Melancholia: de la bile noire sur la page

Samedi 24 juillet 2010 6 24 /07 /Juil /2010 21:06

 

Contre le passé, y a rien à faire,

Il faudrait changer les héros, dans un monde où le plus beau reste à faire.

Daniel Balavoine, Tous les cris les SOS.

Il me reste l’image de ce corps meurtri qui pousse un cri. Entends ce cri.

Daniel Balavoine, Un Enfant assis attend la pluie.

 

guillaume depardieu

 

Pour Bernard Giraudeau.

 

 

 

 

 

 

Attends-moi !

Mais attends !

Le bateau mugit, et son sillage m’écrit un adieu d’écume immédiatement effacé par la mer. Je vois ton dos sur le pont, tu ne te retourneras pas. Je pleurerai donc toujours devant les dos qui me refusent le miroir du regard, et la mer.

J’ai vu un peu plus tôt sur les courbes patinées de ton visage courir une incroyable lumière, tes yeux ouverts sur loin irradiaient les angles mutins de tes joues et les profondes, minuscules stries de ta peau renfermant tes secrets.

J’irai n’importe où pour te voir, jusqu’à appeler doucement dans le noir. Je me quitte un peu plus sans vous, mes beaux maîtres d’image, mes grands diables de mages surgissant des écrans, des enceintes, génies tenant toutes leurs promesses de beauté, d’aventure, de fêlure et de force.

Et toi, qui fuis, qui quitte et disparais, je continuerai à suivre ta trace. Je n’ai jamais eu peur d’avancer, j’y perds ma fraîcheur, ma beauté, je ferai tous les sacrifices nécessaires pour retrouver l’odeur bienfaisante de ton palier. Je vois ton dos, je glisse contre, j’embrasse ton cou. J’accompagne ton étoffe jusqu’à terre. Je pose mes mains sur ta chaleur, je leur demande d’intervenir, elles absorbent toute ta douleur, tes épuisements, tes errances. J’humecte mes lèvres pour recueillir le sel de ta sueur. Je caresse, attrape, empoigne ce magnifique dos, cette nuque sauvage impossible à plier. Je te couche et te borde, les sanglots longs, les rêves pénétrants, ma vie brisée car tu viens de mourir et tu es parti sans moi. Je jetterai cette terre sur toi. Je n’ai plus besoin d’aucune terre sans toi. Les lèvres bleues, les mains rouillées je suis inemployée, inutile, arrachée, oubliée sur le quai. J’ai peur pour ceux qui restent, je sais qui va mourir, j’attends cette infamie le ventre et les artères intactes prête à imploser de nouveau. J’ai l’urgence aux talons de courir après ceux qui ont encore des heures, du temps à partager, à vivre, des dos superbes et doux à m’offrir en pâture.

Morts trop tôt. Morts pour rien. « Tout vivre pour que la mort n’ait plus rien à nous prendre...» Elle ne nous prendra rien, non pire, elle reprendra tout et dans une inspiration terminale, elle avalera la ronde folle que nos heures a formée.

La voix de Daniel Balavoine, sa poésie naïve, pure, écrasée brutalement sur le sable mouvant par une grande main impatiente de ces atermoiements vains. Pour quelle autre voix d’ange s’est-il lui à jamais tu ?

Le souffle d’Alain Bashung, son sang tourné, la puissance contagieuse de son désarroi. Le mal en face. Pour quelle existence enfumée et précieuse s’éteint-il en secret ?

Leur voix déjà centenaire me parvient tout entière, et me transperce encore par un maléfice souverain.

Le destin de Guillaume Depardieu, son incroyable Passion, son père Saturne. Pour qui a-t-il payé de son corps martyrisé, qu’il aura vu réduire, et la gueule cassée reprendre le chemin des damnés ?

Les yeux de Bernard Giraudeau, sa fuite en avant sur les mers, alors qu’accroché au radeau de la scène, il fut recueilli par une plume. Encore le mal. Une lutte de dix ans, une seconde sur le grand canevas du diable. Le mal nous fait sa dernière mauvaise blague en nous laissant croire un instant qu’il pourra reculer, que nous saurions le vaincre.

Sept jours que Bernard Giraudeau est mort, c’est d’une tristesse impossible. Il a retiré son souffle du peu qu’il restait pour la respiration des masses. Sept jours que le monde se recrée autour de son absence.

La mort des hommes qui appartiennent à tout le monde répand trop de deuil. Brûler ces plus belles images laisse les grands albums froids et ternes, jonchés de pigeons proliférant autour des dépouilles d’aigles, dont la tristesse infinie de l’œil éteint ne luit même plus, mouchée par l’hideux.

L’effroi pur, quelqu’un l’aura senti en assistant au dernier souffle de celui qui succombe.

Détresse d’un corps qui soudain ne respire plus. Et puis ce masque, si vite. Tout est parti.

Nos larmes, réflexe pour laver la peur, la rage de n’y rien comprendre après des siècles de questions.

Notre cœur, à protéger, qui sanglote en silence derrière le sourire condamné à se lever avec le soleil. Un sourire pour nos disparus en mer. Un sourire et des sanglots d’amour insoumis à la catastrophe. Un sourire pour toi Daniel, Alain, Guillaume, enfin pour toi Bernard. Pour cet enfant assis. Pour la faiblesse des élans, la chute infinie, le rire de défense, les sanglots de chagrin parce qu’un cœur à nouveau se brise. Un sourire insolent qui résiste à l’amer pour que cet « à nouveau » disparaisse et que chacun, nu et violent, soit loué comme le premier mort de toute l’humanité, comme le premier amant à Juliette arraché.

La Passion intacte. Le Cri rauque à mesure qu’il faut poursuivre. La Passion. Le Cri. Surgir du chagrin, et l’anéantir pour faire place au suivant comme s’il était encore le premier. Il sera toujours le premier. Et puis son dos offert, ambré, cambré, adolescent, appellera nos mains ainsi devenues vierges, appellera nos toutes premières caresses, aux baisers bien brûlants montés des fours qui sauvaient des torrents, tout ces temps de chagrin, l’amour.

 

Attends-moi et reprends ton souffle !

 

 

 

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Dimanche 30 mai 2010 7 30 /05 /Mai /2010 00:38

Celui-là, c’était le Christ de saint Justin, de saint Basile, de saint Cyrille, de Tertullien, le Christ des premiers siècles de l’Église, le Christ vulgaire, laid, parce qu’il revêtit, par humilité, les formes les plus abjectes.

 J.-K. Huysmans, Là-bas.

 

Comme le P. Festugière l’a dit : « Misère et mysticisme sont des faits connexes. » Tout chemin qui promettait une échappée hors d’un monde aussi appauvri intellectuellement, aussi plein d’insécurité matérielle, aussi rempli de peurs et de haines, que le monde du IIIe siècle, devait attirer des esprits réfléchis. Beaucoup comme Plotin devaient donner un sens nouveau aux mots d’Agamemnon dans Homère : « Fuyons vers notre patrie ». 

E .R. Dodds, Païens et chrétiens dans un âge d’angoisse.

 

Tout est-il perdu alors ? Non. Car la littérature, au moins, n’a plus le choix : les menaces mortelles qui pèsent sur elle l’obligent à se transformer en immunologie sauvage. Les romans de l’avenir seront des rejets de greffe, des levées de boucliers, des émeutes d’anticorps. Cet univers ne peut plus se concevoir clairement sans être recraché. « Les histoires vraisemblables ne méritent plus d’être racontées », disait déjà Bloy. Même les interprétations vraisemblables du monde ne sont plus à la hauteur de la situation. Le vraisemblable est une récompense que le non-réel ne mérite pas. Déconner plus haut que cette époque sera une tâche de longue haleine. Et vomir sera penser. Rien n’est terminé. Les choses amusantes ne font que commencer. Il y a de nouveau du pain sur la planche.

P. Muray, Rejet de greffe, Exorcismes spirituels T1.


 

Asensio Juan, La Chanson d'Amour de Judas Iscariote 



Antécédents et symptômes de l'infection :


Le culte impossible.


Fasciste, oui, toi !


Préface à l'entretien Asensio - Bonnargent - Monti

 

 

***

Et maintenant, défendre Judas ?

 

Et pourquoi le ferais-je ?

 

Et que me feront-ils ?

 

Que peuvent-ils donc me faire ?

 

Que peuvent-ils donc me faire, et qui sont- ILS ?

 

***

 

Qui étais-tu lorsque décharné, aveugle et mutique tu as sonné à ma porte pour t’écrouler dans mes bras d’un sommeil réparateur de mille heures ? Je n’ai fait que border, inquiète, la couche ouverte aux vents, m’oubliant pour survivre à cette veille interminable et ne posant aucune question.  J’ai cru reconnaître un frère oublié sur le front, un père marin revenu de l’exode, un fils abandonné sous X. J’ai guetté sur ton visage épuisé une trace de notre ressemblance. Une trace qui confirmerait la surnaturelle présence poignante en mon cœur d’un vif et inaltérable amour filial.

Je n’ai rien vu que des mirages que la fatigue faisait danser dans ma pièce entoilée.

 

Maintenant, si tu veux que je t’aide, il me faut dire qui tu es.

 

« Qui suis-je donc ?

Autant répondre sans faire de manière, puisque je n’ai pas peur du ridicule. Je suis l’écrivain de la nuit. » [1]

 

Mais je n’ai rien que ma veille à ton chevet, ce silence entrecoupé de vagues soupirs ne m’étant jamais adressés, obsédée par cette évidence imprégnée de sang, par les cicatrices familières sur tes phalanges, tes poignets, tes paupières !  Qui es-tu, alors, qui es-tu ? Réponds encore.

 

« Un traître sans plus personne à trahir, n’est-ce pas comique tout de même ?

Alors je suis bien contraint de creuser dans ma tête comme un mineur dans un tunnel.

Je creuse dans la matière molle de mes souvenirs parce que le sol, dehors, est beaucoup trop dur. » [2]

 

Non, reviens ! Je n’en ai pas terminé avec toi, joueur, tu vas parler, tu diras tout ou tu connaîtras ma colère effroyable !

 

« Judas est le rocher qui déchire la surface et divise le fleuve, comme jadis un autre rocher, jailli du désert immense pour partager le fleuve de l’éternelle multitude des hommes, trouva une bouche assoiffée, répudiée par celui qu’elle aimait. » [3]

 

Fieffé serpent qui  t’enfuit sous la pierre, mais je sais bien qui tu es, pourtant.

 

Tu es le curseur qui bat infatigablement sur mon écran la phrase inachevée, me défiant, en avance, incapable de te rattraper, incapable de te supprimer. Tu bats encore et toujours la cadence, pressant, alors même que chaque point martelé semblait être le dernier. Tu exiges plus, tu ne cesseras ta course folle et dans ta pulsation entêtante, tu verras dépérir jusqu’au plus intrépide guerrier lettré lancé à ta poursuite. C’est ta malédiction, et la notre de suivre, s’épuiser, s’éreinter sur ces pages qui dessèchent la bouche, déchirent les tempes, crèvent les yeux.

 

«  La vérité.

Ils croient en elle, oui, peut-être, fort bien même ! Mais vont-ils jusqu’à témoigner pour la vérité, je vous le demande ? Non ! Car c’est à l’étape cruciale du témoignage que s’arrête le traître, lorsqu’on lui demande de s’engager, lorsqu’il s’agit, comme le gnou intrépide, de traverser le courant : La vérité a toujours eu de nombreux et bruyants porte-parole, mais il s’agit de savoir si l’homme veut véritablement la reconnaître, la laisser imprégner tout son être, accepter toutes ses conséquences, sans réserver en cas de besoin un petit refuge pour lui-même et un baiser de Judas pour la conséquence. » [4]

 

***

Je recherche frénétiquement mes premiers échanges sur ton putain de bouquin. Je retrouve par bribes des impressions envoyées alors à la mer, je vais donc commencer, obéissante disciple, par une trahison. Je choisis celle du secret de ma propre correspondance. Et d’une pirouette, je franchis déjà un cercle de plus, me précipitant d’en finir.

 

30 avril, à Pascal Adam.     

 

Vous avez commis une bien intéressante note sur le dernier Asensio. Etrange, ironique, menteuse (?) et noire. Raccord, comme on dit. Bravo, je n'ai vu personne d'autre s'y coller pour le moment. […]

Il faut passer l'épreuve de l'humeur, et du marais de ses phrases longues pour se faire toucher par ses compulsions salutaires.

Pour le reste, je fus pour ma part relativement sidérée. Et reste figée. C'est malin. C'est le cas de le dire. […]

Au sujet des lecteurs de Juan, je me pose d'ailleurs la question de ses réels lecteurs, j'entends ceux de ses livres. […]

Je goûte à la polémique, mais la travaillée, la pensée, pas celle crachée rapidement et par dépit à une cour avide de tout trouver formidable, ou de faire semblant de s'en offusquer, jour après jour, de plus belle. Ses livres sont des livres à mes yeux importants, La Littérature à contre nuit est même pour moi un grand livre, et son Steiner, qui est moins sur Steiner, d'ailleurs, que sur tout le reste (vous l'avez lu ?) est un monstre, encore. Oui, extraordinairement difficile et pourtant, limpide dans sa tourmente et sa quête (qui finissent plus ou moins, jusque dans des expressions qu'il a réutilisées telles quelles lors de l'entretien récent avec ses compères, à être toujours les mêmes, des obsessions qui le définissent donc comme un auteur, bien sûr). Et oui, il est impossible de parler de Juan Asensio, surtout quand on le connaît. Et je ne vous parle pas de le vendre ! Exercice représentatif auquel j'essaye de me livrer dans ma librairie-laboratoire. Il faut voir les grimaces "Oh, il écrit sur Stalker, c'est un hard !" ou encore "Ah non, pas encore un livre de bloggeur » -sic. […]

Mais je crains surtout pour notre homme le pire ennemi: le silence, quelles qu'en soient les raisons, parfois nobles (que dire, vraiment, après tout cela ?) […]

Raison de plus pour vous féliciter parce que cela fait du bien de crever un peu certains abcès, le mien, après cette douloureuse lecture (parce que trop semblable à certaines de mes conceptions, trop bien dites, clairement, et pourtant bien cachées pour le profane) mais néanmoins palpitante, proliférant depuis deux semaines. Il se joue dans ces pages quelque chose qui semble le dépasser lui-même, c'est à mon sens plus fort qu'un Dantec qui cherche lui aussi à dépasser de loin tout ce qui se dépasse mais s'englue dans son culte à la Technique (Machine, rectifierais-je aujourd’hui). […]

 

« L’époque est décidément aux lâches et aux faibles, qui scrutent Judas comme s’il s’agissait d’un livre capable de les renseigner sur leur propre débilité.

Mon Judas serait l’antithèse même de toute inquiétude spirituelle et même le rejet de toute préoccupation de vraisemblance psychologique. Parvenu à ce point de non-figuration, sans doute ne serait-il pas bien différent du démon, de sorte que Judas n’aurait plus rien d’humain, ce qui est une sottise puisqu’il prouve son humanité en se suicidant, alors que le diable ne peut, ontologiquement, accomplir ce geste. » [5]

 

Mais revenons en arrière.

 

12 avril, à Elisabeth Bart.

 

Non, non je ne vous oublie pas, j'ai été absorbée cette semaine par la lecture réjouissante des pièces de Pascal Adam, vous m'en aviez déjà parlé il me semble, les avez-vous lues ? Créon est pour moi exceptionnelle. Et oui, que de talents secrets dorment en attendant leurs lecteurs ! J'ai également dévoré le Judas de Juan, très très étonnante construction, narration mêlée, j'attends vos retours sur cette lecture avec impatience !

Vous voyez, je n'étais pas très loin, spirituellement, de vous.

 

Remontons encore un peu plus tôt.

 

10 avril, à Juan Asensio.

 

Moi aussi (pour reprendre les derniers mots de ton Judas) j'ai lu toute la nuit dernière. J'étais pourtant prête à ne te faire aucun cadeau.

Il me faut me débarrasser rapidement de cet inutile retour, je n'ai jamais pu me résoudre à choisir, pour le moment, le silence alors que parfois son éloquence gouverne. Mais enfin, puisque tu occupes à présent le Temps, ayant rédigé ce que j'imagine être la plus grande partie de ce texte étant plus jeune que moi au moment où je le lis, et qu'entretemps, tu as écrit ça et là d'autres morceaux de bravoure, je vais finir par me laisser recouvrir par tes mots et me taire parfaitement.

Vois-tu, et il faudra me croire sur parole (vaste, vaste et vain programme), j'avais écrit ce texte ci-joint, il y a quelques heures, n'ayant encore lu que quelques pages de ton Judas. Je suis bien forcée de constater les échos post-diluviens mais antéposés que ton œuvre chuchote à mon subconscient. Je me sens un peu perplexe, j'ai soudain l'impression évidente (et donc pas du tout chagrine ou douloureuse) que je prends la pente dangereuse d'une énième plagiaire emphatique et mineure. Tout ce que j'essaye de sortir pour libérer deux trois démons personnels, tu finis toujours par les écrire (voire, de les avoir déjà écrits ce qui prend une avance bien ironique), décuplés et imparables. Ne faut-il pas se taire quand on ne sait rien dire ? Si c'est cela, si cela se confirme encore à l'avenir (ce que je pense), alors ce sera pour moi la plus belle des raisons de sortir des lettres.
J'imagine qu'une femme qui consent à se taire est difficile à croire. Mais enfin. Nous verrons si

 j'arrive à être enfin capable de cette prouesse.
Toujours est-il que voilà, je t'ai lu le plus simplement du monde, arrivant à t'oublier, à oublier tes proses précédentes, et je pense que c'est un compliment. Je ne sais si la peur du ridicule (bien qu'étant de moins en moins perméable à la peur en général, je le dis sans forfanterie, simple constatation) ou la pudeur mal placée (idem) m'empêche de t'en dire plus sur ce texte exemplaire, ou simplement la volonté farouche de ne pas le faire parce que cela me regarde, ce texte, je viens à nouveau de te le voler. Toi, ayant depuis tout ce temps abandonné une nouvelle mue, tu dois être bien affamé à l'heure qu'il est, neuf et déjà en avance, à nouveau, sur tes vassaux minuscules.
[…]
Tu es une expérience.

 

Enfin, les premiers balbutiements.

 

9 avril, à Eric Bonnargent.


J'ai commencé son Judas, la vache, c'est prenant. Super personnel, étonnant même. Tu devrais y jeter un œil, si c'est pas déjà fait.

 

« Ah ! Un vrai matin, un matin clair, et que sonne le rire d’enfant des rivières chatouillées par la rosée du soleil. Reprenons à rebours le voyage d’Urien, et que la faune sordide s’enlise dans ses fades paludes ! Il faut trahir la putain dont le corps est balafré de lettres sans même songer à obtenir une récompense, sans vouloir évidemment chercher à se pendre, comble de la mauvaise conscience et du remords. » [6]

 

***

 

 Maintenant je vais mentir, mentir sans discontinuer, protégée par mes pouvoirs démiurgiques, monstrueuse insincère aux écarts souples.

 

Je vais disloquer le temps dans lequel se tinrent ces échanges afin, qu’infini il s’empare de ces inutiles mots pour les faire tourner dans une spirale frénétique au centre de laquelle me contemplera, impassible, mon reflet, juge brutal et partial. Car je n’ai besoin du miroir de personne pour savoir à quoi je ressemble.

 

Je vais comme toi, cruel, terrasser l’infirme.

 

Je terminerai froide, retournée sur le sol comme une poupée évidée, violée par un enfant pervers.

 

Je vais démanteler jusqu’au plus infime réseau, me dépouiller des liens qui m’enserrent et m’empêchent de remuer.

 

J’appliquerai la dernière couche de briques qui m’emmurera vivante dans une citadelle patiemment construite en face de la tienne, de laquelle qui sait, parfois, tu m’apercevras te regarder sans te voir, fixant plus loin mon point de fuite, insensible au bruit alentour, en phase terminale d’acédie, d’ataraxie ou de stress post-traumatique.

 

***

 

Mais sinon, il est bien le dernier Asensio ?

Je ne sais pas,  je n’ai rien compris.

 

***

Contamination

 

J’ai ouvert La Chanson d’amour de Judas Iscariote, et, imprudente, j’ai glissé. Au passage, quelques mots empoisonnés ont touché mes écorchures, je sais à présent que mes jours sont comptés.

La substance depuis mute, m’emplit, s’impose. Je multiplie les migraines, des vaisseaux dans mes yeux éclatent à intervalles réguliers, je ne dors presque plus.  J’ai en tête cette mise en garde que l’on peignait sur les portes en avertissement contre la grande Yersinia Pestis :

Pars vite, reste loin, reviens tard.

 

Mais c’est mal me connaître.

 

***

 

Et toi, encore toi curseur maudit, tu scandes, hilare, la fin prétendue de ma pénible note, insolent, je te vois tapoter mon écran de ton « Quoi, c’est tout ? C’est peu. » Et je ne peux rien faire.

 

« Christ, tu sais, de l’homme…………… »

 



Commentaires ouverts, pour voir.


[31 mai 2010, 15h] Eh bien, c'est tout vu.



 

[1] Juan Asensio, La Chanson d’amour de Judas Iscariote, Editions du Cerf, 2010, p 11.

[2] Op. cité, p 20.

[3] Op. cité, p 27.

[4] Op. cité, p 35.

[5] Op. cité, p 83.

[6] Op. cité, p 97.

 

 

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Lundi 19 avril 2010 1 19 /04 /Avr /2010 23:09

Apocalypse Jean

 

 

 

Alors que je m’approche de la vitrine protégée par un mince mais dissuasif cadenas, j’aperçois la beauté. Au-dessus, c’est Là-bas, dans son corps de cuir rouge intense et la signature émouvante de Huysmans à Hennique, « son vieux copain ». En dessous, c’est  Certains, l’introuvable et ardemment désiré Certains, entr’ouvert sur un envoi qui me hante : « Quelques nausées sur ce siècle ». Toujours, le graphe délié, superbe, JKHuysmans. J’ai le cœur mordu et les yeux embrumés, je tente de retrouver mon souffle sous l’insupportable verrière.

Je me répète, psaume lancinant, que la beauté ne s’achète pas. Que l’amour ne dure pas. Que tout retourne poussière. Vainement.

Je me dis alors qu’il est possible, oui, que je regrette à cet instant présent de ne pas disposer de 25 500 euros. Je croise le regard séculaire d’une Russe perchée sur des talons immenses, au bras de son époux laid, pourtant riche. Elle semble vouloir me transmettre l’ennui abyssal qui jonche ses rêves perdus ; tout ce qu’elle a accepté, pour toucher les pures beautés. Dormir avec, caresser l’ignoble amas de chair qui débite les billets. Rire de ses insanités.

Je me sens abattue, admirative, vaincue par cette déesse capable d’embrasser les ordures,de s'en parer au grand jour exactement consciente de sa réflexion dans la glace aux vanités. Je ne gagnerai jamais cette bataille-là, tout tendus et trempés soient mes poings et ma détermination. Je dois me résigner à abandonner Là-bas et Certains. Si un type comme cela s’avisait de me toucher, je l’émasculerais avec les dents, tâchant ma robe de soirée. De pure beauté.

 

 

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Dimanche 4 octobre 2009 7 04 /10 /Oct /2009 17:16

We need to concentrate on more than meets the eye.

Placebo, Twenty years.

 


 

Pierre Bohran, L’Art de la mer, anthologie de la photographie maritime depuis 1843, Arthaud, 2009.

François Solesmes, Encore ! encore la mer, chroniques océanes, Encre Marine, 2009.

 

Voilà maintenant que dans ma caverne déjà bien investie s’invitent des massifs. J’entends par-là des livres massifs, difficiles à manier, lourds, ostensibles. Et, une fois n’est pas coutume, je ne fais aucune métaphore.

Pierre Borhan propose dans son pavé coffré une anthologie de photographies maritimes depuis 1843. En couverture, un homme minuscule scrute le hors cadre, au pied d’un gigantesque rocher étroit déchiré et posé étrangement seul sur la mer lisse, comme une coque infernale de paquebot fossilisé.

Peu de texte, et pour une fois c’est bien logique, qui lit les textes des beaux livres ? Pas moi. Pas envie, pas le temps, mon regard  toujours  tendu vers les images puisque c’est ce que l’écrin nous offre : des images. Et pour le texte, se référer plutôt à François Solesmes qui intitule son dernier journal entièrement consacré à ses méditations marines Encore ! encore la mer. Nous ne le lui faisons pas dire, c’est déjà sa cinquième errance sur le sujet, entreprise peu banale bien que répétitive. S’il est décourageant de terminer les 800 pages élégantes de ces descriptions immenses ou intimes (magnifiques, pour celles que j’ai lues), il fournit un intéressant complément au massif muet qui pèse sur mes genoux, par sa prose riche et fraîche à consulter en regard, plus humblement recueillie sur papier bible dans une couverture souple et immaculée.

Repos de l’intellect, donc, ce qui s’apprécie avec modération tant l’affaissement de l’édifice cérébral menace, et reprise du cœur : car il ne s’agit jamais ici de cartes postales nous contentant crânement, béats devant le beau. Ces photos sont immenses car elles s’animent et réchauffent. On y voit la pleine mer des Shetlands, et ses nuées de mouettes traquant le pêcheur, la lisse méditerranée toujours si faussement belle, cruelle et muette en Sicile où un corps noir tranche le translucide et se penche vers le poisson scie qu’on devine en dessous. Mais il y a aussi la vague sépia et fracassante d’Adolf Fassbender, et ces portraits d’hommes probablement disparus, digérés par leur quête impossible. Ces hommes magnifiques, aux corps aussi noueux que leurs embarcations, et ce regard, ce regard toujours, renfermant les secrets recelés par le large. Il transpire de chacun de ces clichés la terreur du dernier endroit mortel, infranchissable, écrasant les côtes de son air formidable et brûlant les bronches de ses embruns rageurs. Mais au-dessus de cette terreur, douce et caressante, s’incarne la majesté d’une barque oubliée, d’un port embrumé où les navires reposent, satisfaits et rassurés d’être rentrés, ou la mer de nuage qui désoriente nos sens : sommes-nous donc au-dessus, au-dedans, aspirés dans ces parallèles cosmiques ?

 « Une vague, une autre encore se déchirent, se répandent en minces fracas étirés, ruisselants. Si volontaires, qu’on y perçoit impatience et menace. Le désordre s’établit. Dans le même temps, une vague s’élève ici, une autre expire là-bas, rompant l’unité d’action, la cohésion des silences. Le front se morcelle ; des formations chargent en ordre dispersé. De plus en plus souvent, une eau incisive, et qu’on sent s’aiguiser dans la progression, ruisselle des plus hauts gradins, s’épanouit d’aise, s’éteint, reprend en marge. Le rivage est maintenant une zone d’échos successifs aux tonalités diverses, qui s’interpénètrent, se relayent, à moins qu’ils ne s’annulent. Voici retrouvé l’un des visages familiers de la mer : celui de la prolifération des eaux, de la confusion délibérée —pour le plaisir de démêler à chaque instant les éléments, ainsi que dans la Genèse ? »  François Solesmes.



(Salgado, Gdansk Pologne, 1990.)

Il y a l’émotion des clichés colorisés, de début 1900, le grain non maîtrisé des marins de la guerre, les expérimentations moches des graphistes des années 1980, la prétention classique d’un Cartier-Bresson. Mais surtout par sa sélection excessive et variée, du mouillage à la peine tempête, des côtes terriennes menacées à celles de l’homme démuni, Pierre Bohran évite soigneusement, et c’est parfait, de galvauder l’univers marin comme ce qu’il ne fut jamais : une paisible huile amie sur laquelle nos croisières vont bon train, un décor parfumé pour nos cocktails d’été, quand bien même par accident, la mer se laisse ainsi prostituer. Sauvage, éternelle et finalement vaincue – car peu d’hommes qui lui durent leur salut réussirent un instant à la capturer et nous la restituer –, la mer tout entière se trouve emprisonnée dans ce massif, prête à nous livrer ses failles, cachée dans une caverne, en bonne compagnie.

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Jeudi 1 octobre 2009 4 01 /10 /Oct /2009 23:07



Autour de : La Barque silencieuse, de Pascal Quignard, Seuil, 2009.



But for all my years of reading conversation,
I stand without a word to say
[...]
I'm a thinker not a talker
I've no-one to talk to anyway.

David Bowie, Conversation piece.

Portée par le rythme lancinant des pensées rêvées de ce lecteur hagard, je tente de saisir les impressions sonnantes ou floues qu'au passage il m'éveille. En douceur. Trop en douceur il me semble, car voilà que je peine à ne pas m'endormir.

Chapitre I

Si omnes ego non / Si tous moi non - Devise des Clermont.

Comprendre que s’extraire c’est rester humain. La vie sociale est un mensonge. La vérité est seule en chacun de nous. Seule, avec un livre ouvert sur les morts, sur toutes ces dimensions qu’on nous commande, au nom de la fausse multitude, d’oublier.

« Montrer son dos à la société, s’interrompre de croire, se détourner de tout ce qui est regard, préférer lire à surveiller, protéger ceux qui ont disparu des survivants qui les dénigrent, secourir ce qui n’est pas visible, voilà les vertus. Les rares qui ont l’unique courage de fuir surgissent au cœur de la forêt. » p58.

Et tout semble posé.

*

Chapitre II

Genoi autos essi mathôn / Deviens ce que tu es – Pindare

Non. Devenir, au contraire, la part incommunicable.

« Nous emportons avec nous lorsque nous crions pour la première fois dans le jour la perte d’un monde obscur, aphone, solitaire et liquide. Toujours ce lieu et ce silence nous seront dérobés. » p59.

*

Chapitre III

Ipsimus : plus lui-même que tous les lui-même. Le maître des esclaves à Rome.

Je lis. Je montre mon dos aux autres, absorbée par mon coin. J’accepte cette rupture pour nouer les plus intenses liens. Ceux que l’on n’a plus besoin de mettre à l’épreuve dans une parole délayée. Au cœur du silence jaillit le pur message. La seule voix à entendre déflagre dans le fracas assourdissant d’un silence que rien, jamais, ne brise.

« Parce que la solitude précède la naissance, il ne faut pas défendre la société comme une valeur. » p 64.

*

Chapitre IV

J’ai reçu le don maudit de la vérité comme pressentiment permanent. Si j’essaye de le trahir je m’autodétruis. J’ai bien essayé. Je plie sous le joug d’une influence indicible qui me somme de vivre au plus près de mon humanité. Maintenant que grâce à quelques semblables qui ont saisi leur plume ou leur cœur pour signifier cette exigence, j’ai compris enfin mon destin terrible, cette impossibilité formelle et totale de tenir longtemps les poses regrettables que toute vie en commun nécessite de tenir contre l’avis même de cette vérité, je n’en suis pas encore parvenue parfaitement à la sérénité. Car je ne sais toujours pas quoi faire de ce don, quelque peu encombrant. C’est ainsi que je tente, en de multiples essais de prose, de le transmettre parfait, sitôt qu’envisagé, sitôt que fragilement né dans les brumes d’une conscience que je ne veux pas perdre.

Incertitude d’être lu. Certitude complète de ne pas être compris. Tu jettes sur les caisses de résonnance de tes lecteurs des balles qui éclatent en délivrant à leur système un message totalement mystérieux. Tu leur révèles un secret dont tu ignorais jusqu’alors l’existence. Le grand hasard fabrique des connivences. Aucune d’elle n’est réelle. Jamais de preuve. J’attends de mes rapports qu’ils soient littéraires mais non intellectuels. Je veux que nos rapports fassent sens commun. M’attacher à comprendre et définir tout haut, pour réduire un peu le gouffre de nos si dissemblables perceptions.

Mais ce bigbang qui me voit naître à moi-même lorsque les voiles déchirent enfin, je n’éprouve le besoin d’en parler, d’en chercher la formulation exacte que pour entendre ma voix propre, enfin, oser s’élever de la cacophonie de toutes celles qui se sont par mon éducation, mon habitus, mes proches et le monde, outrageusement invitées en moi-même. Il ne m’intéresse plus de parler pour révéler les autres. Je vais à présent tenter de me taire pour eux, pour qu’ils aient eux aussi la possibilité de faire silence et de bien s’écouter. Et pour se taire bien, il faut écrire sans discontinuer.

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Chapitre V

Sui caedes – De soi le meurtre

« Nul ne peut se plaindre de la vie : elle ne retient personne. » p 81.

!

Longtemps je fus désespérée, empêchée, assoiffée de la reconnaissance de ma juste et impétueuse vérité. Essoufflée de vouloir vivre quand même avec les autres. Longtemps, car je n’ai pas mon âge. Pas celui que l’on compte tous ensemble. J’ai l’âge caverneux d’utiliser tout mon temps, l’urgence plaquée aux trousses. De mes monologues internes ont dresserait mille tomes, ma biographie tempête ne trouverait aucune nuit assez longue pour se déployer avec l’aisance directe et rapide de celui qui en se définissant omet, ment ou tout en découvrant un de ses membres s’empresse d’en recouvrir un autre. Longtemps crépusculaire j’ai accepté que tombe enfin ma vraie nuit, et reposée malgré les cauchemars, je relève enfin la tête dans l’aube salvatrice d’un éveil plein de trac. Le trac, et non la peur paralysante. Le trac, souvenir de mes scènes, précède l’action. Il y invite.

Je n’ai aucune idée de ce que je vais faire de cette nouvelle journée, mais je ne crains plus de me lever.

Il m’aura fallu pour parvenir à me dresser sans crainte 30 ans de notre âge commun, 1000 ans du mien. Je ne pardonnerai jamais ce gâchis. Ma colère intacte répondra dans un duel sans fin à une mélancolie tenace.

Vos stupides résignations, vos dangereuses errances, vos détestables insuffisances érigées en flambeaux m’ont volé tout ce temps en ne m’apprenant jamais à faire jaillir suffisamment ce sang trop chaud. Vos hypocrites codes chrétiens d’athées sans principe m’ont tenu la joue face aux affronts, prônant le geste superbe de l’endurance silencieuse à l’humiliation, quand j’aurais du les abattre, un par un, avant même qu’ils n’osent me toucher. Trop de temps à parer les pièces vides d’étoffes aussitôt arrachées ; je ne suis pas pur esprit, je ne suis pas sainte laiteuse, je ne pardonnerai pas. Et me trouve bien désolée d’être arc-boutée et fossilisée, incapable de cette bonté honorable de me calmer. Ce don maudit me l’interdit. Je le cultiverais peut-être si j’en avais le choix, mais crains bien qu’il ne soit plus possible d’un tel retournement.

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Chapitre VI

Je nous sens obéir avec tristesse à d’éternelles Saturnales. Piégés par les discours libérateurs qui ne faisaient pourtant qu’édicter de nouveaux dogmes par-dessus les anciens, sans arriver totalement à faire disparaître les sous-couches. Perdus dans les possibles, affolés des cadres ouverts, reproduisant, les yeux vidés, les gestes d’une fête qui tarde trop pour que la jouissance ne s’en trouve émoussée. Implorant secrètement de dormir mais apeurés de rater les dernières libations, qui n’en finissent plus de s’offrir.

Or, nous ne sommes jamais tenus d’obéir, il suffit d’en assumer les conséquences. Il suffit de savoir que c’est assez. À tout instant, être prêt à partir. Je peux enfin affirmer qu’à tout instant, s’il le faut, je pars.

« Les pays chrétiens interdisent le suicide comme irréligieux. Les états démocratiques le blâment comme une lâcheté. Les sociétés psychiatriques le soignent comme une maladie. Les civilisations anciennes en louaient le courage. Ils l’honoraient comme une fierté. Les anciens Romains disaient : C’est la plus grande des déesses, la Nature, qui nous a donné avec la vie la possibilité de s’exempter du monde qu’elle engendre. » p 85.

Et tous ces mots arrondis et maniés, apprivoisés, adorés, tout ceci n’est qu’un vaste testament à l’usage des futurs voyageurs. Ne croyez jamais totalement celle qui dans une force de vie qui s’affole, vous jure qu’elle sera là, toujours.

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Chapitre VII

Ainsi mes pensées enclenchées, dans leur interminable course folle, s’emballent avec une prévision sinistre, calquées en aphorismes plus ou moins percutants sur celles de notre doux rêveur, juste et simple, pacifique étymologiste en contemplation perpétuelle devant les mots rampants ou volants. Mais je ne tiens pas la pose du pêcheur sage et muet. Je menace à tout instant l’équilibre de la frêle embarcation. Je ne suis toujours pas prête pour la barque silencieuse, donc, et l'observation contentée d’un immobile petit plaisir. Ma barque à moi est lourde, poisseuse et engloutie depuis longtemps, traquée par les sonars de plus furtifs que moi. Je me suis nourrie comme d’un antidouleur de ces pages blanchies au deuil japonais. Mais je suis bien française, et elles aussi abdiquent, et la fin de l’ouvrage si formidablement commencé s’affaisse dans une redite molle d’inintéressantes digressions. Il n’est pas si facile d’être fort, véritable et présent dans le silence clapotant d’une réclusion annoncée.

« L’accomplissement du destin d’un humain est la liberté de soi conçu comme pouvant vivre seul. » p 95.

Je suis déçue pourtant d’être celle, encore, qui lâche le pavé dans la mare et qu’on regarde en biais, la pupille grondeuse, parce que j’ai fait fuir les têtards. En vérité c’est toujours la même chose : j’adore le calme pour m’y reposer, le silence et la solitude pour prendre le temps de poser une pensée que je peine à arracher de la pure réaction. Je fuis la foule, recherche probablement les forêts. Mais ça ne tarde jamais non plus : je m’y fais chier. Dans le grondement perpétuel qui annonce les complications, zigzaguant entre les cadavres mouvants qui encombrent les rues, absorbée par l’immense recouvrant votre infime, et donc probablement bien plus seule encore que quand je n’ai pas le choix, là, parfaitement, je comprends mes contours inaliénables à quiconque.

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« You can not find peace by avoiding life », pour répéter encore et toujours une Virginia Woolf sans cesse mal adaptée à une nature morte, arrachée de ses fureurs. Mais c’était bien essayé.



Publié dans : Melancholia: de la bile noire sur la page
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