elle le prochain pas. » L’inépuisable classique, insolent, perdure. « Extase de l’inutile, extase du mythe, de la pensée pure. »


Enthousiasme grec de participer, trois siècles plus tard, à une conversation enjouée, simple, essentielle.



Platon, Le Banquet, traduit par Paul Vicaire, présenté et annoté par François L’Yvonnet, préface de George Steiner, Les Belles Lettres, coll. Classiques en poche n°100, bilingue grec-français, 2010, 9 €.



[1] Ovide, Les Remèdes à l’amour. Extraordinaire, et drôle.


 

 

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Lundi 1 mars 2010 1 01 /03 /Mars /2010 18:26
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... et je vous le dis le plus naturellement du monde :

"C'est pourquoi venez, ici est le chemin par lequel on peut aller plus loin, ici est le repos à côté de la tombe, le repos pour la douleur de la privation, ou bien c'est le repos dans la douleur de la privation – près de celui qui éternellement réunit ceux qui sont séparés, plu solidement que la nature réunit les parents et les enfants, les enfants et les parents – hélas ! ils se séparent bel et bien; plus profondément que le prêtre ne réunit l'homme et la femme –  hélas ! le divorce arrive bel et bien; plus indissolublement que le lien de l'amitié réunit l'ami à l'ami –  hélas ! il se dissout bel et bien. La séparation partout se presse pour apporter la douleur et l'inquiétude ; mais il est le repos ! –  venez vous aussi, vous dont le séjour a été assigné parmi les tombes, tenus pour morts par la société humaine, mais ni regrettés, ni déplorés –  pas enterrés et pourtant morts, c'est-à-dire n'appartenant ni à la mort ni à la vie; hélas ! Vous devant qui cette société humaine s'est cruellement refermée, et devant qui pourtant aucune tombe ne s'est charitablement ouverte; venez aussi, ici est le repos, et ici est la vie !"

Søren Kierkegaard, Exercice en christianisme, Éditions Le Felin, 2006, pp 50-51.

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Samedi 2 janvier 2010 6 02 /01 /Jan /2010 23:58
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And [under your pen, my Lords]

death shall have no domanion.

Dylan Thomas.

 

 

« Pourquoi ne voit-on jamais de calamars géants dans les aquariums ? » entends-je au détour d’un couloir sombre. La réponse du comparse ne se fait point attendre : « Parce qu’on ne peut pas les contenir. »

Exact. J’acquiesce en silence. Le Grand Blanc, lui, en cas de capture se fracasse même contre les parois jusqu’à la mort. Défaut de configuration impardonnable. Capteurs en alerte. Impossibilité génétique d’être contenu, retenu. Superbe animal.

 

C’est inadmissible. T’es chiante à la fin.

– Mais quoi ?

– Ton cul, toujours entre deux chaises. Tu observes ou tu vis ? Choisis ton camp.

– Jamais.

 

France 2 (attentive aux termes, toujours, France 2), Journal du soir, samedi.

Saturday night is alright for fighting, comme disait l’impétueux pianiste homosexuel.

 

Le test de la souris.

Injecter de l’huître dans une souris et espérer qu’elle ne meure pas. Bien entendu qu’elle va mourir, stupide animal cruellement affligé d’un autre. J’ai brutalement envie de pleurer. Et d’autant plus que je me vois avoir envie de pleurer pour une souris pleine d’huître.

« Enfin une bonne nouvelle », dit le présentateur déprimé (à moins qu’il ne soit grippé ou encore alcoolisé, ses yeux tombant imperceptiblement sous des paupières insurgées) après la vague tueuse, la coulée de neige, le recouvrement de la fête par la boue, l’incendie passionnel, les enlèvements de reporteurs dans des déserts pâles.

Et puis les soubresauts dans les pattes du frêle animal traversé, blanc, et doux. Les yeux retournés dans les stades plastifiés. Les nageurs invertis et brimés.

Enfin une bonne nouvelle.

On ne tuera plus de souris par injection d’huîtres.

Violemment envie de pleurer.

Bonne année, mais pas trop fort.

Je ne peux pas encore aller dormir ce soir. Je contemple l’étendue de ce qu’il reste à accomplir, lire, appréhender, savoir. Aucune marche arrière sur mon véhicule polluant.

Aucune vente privée pour des pensées au rabais. Je suis pleine d’huîtres avariées.

Fourrée des fèves de rois païens, privée du sens.

Je crois, mon cher, que je préfère continuer à dire, et cesser de séduire. Je suis prête, je crois, à tous risquer de les faire fuir. Je ne sais plus jamais me taire. Ils ne supportent jamais mes réponses. J’ai perdu l’envie de simplement leur plaire.

Si j’y vois, par fulgurances, patiemment, d’un « bonheur encerclé de douleurs », celui que formule Maria sur la falaise de Sàbato, si j’y vois, ce que je contemple m’emplit de verre pilé.

Je garde mon calme, braves gens. Je convulse en silence. N’ayez crainte, dormez bien.

Certains yeux cernés veillent la félicité de vos guirlandes enluminées.

Oh, mais tu as un cul superbe, et tes seins, mais comment fais-tu pour les tenir si haut ? – Eh bien, vois-tu, je les préserve des mains multiples et impatientes, jeune homme. Je ne les prêterai plus qu’au dernier, conçois bien que je reste, alors, pour un temps intacte. Les derniers, par définition, tardent à se matérialiser. Tout tend à ne plus durer. Je ne suis jamais tenue de trouver cela formidable.

Scansion de ces minuscules néons sur la paroi de vos sages immeubles, ils invoquent dans les cerveaux éveillés, fatigués, éveillés, las, éveillés, écœurés, implorant la disjonction mais toujours incroyablement sains et sortis du feu, ils invoquent les forces tassées, écrasées, menacées par nos sommeils profonds. Progressivement, surgies des entrailles, réchauffées par nos sinistres émissions, attirées, convoquées par les battements de pieds de la liesse, ces forces montent, elles rampent, se reforment en fusion.

Je les attends ferme. Je les attends sans explication. Sans pourquoi. Je les attends sur les berges d’un temps qui ne nous compte pas.

 

 

J’ai pris un coup, quelques heures auparavant, laissez-moi raconter.

Je lisais sagement Le tunnel. Sàbato.

J’étais où ? J’étais là. Putain de merde, juste là sous ces pages, craintive et effarée. Je lisais. Je voyais se dérouler ma fragile existence bafouée, violée par ces emphases argentines. Attention j’en conviens, rien à voir avec les héros ou les tombes. La confirmation sous le fracas de ces lignes m’avait cinglée, projetée sous les roues. Mais encore, ce tunnel m’appelle. Il m’incorpore, me rappelle ce deuxième, oui, Héros et tombes, ce pavé que j’avais rogné sans attendre, sans prendre au préalable le tunnel. Je m’étais enterrée, héroïque, vivante. Je reprends à présent au départ le parcours du triptyque.

Arrêt et alarme, les portes se referment, le train repart moi je pantèle devant l’automatique porte battante. Sonnée. Je viens de lire. Je ne suis plus ici.

L’escalator le plus petit du monde, qui opprime jusqu’à penser que l’on nettoie les murs de nos épaules rentrées à mesure que la montée s’organise dans un boyau carrelé, et que surgit le ciel souvent déjà bien noir, dans un carré grandissant qui maintenant dégouline. Je sors de ce boyau, élevée sans effort, je surgis dans une nuit brillante, bruyante, mouillée. Je viens de lire ce que j’étais, ce qu’il aurait fallu que je lise dix ans auparavant quand je me jetais malhabilement dans le port, et que je rentrais trempée, dans les heures les plus creuses et sombres de la vraie nuit ayant perdu mes clés, et l’occasion rêvée de mourir, dépitée, malheureuse, trempée, toujours trempée par des eaux qui me rejetaient pour me pousser à vivre.

Excusez-moi, messieurs, excusez-moi du peu, je remplis mon grand rien.

J’ai besoin, croyez-moi, de ces virevoltantes lignes haute tension tressautant dans mon monde déchiré, magnifique. Vous ne comprenez jamais rien. Je dois tout expliquer. Ces lignes sont un échec. Elles me poussent à vous parler.

Parler est un échec. Il me retranche de vous. Il isole mes dernières bonnes volontés.

Parler use mes plus belles pensées.

Plus jeune, je croyais à la connexion instantanée. Persuadée de ma singularité, je ne voyais pas combien nous sommes nombreux à encore l’espérer.

Je crois toujours. Je ne dis plus rien.

Il paraît que grandir, c’est éteindre les vociférations. Lessiver les implorations.

J’accepte de troquer l’acné contre ces grands silences.

Mais je suis toujours là, je ne partirai plus jamais. Je croyais qu’en touchant, tout se transmettait. Stupide connasse, j’ai dû apprendre à apprendre à transmettre. Je ne pardonnerai jamais cette implacable incapacité à clairement, formidablement, simplement, dans la lumière excellente pulvérisant les angoisses, dans le tracé direct d’une peau contre une autre, singulièrement, et éternellement se faire comprendre.

 

J’ai trente ans et la nuque brisée sous les contorsions mirifiques. Nous serons victorieux. Quinze ans d’amours insensées et de boursouflures, d’engelures et d’oignons sur le cœur.

Quinze ans d’impossibilité de caresser de mes mains et paroles acérées vos peaux trop minces sans les ouvrir et que déferlent sur mes robes élégantes vos caillots de sang aigre.

J’ai le dos qui s’affaisse sur une structure bétonnée. Ils ne nous contrôleront pas.

J’ai les méninges qui explosent sous les sollicitations des merveilleux passeurs de parole. Je ne fermerai pas ma gueule, Monsieur, non, voyez, j’ai encore échoué.

Je cicatrise, je rouvre. Je ne veux pas de votre paix. Ils ne nous forceront pas.

Switch, my love, you’re never the same. Un autre jour toujours aussi brillant.

N’en doutez pas, dans mes tréfonds se trame la plus pure évidence.

J’entends les tremblements. Nous nous levons, nous martelons, nous dressons, insolents, nos visages sans poudre.

 

Non, non, attendez, reprenons. Comprenez :

J’ai le cou enserré d’une compresse chauffante. J’ai mal de simplement tourner la tête. J’apprends aussi  à supporter ce carcan.

D’accord. En cela vous triomphez. Je tempête car je suis empêchée.

Monsieur, sachez pourtant que si souvent je repousse mon corps dans des limites qui vous feraient rougir.

Ce carcan est éphémère. Bientôt je plonge et me libère.

Je ne me donne aucune excuse. Je descends et remonte, plie sans rompre – quelle image, vous connaissez vos fables aussi bien que les miennes, je prends et perds, muscle, assouplis et répare.

Monsieur savez-vous la stupeur d’une femme qui se voit très soudainement dépeinte, écarquillée, disséquée et conquise par la plume d’un homme trempée dans une époque dont l’ombre nous avait à peine envisagée ?

Le tunnel, le héros et la tombe, bientôt l’ange des ténèbres mais déjà je peine à respirer.

Je touche Alejandra. Je ne veux pas de son feu terminal. Je respire Maria, je ne tomberai pas sous les lames assassines d’un peintre jaloux incarcéré.

J’ai brutalement compris que j’étais exposée, transparente.

Mais le cadeau de Sàbato, c’est sa clairvoyance sans ambages. Le cadeau de Sàbato, ma délivrance, c’est de donner en pâture à ces folles femmes des hommes sinistrés et superbes, des semblables, des frères. Sàbato tend toutes ses mains vers les femmes. Nous les saisissons, je m’en saisis du moins, pour les autres, pour qu’elles plongent aussi, se révèlent, se relèvent.

Il est des mots plus intenses encore que des promesses d’amour éternel.

J’y reviendrai.

Je serai là. Plus de port, jamais, plus de lames sur les poignets d’un temps où je ne savais pas lire. Je ne partirai plus jamais, mes instincts éclairés par les braves, construite sous les lignes parallèles de ceux qui ne parlaient pas de moi, jamais. Et pourtant.

 

Vous parlez. Mais vous pavanez, même, et vous pouvez car oui, vous êtes superbes. Moi je vous vois, je vous absorbe, je trie. J’en ris. Je caresse vos visions, éponge votre encre débordante.

Sans vos fabuleuses outrances, j’aurais rejoins le troupeau sans comprendre. Grâce à vous, mes très chers, aux pluies acides imprégnées de pourpre virulence, j’électrise mes clôtures, cerne mes propriétés. Vous me faites des offrandes que jamais vous ne reprenez.

 

Injectez vos fluides dans trois souris. Si après trois jours de ces immondes infiltrations elles restent vivantes, fermez vos exploitations. Brisez vos plumes. Elles seront propres à la consommation, et sonneront le glas de la littérature.

Au terme de ces ennéades sachez au contraire abattre, messieurs, nos friables structures. Reformez nos consciences. Réveillez-nous des libations.

Ils ne nous contrôleront pas. Ils ne nous forceront pas.

Nous serons victorieux.

 

 

 

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Vendredi 18 septembre 2009 5 18 /09 /Sep /2009 21:47

 La chouette [triste], Albrech Dürer, 1508.

« Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Etant donné que je cherche à m’assurer que ma vie n’est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l’offre au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature – je ne désire que ce que je n’aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde. »

Il est stupéfiant de se trouver face à 20 pages, et seulement 20 pages, d’une implacable pertinence sans cesse renouvelée.

20 pages pliées dans ce petit format fragile, composées trop étroitement d’une police increvable, accentuant l’oppression d’un homme à bout de souffle, peinant à justifier sa place, son sens, effrayé par la mer, incapable de croire.

20 pages entraînées par la mort pour terminer sur une raison de vivre. Et étendre sa portée en dehors des bords du temps et d’un monde plus fort que soi.

Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Actes Sud, 1981, p14.


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Vendredi 7 août 2009 5 07 /08 /Août /2009 00:05

 

« On croit généralement que le conservatisme est le plus répandu chez les gens âgés, tandis que chez les jeunes c’est le progressisme.  Ce n’est pas tout à fait exact. C’est chez les jeunes que le conservatisme est le plus répandu. Les jeunes, qui veulent vivre mais ne réfléchissent pas et n’ont pas le temps de réfléchir à comment il faut vivre, et prennent pour modèle la vie telle qu’elle fut. »


Eugène Irteniev était promis à un brillant avenir. Mais Stepanida l’a perdu. Ou bien était-ce le diable ? Une excellente façon, quoiqu’il en soit, de reprendre son russe à moindre coût.

D’Ovide à Tolstoï, de Montherlant à Shakespeare, d’Orphée à Onfray, les hommes, fragiles, succombent aux traitresses. Ils se fracassent violemment sur les courbes ennemies, éperdus ou rageurs. De leur royaume de certitudes, ils assistent, impuissants, au triomphe des sens, et nous sommes seules coupables.


Mais nous, nous le savions déjà, nous le savions pourtant, et notre seule sagesse consistait à leur tendre nos désirables pièges pour qu’ils y goûtent sans honte, bercés d’une bienveillance qui efface les affronts à la morale publique. Résister les offense, mais céder les effraie. Patiemment, nous montrons sous nos jupes un havre moins diabolique qu’ils ne semblent le penser. Mais trop fiers, et têtus, il leur faut beaucoup d’aide pour entrer en lieux sûrs. Et la violence de s’être laissé prendre par la perfide femelle asperge nos murs crèmes d’une grande traînée. Il suffisait pourtant d’un peu d’humilité, frotter des épidermes n’a rien d’une grande complexité. Choisir d’aimer celle qui le veut bien n’est jamais détestable.


Eugène Irteniev avait besoin d’une femme, dans la continence forcée par un séjour trop long où trop peu d’âmes vivent : la campagne russe en ce siècle finissant, j’ai nommé XIXe. Pour sa santé. Pour pouvoir par la suite, être tout entier à ce qu’il fait : redorer le blason d’une famille désargentée et reprenant les rênes fragiles d’une exploitation familiale criblée de dettes. IL paye un paysan pour qu’il lui trouve une femme, mariée et frivole, à laquelle il se frottera ponctuellement, et rompra quand il le faudra. Eugène Irteniev n’a pas d’affects, mais voudrait bien d’un mariage d’amour. Il s’occupe de ses mauvais penchants en rencontrant régulièrement Stepanida, mais ne se souvient jamais vraiment à quoi elle ressemble.


Tombe-t-il amoureux de Lise parce qu’il est temps pour lui, ou est-il temps pour lui parce qu’il est amoureux ? Eugène et Lise, une jeune fille de son rang, se marient, et l’amour soumis de la jeune diaphane lui fait oublier un temps ses tribulations graveleuses d’avec la force vive de la campagne. Pourtant le ver est là, dans son cœur, dans son âme, et le ronge. La raison qu’il oppose à ses accès libidineux ne cesse d’échouer, et son tourment entache un quotidien qui se veut merveilleux. Tout est en place, tout est joli, et propre, mais son âme, ses pensées sont sales et ça, Eugène Irteniev a un mal certain à l’avaler. L’érotisme puissant que lui inspire la paysanne joueuse, lancinant, impossible à empêcher alors même qu’il pensait n’y avoir jamais songé, il ne peut le supporter.


«  Tout était si beau, joyeux et pur dans la maison ; mais dans son âme tout était laid, sale, horrible. Et toute la soirée il fut tourmenté de savoir qu’en dépit du dégoût  sincère qu’il éprouvait pour sa faiblesse, en dépit de ses plus fermes résolutions de rompre, demain serait semblable à aujourd’hui. »


Il tente la fuite, mais revient. Intègre et bouleversant dans la sincérité qu’il montre à vouloir triompher, il nous entraîne avec lui dans une chute inexorable. Ses frayeurs sont les nôtres, son impuissance nous malmène, il est tout entier, et Eugène Irteniev de papier, et l’homme universel de chair qui se débat entre une conscience qui se veut immaculée et une tension d’outre-tombe qu’il ne peut maîtriser.


Reste une unique liberté : s’échapper du dilemme, rester digne, se supprimer.


C’est tout un pan de psychologie masculine qui se dévoile enfin, simple mais fière et obstinée, en si peu de pages, sous nos yeux inquiets. C’est évident et sans détour. C’est tellement loin, dans le temps et l’espace, que ça nous éclabousse d’ubiquité.


Nous sommes heureux si nous ne désirons rien de ce que l’on ne peut avoir sans scandale. Nous sommes donc toujours malheureux. Et pour les moins résignés, le revolver est dans le tiroir de la table de nuit.


« Et en effet, si Eugène Irteniev était malade d’esprit, alors tous les hommes sont aussi malades d’esprit, et les plus malades d’esprit sont indubitablement ceux qui décèlent chez les autres les signes de la folie qu’ils ne voient pas en eux. »


Léon Tolstoï, Le Diable, Gallimard (collection Folio bilingue), 2004.


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