Les inattendus

Jeudi 4 mars 2010 4 04 /03 /Mars /2010 16:39

Lord Leighton - Alceste
"Dare not walk through the light."
Madrugada, Vocal.


Ce livre n’a pas été fabriqué, mais il existe bel et bien.

Pour l’heure, je suis une des rares heureuses à avoir pu lire ce seul long secret, en un seul long soir, résistant à la nuit pour terminer ces mots envoûtants, liturgiques, sacrés.

J’ai pensé à renoncer, à mentir, dire que je l’avais lu sans aller plus avant, perturbée, émue jusqu’à la gorge. Le cœur tordu et l’assise fragile, je lisais ce que j’avais toujours su creusé à même l’os, et tendue, j’encaissais l’intense confession, vrillée par les vibrations primitives d’un amour aux racines plongées dans ma moelle épinière, qui ne demandait qu’à refaire surface, peu importe l’objet, d’ailleurs.

 

Pressées de jaillir, retenues sous la fine couche de frimas fragile, droites et dignes, ces herbes folles, chants d’un amour arraché, écarté mais possible lancinent et hypnotisent, empruntent aux plumes et aux pinceaux, aux notes pour s’appuyer, soumettent leurs sanglots au revers d’une main douce et sèche, pardonnent, enfin.

 

De l’amour tapageur dont nous mettait en garde Marcelle Sauvageot dans son Laissez-moi, Élisabeth Deruaz qui sait elle-même « habiter la nuit » comme elle me le confiait à propos de ses poétesses amies, extrait le suc imputrescible et dépouillé de l’outrance d’une chair en souffrance, apaisé de la haine immédiatement consécutive à la blessure. Et pour cause, car elle ne hait pas, ne souffre plus, elle intègre, elle porte. Elle rend sereinement les armes, parée pour sa défense des plus beaux mots qui soient, elle brille des feux lointains de celle qui attend sur la rive pour guider son retour, à lui, toujours à lui, à l’homme qui ne reste jamais, qui ne fut presque pas, qui cesse de s’incarner, guerrier un jour, langue de feu soufflant sur la peau nue implorant la caresse, image jaunie qui tarde à disparaître. Et ainsi, elle ne connaît aucune défaite, ne subit plus son attente infinie, cette attente de rien, et ses formules fixent sur le ciel une tenture protectrice : son secret, mais aussi sa violence. Recouverte de lui, permanente assouvie, elle peut voir de ses yeux sa plus belle promesse, faite à elle-même, la promesse de ne pas oublier, de garder ce secret en le chuchotant au monde.

 

La femme qui aime est immense, mais sa voix inaudible. Peut-être grâce à ce seul long soir, la plainte montera doucement des tréfonds du silence, et l’autorité de sa présence interdira que l’on s’en détourne. Aussi insurmontable soit-elle, aussi pénétrante soit l’acuité de sa clameur, la mélopée tragique de l’aimée nous est trop proche pour ne pas tendre la main à celle qui la murmure, lui offrir notre plus sincère attention, ne pas tenter de consoler de nos désordres l’inconsolable. Et échouer, en regardant le ciel, unies comme peuvent l’être ces pauvres folles aux cœurs sauvages et trop fidèles, dressées inquiètes sur le port, attendant leur marin perdu en mer depuis longtemps.

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Mardi 28 juillet 2009 2 28 /07 /Juil /2009 22:07

Je suis sur la fin d’une épique aventure contée dans un livre bien singulier, qui n’avait pourtant pas toutes les chances de m’embarquer avec lui, si ce n’était son titre, que je trouvais très émouvant : Buffalo for the Broken Heart, de Dan O’Brien, traduit très justement par  Les bisons du Cœur-Brisé au Diable Vauvert en 2007, repris en poche sous le titre moins poétique de  Les bisons de Broken Heart  chez Gallimard Folio ce printemps.

Avant de fouiller plus profond et de coucher par écrit la bousculade de sensations que me procure enfin une lecture ces derniers temps, je voulais vous présenter Bill Bouclé, et avec lui, la majesté sereine de sa race. Il a bien grandi depuis les pages écrites par son bienfaiteur O’Brien, dans lesquelles, petit orphelin craintif, il foule au pied l’herbe sèche du Dakota, premier de son espèce depuis 100 ans sur des terres pourtant consacrées à l’animal dans l’imaginaire collectif. À suivre, donc.

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Dimanche 31 mai 2009 7 31 /05 /Mai /2009 22:45



La Ménagerie du Jardin des Plantes recèle un trésor encore bien gardé, aussi fascinant qu’une relique d’un temps perdu, inaperçue sous la boue des futures structures en miettes.

Wayne, petit miracle de son espèce presque disparue, la panthère de Chine, est né en captivité en janvier dernier. Pourquoi y prêter cette attention, sans cesse mise à mal par la gangrène cynique des intouchables ? Parce que déjà, se reproduire en captivité, c’est assumer ses nouveaux cadres, les dépasser, s’y trouver suffisamment bien pour envisager d’y créer une progéniture, ce qui est très loin d’être chose commune dans le règne animal.

Parce qu’observer Wayne, derrière sa paroi de plexiglas, protégé malgré lui des dangers de la brousse, heureux comme on voudrait projeter qu’il le soit parce qu’il court dans les branches et joue avec la queue de sa mère excédée, nous en dit long.

 L’éthologie est une pratique difficile, malmenée, à mi-chemin entre la psychanalyse et la biologie, ne choisissant jamais son camp, et pour cela suspecte et jamais prophète en quelque pays que cela soit. Boris Cyrulnik sillonne les plateaux télé pour nous assurer de la nécessité d’observer une humilité digne face aux comportements animaliers. Cesser de les bêtifier en trouvant leur monde merveilleux, et en enviant la quiétude du fauve au soleil, mais apprendre de leur incroyable résistance et force de survie dans un environnement majoritairement hostile et dangereux.

Et puis tenter de mettre en place une histoire du lien universel, en dehors-même de toute spiritualité mais comme une harmonie primitive, comme déterminisme profond, celui d’être cet animal social, celui qui ne peut survivre sans ses attaches, et s’il les perd, lèche ses blessures et réintègre la meute.

Observer Wayne, enfin, rend heureux. Autant qu’il projette qu’on le soit, riant aux éclats derrière notre paroi de plexiglas, tirant les jupes de nos mères excédées. C’est une euphorie profonde, et durable que d’arrêter le temps devant la cage aux fauves, éblouis par leur pelage, leur magnifique grâce puissante, se sentir ému et béat devant un petit panthère espiègle et insouciant de toute l’insouciance qu’il peut enfin se permettre, assuré de n’être, derrière sa paroi, jamais menacé.

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Mardi 28 avril 2009 2 28 /04 /Avr /2009 17:00

 



Il réside, dans chaque ouvrage qui me retient, un envol. Une poigne ferme et douce qui m’agrippe au collet, me défie, m’amadoue. Et puis le fameux contact se fait.

Je me souviens d’une classe réduite et potache, spirituelle, agaçante et essentielle. Les groupes étaient formés, et bien entendu, les exclus parfaitement identifiés. Parmi eux se trouvait une fille ingrate, dont nous n’arrivions pas à déterminer la forme de la bouche. Finalement, un U renversé nous avait tous mis d’accord. Lorsque qu’elle s’essayait à sourire, un rictus blafard la balayait, et redoublait notre écœurement. Je n’éprouve toujours pas de honte aujourd’hui à assumer parfaitement qu’elle me révulsait, physiquement et mentalement, car elle était de plus dotée d’une susceptibilité à toute épreuve, et d’un contact désagréable et peu naturel. Alors au faîte de mon asociabilité paranoïaque, je n’avais pas choisi, pourtant, de la persécuter, préférant l’indifférence et la fuite à une grossière hostilité.

 

Il nous fallait tous présenter un livre, se livrer à l’exercice de le vendre, le défendre, se l’approprier devant un parterre digérant son mauvais restaurant universitaire, pressé de rejoindre la bière de fin d’après-midi. Préférant cabotiner, j’avais comme à mon habitude choisi de briller sans effort, à force de convulsions spontanées et grimaces expressives autour d’un ouvrage qui me laisse à présent froide comme une épouse usée.

Et puis la fille désagréable est arrivée, tortillant ses mains baveuses sur une couverture pastel, et chevrotant son titre sans conviction : La physique des catastrophes, de Marisha Pessl.

Je tournais déjà les yeux vers le parc en listant silencieusement les courses du soir.

Quelques extraits lus retinrent faiblement mon attention, toutefois bien plus que je le l’aurais alors imaginé. Mais forte de ma supériorité de fille populaire – du moins je l’imaginais – je décidais crânement que cette fille-là n’avait rien à m’apprendre, encore moins à me prescrire.

Erreur fatale.

Dans la torpeur de ce cours soporifique, elle s’envola. Elle, aux mollets lourds et aux chemises compactes, le cheveu mou et l’accent tomate de Marmande, elle s’est brusquement éclairée, sous le projecteur d’une fièvre contagieuse.

La vérité brute, c’est que je lui dois une des lectures les plus réjouissantes et les plus addictives de cette année, et qu’elle n’en saura probablement jamais rien, confinée dans une estime d’elle-même que nous avons largement contribué sinon à saper, du moins à ne pas encourager.

Je n’ai ouvert son livre qu’un an après, me souvenant brutalement de l’effet qu’il avait produit sur une fille terne et esseulée, ce que je commençais, ma foi, à devenir.

Bleue Van Meer et son érudition contagieuse s’est alors empressée de me sauter au visage. Cette adolescente surdouée, citant Virgile ou James Joyce, la loi de Murphy ou Marlon Brando le long de 800 pages fluides et élégantes, existait fortement, devenait immédiatement notre copine moche qui sert à nous mettre en valeur pour finalement se révéler indispensable et bien plus vivante que nous.

Trimballée à travers les Etats-Unis par un père universitaire génial, dissertant en route du monde hellénistique ou des conflits politiques en Uruguay, la jeune abreuvée pose ses bagages pour un an à Stockton, petite ville charmante, afin d’y passer sa dernière année scolaire avant une université qu’on imagine brillante. Elle y rencontre une adulte étrange et envoûtante, Hanna Schneider, en charge des cours de cinéma en option. Par son biais, elle intègre un groupe de lycéens bourgeois décadents, alternant entre fascination et répulsion pour ses nouveaux « amis ».

Progressivement, la vie dans toute sa splendeur sordide va se charger de faire raccrocher les wagons de l’intello lunaire à une réalité acide et perturbante.

Alors initiatique, policière, déballez-moi-votre-science, burlesque, oh-mais-quelle-conteuse-hors-pair, sont, soit, des raccourcis faciles pour qualifier ce pavé frais labellisé US.

Mais croyez-moi , et j’ai bien cherché, quelques indices devraient justifier l’œil attentif à concéder à l’opus :

D’abord, on ne cite pas Marisha Pessl, ça ne marche pas, ça ne donne rien, autant isoler une vertèbre d’un édifice non identifié. On la boit, on s’en repait, on s’en enduit.

Si c’est drôle, et ça l’est souvent, ça ressemble à un accident. Aucun cabotinage de la part d’une jeune auteur de 26 ans extra-lucide et encyclopédique, cela force le respect.

Cela ne se termine pas bien. Et le malaise croît, pour ne jamais trouver de réponse, ne nous faire grâce d’aucune cabriole spectaculaire. Rideau, fin, démerdez-vous. On en profite alors pour détester l’auteur, et se réjouir de son insolence fine.

On se demande encore longtemps après, des centaines de livres lus au compteur pourtant, comment elle a fait. Mais elle l’a fait. She did IT. On aurait presque envie d’appeler Mulder et Scully.




Marisha Pessl, La physique des catastrophes, Gallimard (coll. Folio), 2007, 2008 pour la présente édition poche.

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Vendredi 13 février 2009 5 13 /02 /Fév /2009 00:37



« Vous reconnaîtrez un con à ce qu’il se targue d’être approuvé par le plus grand nombre. Exemples : les hommes politiques, les auteurs à succès, les vendeurs enrichis. Vous reconnaîtrez tout aussi sûrement un con à ce qu’il gémit sur son insuccès. Voire à ce qu’il s’en drape, la main sur le cœur, dans la pose de l’Incompris. » p15.


« Le silence pourrait être l’antidote de la connerie, s’il n’était habité. Or le silence des cons est bruissant comme une ligne électrique en surchauffe. Les cons pensent beaucoup. Ils pensent trop. Ils pensent inutilement et à côté. On n’a jamais autant produit et consommé de pensée qu’au vingtième siècle. Il y a des fortunes à faire sur le marché de la pensée pour tous. » p17.


« La connerie, elle, est une jouvence. Pourquoi les cons durent-ils plus longtemps ? Les jeunes cons en particulier, ou bien est-ce un effet d’optique ? Parce qu’ils n’ont pas trente ans, ils se croient éternels. Notre société les flatte. Elle veut du sang neuf, cette vieille pute recousue de partout qui se maintient en buvant frais. Le jeunisme, drôle de néologisme. On n’est pas plus gâteux qu’un jeune s’exprimant à la première personne du pluriel. « Nous les jeunes », pouah ! J’en dis autant de tout sentiment d’appartenance collective par lequel l’individu s’identifie abusivement à un groupe, « nous, les cadres », « nous, les numismates », « nous, les écrivains bretons ». Cette loi des séries artificiellement homogènes marque l’époque. Une époque furieusement, comment dit-on ? participative, ou quelque chose dans ce goût. » p63.


« J’ai parlé des cons tourmentés ; je parlerai des cons bruts de décoffrage, sans fissure apparente ou cachée, ces sortes de blocs humains de connerie qui vous font regretter d’appartenir à l’espère humaine. La rigidification du con par l’intérieur fournit des spécimens dangereux, non tant parce qu’ils sont cons que parce qu’ils vivent dans la certitude de ne pas l’être. » p68.



Quelqu’un me disait il y a peu en parlant de Lucien Jerphagnon, historien : « Voilà un homme qui a écrit une thèse qui résume parfaitement son auteur : De la banalité. »

Il y a des sujets qui tendent effectivement d’énormes perches, mais bienheureux l’ouvrage qui donne au lecteur l’envie de se débattre, au risque de se noyer.

Son auteur, au CV éclectique et peu précis (philosophe, éditeur puis journaliste à 60 millions de consommateurs – la facilité voudrait me faire relever la première particule de ce dernier mot, mais point trop n’en faut, comme disent les bonnes gens) a publié essentiellement chez Corti, ce qui fut, snobisme oblige, et comme la corporation le dit, ma prescription première.

Qu’est-ce que la connerie ? Pourquoi, dans l’effervescence amère de nos multiples remèdes philosophico-socio-polygraphomaniaques de ce siècle déjà finissant après avoir déjà fini, ne s’est-il pas trouvé de candidat sérieux pour s’y être attelé consciencieusement (je ne compte pas Desproges, injustement rangé dans les bateleurs) ?

Voilà donc une découverte bien réjouissante, dans la catégorie « Je l’ai toujours pensé mais ils le formulent vraiment mieux que moi ». Écrit avec panache et moins de cabotinage que quelques grincements de dents au feuilletage le laissaient prévoir, ce pamphlet anti-cons est hilarant, mais ne s’arrête pas là. Il trouve surtout le ton juste, loin d’une véhémence aigrie qui se retournerait trop facilement contre son maître, d’une démagogie tentante de ne vouloir brutaliser personne, d’une provocation ardissonnienne, non plus que d’un militantisme niais pour l’intelligence des masses ou le « vivre bien ensemble ». Non, Georges Picard, goguenard mais sûr de lui, se contente de vagabonder à doigts hauts dans un recensement qu’il renonce à rendre exhaustif : la foule, le rire-spectacle, le demi-con, le soixante-huitard tyran, l’artiste contemporain, l’anti-tout… tout en tentant parfois une définition, enfin, de cette connerie, plus insaisissable, plus sournoise que jamais, jusqu’à hanter l’homme qui se tourmente de la voir surgir ou se cacher, beaucoup plus difficile à attraper sous sa plume, qu’il n’y paraissait au premier abord.

Au final, méditons (légèrement) ces deux jolies formules, en sachant que si nous sommes bien toujours le con de quelqu’un d’autre, on nous le rend au centuple :


« La connerie pourrait être définie comme une adhérence aveugle au monde. » p36.

« Possible définition du con : celui qui est incapable de se mettre à la place d’autrui. » p73.


Et comme on arrête rarement la connerie, au point de parfois préférer plier l’échine plutôt que de mener contre elle une lutte absurde, les éditions José Corti ont finalement cédé aux injures de lecteurs furieux de devoir continuer à couper leurs livres, et ont lancé la collection « Les Massicotés », qui ont au moins l’avantage d’être peu onéreux, mais dont la qualité est incomparable avec celle de ses grands frères de la même édition. Pour autant, afin d’oublier un aller-retour Paris-banlieue, ils font très bien l’affaire.


Georges Picard, De la connerie, Editions José Corti (coll. Les massicotés), 1995, rééd. 2004, 8 €.
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