Celui-là, c’était le Christ de saint Justin, de saint Basile, de saint Cyrille, de
Tertullien, le Christ des premiers siècles de l’Église, le Christ vulgaire, laid, parce qu’il revêtit, par humilité, les formes les plus abjectes.
J.-K. Huysmans, Là-bas.
Comme le P. Festugière l’a dit : « Misère et mysticisme sont des faits
connexes. » Tout chemin qui promettait une échappée hors d’un monde aussi appauvri intellectuellement, aussi plein d’insécurité matérielle, aussi rempli de peurs et de haines, que le monde
du IIIe siècle, devait attirer des esprits réfléchis. Beaucoup comme Plotin devaient donner un sens nouveau aux mots d’Agamemnon dans Homère : « Fuyons vers notre
patrie ».
E .R. Dodds, Païens et chrétiens dans un âge
d’angoisse.
Tout est-il perdu alors ? Non. Car la littérature, au moins, n’a plus le
choix : les menaces mortelles qui pèsent sur elle l’obligent à se transformer en immunologie sauvage. Les romans de l’avenir seront des rejets de greffe, des levées de boucliers, des émeutes
d’anticorps. Cet univers ne peut plus se concevoir clairement sans être recraché. « Les histoires vraisemblables ne méritent plus d’être racontées », disait déjà Bloy. Même les
interprétations vraisemblables du monde ne sont plus à la hauteur de la situation. Le vraisemblable est une récompense que le non-réel ne mérite pas. Déconner plus haut que cette époque sera une
tâche de longue haleine. Et vomir sera penser. Rien n’est terminé. Les choses amusantes ne font que commencer. Il y a de nouveau du pain sur la planche.
P. Muray, Rejet de greffe, Exorcismes spirituels
T1.
Antécédents et symptômes de l'infection :
Le culte impossible.
Fasciste, oui, toi !
Préface à l'entretien Asensio - Bonnargent - Monti
***
Et maintenant, défendre Judas ?
Et pourquoi le ferais-je ?
Et que me feront-ils ?
Que peuvent-ils donc me faire ?
Que peuvent-ils donc me faire, et qui sont- ILS ?
***
Qui étais-tu lorsque décharné, aveugle et mutique tu as sonné à ma porte pour
t’écrouler dans mes bras d’un sommeil réparateur de mille heures ? Je n’ai fait que border, inquiète, la couche ouverte aux vents, m’oubliant pour survivre à cette veille interminable et ne
posant aucune question. J’ai cru reconnaître un frère oublié sur le front, un père marin revenu de l’exode, un fils abandonné sous X. J’ai guetté sur ton visage épuisé une trace de notre
ressemblance. Une trace qui confirmerait la surnaturelle présence poignante en mon cœur d’un vif et inaltérable amour filial.
Je n’ai rien vu que des mirages que la fatigue faisait danser dans ma pièce
entoilée.
Maintenant, si tu veux que je t’aide, il me faut dire qui tu
es.
« Qui suis-je donc ?
Autant répondre sans faire de manière, puisque je n’ai pas peur du ridicule. Je suis
l’écrivain de la nuit. » [1]
Mais je n’ai rien que ma veille à ton chevet, ce silence entrecoupé de vagues
soupirs ne m’étant jamais adressés, obsédée par cette évidence imprégnée de sang, par les cicatrices familières sur tes phalanges, tes poignets, tes paupières ! Qui es-tu, alors, qui
es-tu ? Réponds encore.
« Un traître sans plus personne à trahir, n’est-ce pas comique tout de
même ?
Alors je suis bien contraint de creuser dans ma tête comme un mineur dans un
tunnel.
Je creuse dans la matière molle de mes souvenirs parce que le sol, dehors, est
beaucoup trop dur. » [2]
Non, reviens ! Je n’en ai pas terminé avec toi, joueur, tu vas parler, tu diras
tout ou tu connaîtras ma colère effroyable !
« Judas est le rocher qui déchire la surface et divise le fleuve, comme jadis
un autre rocher, jailli du désert immense pour partager le fleuve de l’éternelle multitude des hommes, trouva une bouche assoiffée, répudiée par celui qu’elle aimait. »
[3]
Fieffé serpent qui t’enfuit sous la pierre, mais je sais bien qui tu es,
pourtant.
Tu es le curseur qui bat infatigablement sur mon écran la phrase inachevée, me
défiant, en avance, incapable de te rattraper, incapable de te supprimer. Tu bats encore et toujours la cadence, pressant, alors même que chaque point martelé semblait être le dernier. Tu exiges
plus, tu ne cesseras ta course folle et dans ta pulsation entêtante, tu verras dépérir jusqu’au plus intrépide guerrier lettré lancé à ta poursuite. C’est ta malédiction, et la notre de suivre,
s’épuiser, s’éreinter sur ces pages qui dessèchent la bouche, déchirent les tempes, crèvent les yeux.
« La vérité.
Ils croient en elle, oui, peut-être, fort bien même ! Mais vont-ils jusqu’à
témoigner pour la vérité, je vous le demande ? Non ! Car c’est à l’étape cruciale du témoignage que s’arrête le traître, lorsqu’on lui demande de s’engager, lorsqu’il s’agit, comme le
gnou intrépide, de traverser le courant : La vérité a toujours eu de nombreux et bruyants porte-parole, mais il s’agit de savoir si l’homme veut véritablement la reconnaître, la laisser
imprégner tout son être, accepter toutes ses conséquences, sans réserver en cas de besoin un petit refuge pour lui-même et un baiser de Judas pour la conséquence. »
[4]
***
Je recherche frénétiquement mes premiers échanges sur ton putain de bouquin. Je
retrouve par bribes des impressions envoyées alors à la mer, je vais donc commencer, obéissante disciple, par une trahison. Je choisis celle du secret de ma propre correspondance. Et d’une
pirouette, je franchis déjà un cercle de plus, me précipitant d’en finir.
30 avril, à Pascal Adam.
Vous avez commis une bien intéressante note sur le dernier Asensio. Etrange, ironique, menteuse (?) et noire.
Raccord, comme on dit. Bravo, je n'ai vu personne d'autre s'y coller pour le moment. […]
Il faut passer l'épreuve de l'humeur, et du marais de ses phrases longues pour
se faire toucher par ses compulsions salutaires.
Pour le reste, je fus pour ma part relativement sidérée. Et reste figée. C'est
malin. C'est le cas de le dire. […]
Au sujet des lecteurs de Juan, je me pose d'ailleurs la question de ses réels
lecteurs, j'entends ceux de ses livres. […]
Je goûte à la polémique, mais la travaillée, la pensée, pas celle crachée
rapidement et par dépit à une cour avide de tout trouver formidable, ou de faire semblant de s'en offusquer, jour après jour, de plus belle. Ses livres sont des livres à mes yeux importants,
La Littérature à contre nuit est même pour moi un grand livre, et son Steiner, qui est moins sur Steiner, d'ailleurs, que sur tout le reste (vous l'avez lu ?) est un monstre, encore.
Oui, extraordinairement difficile et pourtant, limpide dans sa tourmente et sa quête (qui finissent plus ou moins, jusque dans des expressions qu'il a réutilisées telles quelles lors de
l'entretien récent avec ses compères, à être toujours les mêmes, des obsessions qui le définissent donc comme un auteur, bien sûr). Et oui, il est impossible de parler de Juan Asensio, surtout
quand on le connaît. Et je ne vous parle pas de le vendre ! Exercice représentatif auquel j'essaye de me livrer dans ma librairie-laboratoire. Il faut voir les grimaces "Oh, il écrit sur Stalker,
c'est un hard !" ou encore "Ah non, pas encore un livre de bloggeur » -sic. […]
Mais je crains surtout pour notre homme le pire ennemi: le silence, quelles
qu'en soient les raisons, parfois nobles (que dire, vraiment, après tout cela ?) […]
Raison de plus pour vous féliciter parce que cela fait du bien de crever un peu
certains abcès, le mien, après cette douloureuse lecture (parce que trop semblable à certaines de mes conceptions, trop bien dites, clairement, et pourtant bien cachées pour le profane) mais
néanmoins palpitante, proliférant depuis deux semaines. Il se joue dans ces pages quelque chose qui semble le dépasser lui-même, c'est à mon sens plus fort qu'un Dantec qui cherche lui aussi à
dépasser de loin tout ce qui se dépasse mais s'englue dans son culte à la Technique (Machine, rectifierais-je aujourd’hui). […]
« L’époque est décidément aux lâches et aux faibles, qui scrutent Judas comme
s’il s’agissait d’un livre capable de les renseigner sur leur propre débilité.
Mon Judas serait l’antithèse même de toute inquiétude spirituelle et même le rejet
de toute préoccupation de vraisemblance psychologique. Parvenu à ce point de non-figuration, sans doute ne serait-il pas bien différent du démon, de sorte que Judas n’aurait plus rien d’humain,
ce qui est une sottise puisqu’il prouve son humanité en se suicidant, alors que le diable ne peut, ontologiquement, accomplir ce geste. » [5]
Mais revenons en arrière.
12 avril, à Elisabeth Bart.
Non, non je ne vous oublie pas, j'ai été absorbée cette semaine par la lecture
réjouissante des pièces de Pascal Adam, vous m'en aviez déjà parlé il me semble, les avez-vous lues ? Créon est pour moi exceptionnelle. Et oui, que de talents secrets dorment en attendant leurs
lecteurs ! J'ai également dévoré le Judas de Juan, très très étonnante construction, narration mêlée, j'attends vos retours sur cette lecture avec impatience !
Vous voyez, je n'étais pas très loin, spirituellement, de
vous.
Remontons encore un peu plus tôt.
10 avril, à Juan Asensio.
Moi aussi (pour reprendre les derniers mots de ton Judas) j'ai lu toute la nuit
dernière. J'étais pourtant prête à ne te faire aucun cadeau.
Il me faut me débarrasser rapidement de cet inutile retour, je n'ai jamais pu me
résoudre à choisir, pour le moment, le silence alors que parfois son éloquence gouverne. Mais enfin, puisque tu occupes à présent le Temps, ayant rédigé ce que j'imagine être la plus grande
partie de ce texte étant plus jeune que moi au moment où je le lis, et qu'entretemps, tu as écrit ça et là d'autres morceaux de bravoure, je vais finir par me laisser recouvrir par tes mots et me
taire parfaitement.
Vois-tu, et il faudra me croire sur parole (vaste, vaste et vain programme), j'avais écrit ce texte ci-joint, il y a
quelques heures, n'ayant encore lu que quelques pages de ton Judas. Je suis bien forcée de constater les échos post-diluviens mais antéposés que ton œuvre chuchote à mon subconscient. Je me sens
un peu perplexe, j'ai soudain l'impression évidente (et donc pas du tout chagrine ou douloureuse) que je prends la pente dangereuse d'une énième plagiaire emphatique et mineure. Tout ce que
j'essaye de sortir pour libérer deux trois démons personnels, tu finis toujours par les écrire (voire, de les avoir déjà écrits ce qui prend une avance bien ironique), décuplés et imparables. Ne
faut-il pas se taire quand on ne sait rien dire ? Si c'est cela, si cela se confirme encore à l'avenir (ce que je pense), alors ce sera pour moi la plus belle des raisons de sortir des
lettres.
J'imagine qu'une femme qui consent à se taire est difficile à croire. Mais enfin. Nous verrons si
j'arrive à être enfin capable de cette prouesse.
Toujours est-il que voilà, je t'ai lu le plus simplement du monde, arrivant à t'oublier, à oublier tes proses précédentes, et je pense que c'est un compliment. Je ne sais si la peur du ridicule
(bien qu'étant de moins en moins perméable à la peur en général, je le dis sans forfanterie, simple constatation) ou la pudeur mal placée (idem) m'empêche de t'en dire plus sur ce texte
exemplaire, ou simplement la volonté farouche de ne pas le faire parce que cela me regarde, ce texte, je viens à nouveau de te le voler. Toi, ayant depuis tout ce temps abandonné une nouvelle
mue, tu dois être bien affamé à l'heure qu'il est, neuf et déjà en avance, à nouveau, sur tes vassaux minuscules.
[…]
Tu es une expérience.
Enfin, les premiers balbutiements.
9 avril, à Eric Bonnargent.
J'ai commencé son Judas, la vache, c'est prenant. Super personnel, étonnant même. Tu devrais y jeter un œil, si c'est pas déjà fait.
« Ah ! Un vrai matin, un matin clair, et que sonne le rire d’enfant des
rivières chatouillées par la rosée du soleil. Reprenons à rebours le voyage d’Urien, et que la faune sordide s’enlise dans ses fades paludes ! Il faut trahir la putain dont le corps est
balafré de lettres sans même songer à obtenir une récompense, sans vouloir évidemment chercher à se pendre, comble de la mauvaise conscience et du remords. » [6]
***
Maintenant je vais mentir, mentir sans discontinuer, protégée par mes pouvoirs
démiurgiques, monstrueuse insincère aux écarts souples.
Je vais disloquer le temps dans lequel se tinrent ces échanges afin, qu’infini il
s’empare de ces inutiles mots pour les faire tourner dans une spirale frénétique au centre de laquelle me contemplera, impassible, mon reflet, juge brutal et partial. Car je n’ai besoin du miroir
de personne pour savoir à quoi je ressemble.
Je vais comme toi, cruel, terrasser l’infirme.
Je terminerai froide, retournée sur le sol comme une poupée évidée, violée par un
enfant pervers.
Je vais démanteler jusqu’au plus infime réseau, me dépouiller des liens qui
m’enserrent et m’empêchent de remuer.
J’appliquerai la dernière couche de briques qui m’emmurera vivante dans une
citadelle patiemment construite en face de la tienne, de laquelle qui sait, parfois, tu m’apercevras te regarder sans te voir, fixant plus loin mon point de fuite, insensible au bruit alentour,
en phase terminale d’acédie, d’ataraxie ou de stress post-traumatique.
***
Mais sinon, il est bien le dernier Asensio ?
Je ne sais pas, je n’ai rien compris.
***
Contamination
J’ai ouvert La Chanson d’amour de Judas Iscariote, et, imprudente, j’ai
glissé. Au passage, quelques mots empoisonnés ont touché mes écorchures, je sais à présent que mes jours sont comptés.
La substance depuis mute, m’emplit, s’impose. Je multiplie les migraines, des
vaisseaux dans mes yeux éclatent à intervalles réguliers, je ne dors presque plus. J’ai en tête cette mise en garde que l’on peignait sur les portes en avertissement contre la grande
Yersinia Pestis :
Pars vite, reste loin, reviens tard.
Mais c’est mal me connaître.
***
Et toi, encore toi curseur maudit, tu scandes, hilare, la fin prétendue de ma
pénible note, insolent, je te vois tapoter mon écran de ton « Quoi, c’est tout ? C’est peu. » Et je ne peux rien faire.
« Christ, tu sais, de l’homme…………… »
Commentaires ouverts, pour voir.
[31 mai 2010, 15h] Eh bien, c'est tout vu.
[1] Juan Asensio, La Chanson d’amour de Judas Iscariote, Editions du Cerf,
2010, p 11.
[2] Op. cité, p 20.
[3] Op. cité, p 27.
[4] Op. cité, p 35.
[5] Op. cité, p 83.
[6] Op. cité, p 97.