Mardi 12 octobre 2010 2 12 /10 /Oct /2010 22:26

Elle le regardait baignée de tendresse. C’était inhabituel. Sa fine et forte protection fissurait, elle adorait perdre le fil, et l’haleine, comme lorsque le vin l’emportait sans violence vers une nappe douce et chaude de sommeil sans rêve. Elle ne l’écoutait pas. Elle glissait vers les plaines, surgissait sur les flots, les joues roses, elle glissait simplement sur lui, reconnaissait par cœur ce contact fragile, bref, incertain. Elle était devenue celle qui glisse et caresse, regarde plus loin, sourit, se lève et s’en va. Elle était devenue avec l’homme, enfin,  l’exact opposé de la fusion.

Il s’agissait à présent de comprendre le lien animal. Celui qui nous tenait. Le magnétisme et la souffrance physique, réelle, de devoir repartir loin des pelages sensationnels. Le silence et l’appel improbable d’une nature hostile et romantique. Elle se savait résistante, préférait les défis qui impliquaient le corps. Elle partait dans sa baraque de bois chauffée aux flammes crépitant, projetant les totems des aimés sur les murs, poèmes d’ombres odorantes et ne réclamant rien. Elle se savait déjà là-bas, attablée, contemplant. Elle avait connu les fureurs, ne cherchait que le bruit sec de la branche qui casse sous le poids de la neige, assourdissant, éclatant dans la ouate souple et parfaite du froid de maître, qui mugira enfin sous les portes, lancera ses poignards tout autour d’elle sans jamais la toucher. Elle se trouvait sur la grande roue des suppliciés en souriant vers le bourreau, impatiente à peine, assurée qu’ils ne pourraient plus rien. À peine m’auront-il touchée que je serai déjà là-bas, le violoncelle me bercera, le vent l’accompagnera, et je respecterai la bête couchée à mes pieds. J’ouvrirai tous mes livres et l’incroyable tourbillon, le vertige, la cacophonie reprendra. Le fracas s’invitera et chassera l’animal. Et il faudra encore comme un souffle inaudible tenter de le reprendre, refermer, reposer, se taire, sentir.

 

Foutue pour foutue, partir et redevenir, muette, vivante.


 

Désert solitaire Légende d'automne Rites d'automne

Publié dans : Melancholia: de la bile noire sur la page
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Mardi 5 octobre 2010 2 05 /10 /Oct /2010 20:08

 

 

 

 

 

 

Un roman... je ne saurais pas. Et puis, je n'ai pas assez de diplômes.

Des mémoires ? Plutôt une mémoire, bancale et déjà fragmentaire, elliptique, insincère. Il faudrait alors imaginer une réunion où seraient convoqués tous ceux qui m’auront composée.  Mais vous, vous serez à mille lieues derrière moi. Si vous voulez que je vous entende, que je vous laisse me composer un brin, vous marcherez plus vite.

Et puis vous mettriez deux heures à lire ma vie quand j’aurais mis tout ce temps déjà à la vivre, à tenter de la saisir, de la regarder, d’y comprendre quelque chose. Prêtez attention à ces gouffres. Il ne reste plus jamais rien pour moi, ensuite, rien, sachez-le, une fois lue et refermée je suis vide, année zéro, et je dois repartir. C’est toujours la dernière note, le dernier mot. C’est toujours la fin.

C’est comme une scène ici, je ne sais pas faire autrement. Une grande salle vide et froide et en son centre une scène nue. J’y suis. J’attends. Je vous raconte quelques bricoles et alors ? J’aurai parlé en transe, encore, pour quatre personnes qui sourient, deux qui s’agacent, et toutes qui n’écoutent jamais. Quelques claps dans une salle rallumée à la hâte, aux ampoules qui grésillent, oui mais j’aurai parlé, assurée qu’à ma voix si violemment lancée, ne fût-ce que pour les dieux, ne fût-ce que pour le vide, aucun silence insolent n’aura osé répondre mais ce silence imputrescible de la concorde du triste, du passager, du lien. J’aurais été remplie tout ce temps de l’écho qui me demande d’écouter mes ratures, mes envols qui s’écrasent, mes appels en miroir. J’aurais été remplie encore de vos regards furtifs, étonnés, égarés. J’ai écrit pour l’amour. J’ai parlé pour me taire, ne riez pas, oh, mais si, bien sûr que vous pouvez. J’abuse moi-même souvent de ce stérile artifice. Pourtant, j’aurai parlé pour me taire ; rien à foutre des rictus planqués. J’aurai parlé pour vivre, ensuite, dénuée de douleur fautive, attentive, ravie, ailleurs. Simplement pour tenir debout, portée par une colonne d’air substituée aux os rompus, broyés, et émiettés de celle qui s’élève sans discipline aucune que celle de ses tuteurs de papier.

 

J'imagine que je pourrais tout autant m'inscrire dans un club de tir, ou de plongée. 

 

Tout le monde écrit.


 

Fais chier, tiens...

 


Publié dans : Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes
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Dimanche 26 septembre 2010 7 26 /09 /Sep /2010 18:56

Au Théâtre de l’Atelier jusqu’au 01 novembre 2010.

 

 

 « Les Français sont si vaniteux, que le « je » des autres les fout en boule ! »

Céline, Entretiens avec le Professeur Y.

 

« Il y a comme un malentendu. »

Fabrice Luchini, à propos du succès médiatique de son spectacle.

 

 

Voilà, tout a commencé avec Orphée, et j’avais pour programme ces temps-ci de simplement vous dire que sa proposition de création du monde m’allait finalement très bien, que je ne voyais pas tellement pourquoi on se faisait chier pour trouver mieux, après tout. C’était une phrase magnifique, relue à la sauvette alors que je retrouvais ces poèmes épuisés (poèmes épuisés, poèmes épuisés ! rendez-vous compte des termes! appuierait Luchini), comme il en existe encore clairsemant quelques rares ouvrages des temps antédiluviens d’hier soir, qui donnait à peu près, je cite de tête, que les  grandes ailes de la Nuit avaient créé du vide un œuf sans germe duquel était sorti Eros, qui, s’accouplant à ce Vide, avait donné notre race. J’imagine que j’oublie honteusement quelques points de détails que les universitaires chevronnés ne manqueront pas de me renvoyer, le temps venu, en boomerang, mais qu’importe car ce qui m’entraînait ici, c’était le souci poétique de transgresser les mondes.

Et j’ai enfin eu cet éclair qu’on jugera tardif, certes, que bien entendu, il ne s’agissait pas de la stérile transgression adolescente de contester son acné, de s’immiscer dans l’alcôve mystérieuse devenue entre temps la norme tyrannique  dont semblent tout heureux de pouvoir sortir certains qui à coup de problème de prostate ou de dégoût de la chair, se retirent brusquement, mais un peu tard, du marché de la jouissance tordue, protéiforme, technique et donc immanquablement amorphe. « Sans désir, aimer est un verbe passif et neutre » disait Louis Jouvet et il restait encore correct. Mais je m’éloigne.


Non, il s’agissait du simple souci poétique de cette transgression. Du goût des idiomes qui humilient les contrefaçons. Parce que les grandes ailes de la Nuit sont bien plus féroces que nos pâles ténèbres injustement conquises par le public d’un Ozzy Osbourne dont on peut à juste tire se demander s’il n’est pas immortel tant il tarde à s’évanouir sous le poids de ses cheveux et de ses expirations interminables. Et qu’il est de plus en plus incroyablement difficile de transmettre cette fièvre du verbe, qui, avant de retrouver une hypothétique majuscule, devra déjà reprendre un par un toutes les merveilles qu’on lui a volées, piétinées, et un par un reprendre : « Ténèbres », « Amour », "Vérité", "Souffrance", "Beauté" pour les plus difficiles, mais aussi devra, comme Luchini reste un des rares à y parvenir par le pouvoir de la voix (Philippe Léotard étant mort), arrêter le temps pour placer correctement « Une vache était là, on l’appelle, elle vient. »

Et de La Fontaine répéter, psalmodier la merveille jusqu’à ce que tout à coup nos oreilles de profanes ouvrent leurs portes et par cette modeste figure de vache, acceptent de ruminer, qualité que Nietzsche attendait visiblement de ses lecteurs, ruminer des associations apocalyptiques, l’homme né du vide et de l’amour, l’œuf sans germe, les grandes ailes de la Nuit sur le vide du rien. Acte de résistance ô combien courageux, car quiconque aura repris le pouvoir sur l’idiome et l’aura replacé justement, ne supportera plus de prononcer un seul de vos « plan de développement durable ».

Et s’en tiendra, fût-ce par souci d’esthète, bien loin.

Ce qui n’empêchera pas d’apposer les idiomes appropriés à quiconque le mérite, fussent-ils « gros connard », ou « sombre idiote » que tout esthète goûtera formellement et fondamentalement comme ils se doivent.

 

Je parle beaucoup d’idiomes sans que cela soit toujours exceptionnellement justifié, chère police des polices, car j’ai parmi mes nombreuses obsessions (Facebook, le Côtes de Bourg, Juan Asensio (non, non, pas toi  Bartleby), X-Files, l’Empire tardif, Javier Bardem, le piment mais de Calabre, les cannibales et la virginité n’en étant pas des moindres – c’est bon, j’appuie le second degré un peu plus ou c’est trop tard, l’ambulance est en route ?), j’ai donc parmi mes obsessions une phrase lancinante de Gombrowicz, qui lança en son temps « Ah ! la stupeur joyeuse d’avant les idiomes... » Non sans savoir que nous y reviendrions plus rapidement que prévu, sauf que quiconque connaissant  son Cronenberg ou simplement son Fringe (pour vivre avec son temps) sait que l’on ne revient jamais précisément à « avant » (ou simplement ailleurs) sans souffrir d’abominables effets secondaires d’atomes mal rabibochés (ceci s’applique également à présent à la duplication du soi sur internet, j’en suis un exemple bien amoché par les voyages contre-nature), au point d’avoir à présent à décréter plutôt « Ah ! la stupeur sinistre d’après les idiomes… »  

 

Je peux vous en sortir d’autres. « On ne me fera pas envier celui qui a eu raison sans aimer », de Léotard, m’accompagne multi-quotidiennement, surtout dans mon travail. « Ils ne peuvent rien nous faire », me dis-je lorsque le courage me manque. J’imagine qu’elle est tirée d’un antique que je maîtrise mal, sans doute Marc Aurèle, si ce n’est pas un groupe de heavy-metal (Judas Priest ? Ah non, eux c’est « Je suis ton amant-turbo, dis-moi qu’il n’y en a pas d’autres. » Qui me sert moins, allez savoir pourquoi. Sans doute parce que je suis vierge.)


Le rapport avec l’annonce en titre ? Un homme, Fabrice Luchini, bien payé pour le faire, hein, ne me faites pas non plus dire qu’il est simplement amoureux, enfin…, redonne vie en faisant claquer sa langue contre notre palais, à quelques bribes de Philippe Muray encore assez belles à la déclamation. C’est émouvant et déjà nostalgique, c’est déjà presque terminé. C’est patiné, presque fragile. S’il est fou, par contre et sans aucun doute possible, c’est de ces mots impeccables (Cioran, Péguy – Péguy au théâtre un dimanche à 14h !!!, Muray, qu’importe…), et il explique, et il revient. Inlassablement, il les convoque et les éclate sur nos poitrines. Il est beau, éclairé de son centre nourri et préservé, et il nous tient sous cette fascinante coulpe qu’il libère sans ciller, et sans que nous nous sentions une seconde obligés de communier avec notre prochain qui est probablement, comme lui le dit de ses voisins, un sale con. Puis tout est terminé. Et le monde, à nouveau, s’éteint sous la grisaille des sourires sans personne derrière, supports de néant mécaniques car le rire ne vient plus.

 


Publié dans : Sortir de l'antre: Le monde extérieur
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Lundi 20 septembre 2010 1 20 /09 /Sep /2010 23:38

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C’est fini, cow boy, fini, mais rassure-toi,

On ne peut pas tomber plus bas.

Zazie, Rodéo.

 

It’s all about love.

 

 

Quelqu’un finira par nettoyer la merde qui s’amoncelle dans les rigoles derrière les sièges en plastique limé du quai de la ligne 9 de la station Strasbourg-Saint-Denis. J’ai bon espoir.

 

On va lui passer une paume sèche et chaude sous la nuque, l’embrasser en pleurant, le pauvre homme qui doit vivre en sous-sol sur le quai de la ligne 9 de la station Strasbourg-Saint-Denis.


Tu retiens ta respiration dès la descente dans le métro parce que ce n’est pas la question de savoir s’il va se passer quelque chose qui te taraude, mais celle de savoir quand et où exactement. D’où va surgir le petit inconvénient sordide qui va fracasser ta jolie tronche trop maquillée sur le plexiglas de tes confrères pâles, eux, moins assortis.

 

Il te regarde en souriant. Il chante de toute son âme Robbie Williams, et son bracelet de petites perles en bois usées, avec leur histoire, frappe contre le bois de l’instrument, tu suis le mouvement hypnotique qui ralentit et te plonge en son centre. Avec l’accent canadien. Tu frôles. Tu aspires son timbre, ils rient, l’accent faire rire. Toi, tu voudrais seulement glisser contre sa voix et finir sous les érables, loin. Il est magnifique, dans l’acception renaissante du terme : qui se plaît à faire d’éclatantes dépenses… « ça fait plaisir, mais ça fait mal ».


Aujourd’hui c’est un culbuto abreuvé qui se chie dessus en pleine rame à 9h du matin au milieu des yeux cernés, las, vraiment, non, vraiment. Il faut avoir une connaissance parfaite de la merde pour vivre à Paris. Tout y est scatologique. Il faut vraiment avoir une âme d’infirmière débutante en soins palliatifs dans l’aile des cancers du colon, ou dans l’aile des nostalgiques du stade anal de l’asile psychiatrique d’une ville moyenne, roder l’œil impassible, rien, rien ne peut te perturber, rien ne doit te perturber, un homme entre en gueulant, se chie dessus, et tu quittes ton siège pour descendre à la prochaine sans l’ombre d’une commotion passagère, sans qu’une inquiétude, un dégoût, une crainte ou une horreur virginale et stridente ne viennent effleurer ton regard replié sous lui pour se réchauffer en vain. Des années d’entraînements. Et personne ne te voit.

 

Je ne suis pas fière d’écrire ceci. J’aurais voulu des bâtisses solides, je vois des boules de paille s’envoler derrière les vitres sales sur les villes fantômes de pays que je n’ai jamais vus. Parce que je ne veux pas les voir. Parce que l’ensemble détonne. N’est plus possible. Ravale. Je ne dis pas tout. Ne suis pas sûre d’avoir tout bien senti, j’ai fracassé tant de fois mes genoux en n’émettant aucun son, les ongles tendus vers les hauteurs vidées, toujours en selle, hors les pièges, tressaillant sous les caresses de la violence, arrêtée net sur les images. J’ai pu tenir. Toujours, mon amour a vaincu.


Hier, un Chinois qui mérite instantanément de perdre sa majuscule proportionnellement à sa superbe instantanément déchue par ce simple instant d’égarement, titube jusqu’au siège déjà éprouvé par pas mal de vomis mélancoliquement séchés dont ne subsiste qu’une odeur suffisamment insidieuse pour te faire te demander avec effroi pendant une bonne dizaine de minutes si elle n’émane pas de tes vêtements à toi,

Dors ! Quitte ! Sauve-toi !

et s’effondre en grommelant un dialecte qui n’existe nulle part en Chine j’en jurerais, pourtant peu spécialiste des langues plus extrêmes qu’orientales à cette heure avancée, 19h30. Il déboutonne son pantalon et entreprend, l’espoir fait vivre, de redonner un peu de prestance à son appendice décédé un peu plus tôt sous l’afflux meurtrier d’alcool pur administré suite à une erreur d’interprétation de la notice, « modération » se traduisant en chinois pratiquement de la même façon que « vas-y, fonce, tu vas voir c’est génial ».

Tout est normal, votre visage, une fois de plus, ne trahit rien de ce grand vide qui s’ouvre à nouveau, la fatigue de remettre sa réaction à plus tard. L’envie de mourir. Et d’emporter toute la rame. Attentat. Et vite.

 

Ma récompense c’est la tâche d’or posée contre la tour, quand la rame sort de terre et passe le fleuve.  C’est la fatigue qui rassemble, soude tout ensemble, nous contraint finalement à un peu de tendresse, un merci, une main qui touche un genou étranger pour lui ôter la douleur, c’est un incroyable accès d’amour qui nous fait plonger comme dans l’acte le plus intensément consommé dans les prunelles au plus profond, et nous y ficher pour y délivrer le seul sourire vrai qui commande à nos heures, celui qui nous éveille, nous promet, nous redore. Je suis prête.


Avant-hier, un enfant balbutie dans d’immondes bulles débiles « da-dame, da-dame » en montrant Karl Lagerfeld sur un journal gratuit à son père qui le reprend calmement, « non, ma chérie, c’est un homme, c’est vrai qu’on dirait une dame mais c’est un monsieur », mais l’enfant, terrible, s’obstine à faire jaillir la vérité de sa bouche édentée. Je suis navrée de me trouver un instant navrée de rire. Tous les témoins directs sont navrés de rire. Le père à la mèche poivre et sel de quadragénaire ex-fêtard converti in extremis aux joies austères de la paternité qu’il prend réellement au sérieux nous fusille du regard, dévasté par cette immonde morale traditionnaliste qui empoisonne les pensées de son cher angelot équitable au sourire bio. Sales réactionnaires que nous sommes, enfin démasqués. Bravo. Belle mentalité. Je m’attends à ce qu’il dégaine un livre de bain intitulé « Matéo est amoureux d’Enzo » afin de remédier à cette sale influence.

 

C’est depuis toi. Je vois tout ainsi depuis toi. Je ne te rejoindrai plus, maintenant. Je t’ai quitté à 16 ans, Dan, saoulée de l’air grand, vaste, des artères de Boston, je portais des serpents en fumant sur tes joints, je ne comprenais rien et me jetais sur toi, affamée de ton odeur de cigarettes mentholées mêlée dans ta barbe courte et piquante, rousse, à une mauvaise eau de toilette et je la sens encore, je te le jure mon amour, je la sens encore quatorze ans de foulées loin de toi, et je ne comprenais pas la moitié de tes mots. Je comprenais tes mains sous moi, tes souffles, ton  « Be quiet, and remember ». Tu étais la force, l’envie. Tu étais l’homme tellement plus vieux que moi, plus ancré dans les absurdes, plus armé. Et toi non plus, je ne t’oublie pas. Non, et c’est insensé. Traverser l’Atlantique et te perdre derrière, trop loin, mon amour perdu, inconsolable, a scellé ma vision du monde inversée, scandalisée, heurtée, à jamais blessée, rugissante, tournoyante, je ne peux plus les toucher même quand j’essaye, je ne veux jamais plus, rien n’est plus aussi brillant que ton œil qui  m’envisage sur le capot rouge de ta voiture vulgaire… Si quelqu’un avec la certitude de dévorer l’instant m’a un instant aimée ce fut toi, mon roi rouge et ça ne passe pas, ça ne passe pas et ne passera jamais, tu seras partout, je te traque dans les moindres losers, je te duplique, te recrée, te rachète, car tu n’es jamais venu. Toi ou un autre. Je repars sous terre. Je n’en suis plus jamais sortie. Je dois tous les aimer, car je ne peux plus en aimer qu’un. Trop d’océans, toujours, s’intercalent.


« En raison d’un mouvement social », non, d’une grève, connasse, parle avec les bons mots bordel, « le trafic est fortement pertubé ». Ouais, c’est la merde, quoi. Je m’en tape. Vous pouvez tous me passer dessus, précipités vers vos obligations. Je m’assois soudain sur le rebord.  Je pense à Dan. J’ai un amour dans ma vie qui me rend plus forte que toutes ces conneries, fût-il perdu depuis quatorze ans. Personne ne peut plus rien me faire.

En route, Dan. Cow boy déjà mort. C’est fini, cow boy, fini. « Be quiet and remember. » Comment arrives-tu à me tenir, encore ? Mais tu me tiens. Je ne glisse pas.

Tout se passe toujours sous terre dans la merde et les Chinois qui se branlent.  Tu repenses alors à tes amours perdues, tu t’inventes un courant d’air. Tu crois que tu aimes encore. Tu crois que tu vas t’en sortir par ce pouvoir d’évocation qui réveille de la tombe vermoulue tes plus anciennes fraîcheurs.

Tout se passe toujours sous terre. « Be quiet and remember. » Mon amour, et j’ai traversé ce putain d’océan pour embrasser la profondeur des égouts et des paniques déambulatoires.

 

 

 

 


Publié dans : Ecrits vains : à moi
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Jeudi 16 septembre 2010 4 16 /09 /Sep /2010 11:45

 

« La base démocratique de la nouvelle tyrannie permet déjà de rejeter d’emblée aux extrêmes confins de la société quiconque ose seulement problématiser cette tyrannie. La seule, la bonne question désormais, est de savoir s’il est encore possible de ne pas tout interdire absolument. Tout, oui, tout en vrac, d’un seul coup, dans tous les domaines imaginables. La notion de « limite » n’a déjà presque plus cours. La liberté de penser (donc, par définition, de penser mal) ne peut plus être protégée ; cette liberté disparaîtra de la liste des droits de l’homme le jour où on estimera démontré que toute liberté individuelle a des effets collectifs nocifs. »

 

Philippe Muray, L’Empire du Bien, in Essais, Les Belles Lettres, 2010, p 37.

 

Autres extraits:

 

L'Injure

La littérature qui rentre plus tôt à la maison

Vivre et penser comme des athées

La Transparence et le Partout

 

 

Muray, Essais

 

Paméla Ramos : Vincent Morch, aujourd’hui jeudi 16 septembre paraît en librairie l’intégrale des essais de Philippe Muray parus aux Belles Lettres comprenant L’Empire du bien, Après l’histoire et bien sûr les Exorcismes spirituels en ce moment à l’honneur au Théâtre de l’Atelier grâce à la prestation appréciée de Luchini. Tu as supervisé et annoté cet opus imposant de quelques 1800 pages afin de recontextualiser les vitupérations jubilatoires de l’érudit excédé. Il apparaît à la lecture ou relecture de cet ensemble un certain nombre de constats dressant il me semble un portrait redoutable et fascinant de notre monde appauvri que l’on peut sinistrement appeler « actualité » puisqu’on ne peut plus parler d’Histoire. E. R. Dodds dans son dernier ouvrage paru en français Païens et chrétiens dans un âge d’angoisse, notait avec amusement qu’un coup de tocsin n’avait pas été sonné dans tout l’Empire à un moment donné pour avertir tout un chacun qu’un tournant majeur s’amorçait et que le déclin, ou la mutation, s’annonçait irréversible. Qu’il était peu probable que le Romain moyen né en 300 se soit même aperçu sur la simple durée de sa vie qu’il vivait la chute de l’Empire romain. Muray part du postulat en 1998, dans sa préface d’Après l’histoire, que  notre mutation, notre chute, à nous, a déjà eu lieu. Que nous sommes d’ores et déjà sortis de l’Histoire. Dieu sait qu’il est impopulaire d’aller perturber l’ère hyperfestive qu’il décrit dans L’Empire du Bien pour rappeler, comme Maurice G. Dantec le fit plus violemment encore en 2007 dans American Black Box, que « la récréation est terminée ». Il propose pour ce faire une micro-histoire centrée sur les années 1998-1999 observées mois par mois – méthode qu’a reprise récemment Christian Salmon pour l’année 2008 dans son Storytelling Saison 1 –, et des billets d’humeur rassemblés en Exorcismes spirituels opposant à chaque aberration instantanément créée par les pouvoirs médiatique et politique une réaction qu’on jugera appropriée ou non.

Une question d’apparence anodine me vient de prime abord : Pouvons-nous encore nous regarder, avec quelques années seulement de recul et sous le regard en temps alors réel ou presque de l’auteur (les textes ici présentés ont pour certains déjà plus de dix ans…) et nous (re)voir dans un ensemble satisfaisant, nous comprendre bien sous l’amas sans cesse grossi d’informations et de marqueurs frénétiques et contradictoires, pouvons-nous seulement nous connaître et quelle serait la méthode, d’après Muray ?

 

Vincent Morch : Il me semblerait assez hasardeux de déduire de ces textes fulgurants une quelconque méthode, au sens d’un ensemble de règles qu’il faudrait épouser point par point pour aboutir à un but défini – ici, une connaissance « authentique » de nous-mêmes. L’un des intérêts de regrouper ces textes est de rappeler qu’avant d’être le polémiste qu’on connaît, Philippe Muray a d’abord été un critique littéraire talentueux. Au cœur de son œuvre, on ne découvre ni Ségolène Royal ni Jack Lang. Au cœur de son œuvre, on découvre une réflexion patiente, enthousiaste et profonde sur la peinture et sur l’art du roman, cette dernière étant nourrie à la source de deux références majeures, Balzac et Céline. C’est à partir de sa méditation esthétique que se structure et que se déploie son point de vue acéré sur le monde. De plus, Philippe Muray, en bon littéraire, revendique plus la singularité de son point de vue – de son style – que la dimension universelle de son propos. Bien que ses textes m’aient conduit, au cours de mon « immersion », à vivre l’expérience curieuse de ne plus percevoir le monde qu’hyperfestivisé, je crois que ce à quoi Philippe Muray nous enjoint est de cultiver une singularité en voie d’extinction, et non de se joindre à un quelconque groupe – fût-ce celui de ses admirateurs, nécessairement éclairés. C’est là ce que j’ai trouvé de plus jubilatoire dans son œuvre : cette expression souveraine de la liberté de penser. Il est donc possible de voir dans cet exercice/exorcisme de pensée, si l’on tient absolument à ce terme, sa seule et unique méthode. Penser. Par la négativité. En vue de la singularité. Et au risque de la solitude.

 

P. R. : S’ériger contre un certain nombre, voire tous les composants de ce monde idéalisé où le bonheur doit primer et où l’on nous somme de nous aimer les uns les autres un revolver sur la tempe, tout « frétillants des Droits de l’Homme » que nous sommes, conduit-elle inexorablement à cette mise au ban ? Nous nous posions récemment la question de la possibilité même d’être encore pessimiste et singulier dans un environnement dont le cynisme frappe jusqu’à faire de ces infréquentables sautes d’humeur une mode. Il n’y a qu’à observer pour exemple les faiseurs de rentrées littéraires qui nous indiquent  que cette année nos auteurs fonctionnaires sont sombres, accompagnant un déclin perceptible de la civilisation, un rejet, alors que certains s’époumonent en vain dans le désert depuis des décennies déjà, au risque de cette impopularité que tu mentionnes. Ainsi que la publicité a réussi, tour de force, à récupérer l’écologie comme credo par exemple, achevant de la discréditer puisque nous culpabilisant jusqu’à l’overdose avec toute l’hypocrisie odieuse qu’une telle démarche impose, réussira-t-on à noyer les trop lucides messages de désolation de Muray en le récupérant tel un amuseur public à citer sur Facebook ? Doit-on le laisser être l’icône première (à son corps pourtant bien défendant) d’un front réactionnaire de surface, fait d’agitateurs de clichés stériles plutôt que de penseurs libres ? Je rejoins ma première question : qui peut lire et comprendre Philippe Muray aujourd’hui, dans cette confusion ambiante qui hésite sans cesse entre le bonheur perpétuel et la consternation convenue, à l’affût du moindre aphorisme cinglant « jingle » pour briller en soirée mais refusant l’incarnation même qu’imposent ces sinistres constats (à commencer par penser singulièrement) ?

 

V. M. : Peut-être pourrait-on synthétiser l’essentiel de ces questions en les formulant ainsi : le destin d’une œuvre appartient-il à quiconque ? Et que signifie le fait de s’en emparer même, et surtout, animé des meilleures intentions, pour en défendre la valeur et la « vraie » signification ? Il existe une ironie manifeste à militer pour un auteur qui abhorrait le militantisme. J’y vois la patte d’Homo festivus. Car celui-ci n’aime rien tant que se donner l’illusion de l’Histoire quand il ne vit que sa parodie carton-pâte – vivre le Grand Soir sans un risque. Mais l’Histoire ne se maîtrise pas. Le soleil de l’inconnu darde sur elle ses rayons noirs, qui sont aussi les causes de sa fertilité : par eux, pour le pire comme pour le meilleur, advient quelque chose qui, l’instant d’avant, était impensable. L’Histoire, bien qu’elle soit le produit objectif des actions humaines, n’est donc pas le produit d’une volonté au sens strict. Elle s’oppose en cela de manière radicale à  ces purs artefacts que sont les « événements », dont Paris-Plage et les festivités de l’an 2000 sont les archétypes grotesques. Que l’œuvre de Muray soit récupérée par des individus qui la désamorcent ou qui en font l’alibi de leurs propres idées importe peu, par conséquent, car c’est là le travail d’usure qu’impose le temps à toute création de l’esprit. Sa fécondité se mesurera précisément sur ces points, sur sa capacité à dissoudre les discours qui voudraient atténuer sa puissance critique, sur sa faculté à se régénérer constamment, à chaque lecture, à chaque génération. Muray me semble assez fort pour se défendre tout seul.

À ta question concernant le lecteur « idéal » de Muray, celui qui serait à même de le faire vraiment sien, c’est-à-dire de suivre un chemin de liberté intérieure similaire (mais non pas identique) à celui que lui-même a suivi, je pense qu’il devrait se distinguer avant tout par son sens de l’autodérision. Un bon lecteur de Muray, c’est un lecteur qui comprend qu’Homo festivus est une image grossie (mais non pas déformée) de certains aspects de lui-même, qui reconnaît que ces attitudes ridicules sont les siennes avant d’être celles d’autrui. Car l’une des caractéristiques essentielles d’Homo festivus est de s’imaginer innocent par principe, libéré de toute corruption personnelle : il cherche donc de manière exclusive le mal dans des causes extérieures – il a besoin que d’autres payent. De ce point de vue, même si Muray a pris la gauche prioritairement pour cible, il me semble ridicule de voir dans les clivages politiques la ligne de démarcation entre ceux qui seraient des Homo festivus et ceux qui ne le seraient pas. Nous sommes tous des Homo festivus, à divers degrés. Regardons-nous en face.

P. R. : Le destin d’une œuvre n’appartient certes à personne, ou du moins les ramifications m’apparaissent-elles trop complexes ici pour déterminer avec assurance qui décidera ou non de la postérité de Philippe Muray, je te l’accorde parce que c’est un autre débat qui s’ouvrirait, probablement sans fin. Tu affirmes de plus qu’on ne peut pas maîtriser l’Histoire et j’entends ce que tu veux dire par là. Il n’empêche que j’écoutais récemment à la radio quelques propos de Claude Chabrol retransmis à l’occasion de sa mort  (la voix des morts semble toujours résonner avec plus de sagesse que lorsqu’elle appartenait encore aux vivants, ce qui me semble un signe paradoxal d’espoir que nous ne souhaitons pas trancher toutes les amarres, les leçons du passé) qui disaient simplement : « Bien sûr que je sonde la nature humaine, nous sommes des humains vivants dans ce monde, tenter de peindre la comédie humaine est la moindre des choses. » Il rajoutait qu’étant conscient de ne pas bâtir de chefs-d’œuvre, peu perfectionniste de nature, il s’attachait déjà à simplement bâtir une œuvre. Sous ces faux simples (sonder l’humain, bâtir une œuvre), j’aperçois en filigrane, et à peine transposée, la nature même du lecteur, qui deviendra critique à son corps défendant à force même de lectures, pour qui ce sera bien la moindre des choses de sonder, dans ce qu’il lit, le monde, l’âme, bref, l’homme s’il faut aller vite, encore que l’homme ne soit pas l’unique objet d’étude d’un lecteur acharné. Tu m’as fait lire sous ta plume il y a quelques temps un texte que l’on aura peut-être le loisir de découvrir ici ou là, patience, dans lequel tu exposes une proposition concernant Muray : tu lui prêtes un « déni de postérité », la volonté farouche de ne rien engendrer, défense ultime s’il en est de sa singularité. J’en arrive alors à cette question : la quête de ce que nous sommes et devenons, cette « moindre des choses » pour le bâtisseur d’une œuvre, récupérable ou non puisque nous constatons que c’est effectivement un moindre mal, a-t-elle effleurée l’esprit de Philippe Muray, ou bien se situait-il à un tout autre niveau lorsqu’il nous croquait allègrement, en lançant son tragique constat que nous ne sommes plus grand-chose depuis longtemps, que « la fin du monde est déjà terminée » ? Tente-t-il par ces déclarations de poser un point final rageur sur notre civilisation dont il pourrait sembler vouloir se laver les mains une bonne fois pour toutes, ou perce-t-il au contraire chez lui comme chez tout bon moraliste une tendresse cachée (et blessée) qui se soucie finalement de notre devenir, et tente de nous réveiller à notre propre conscience ? Enfin, Philippe Muray est-il mort volé par cette fête perpétuelle, comme le disait Bernanos, ou sommes-nous à même d’apercevoir, et maintenant qu’il est mort, un phare silencieux, régulier, irréductible, grâce à ces mots parfois terribles pour nous guider dans le bruit et nous indiquer une sortie digne d’être empruntée ?

V. M. : Tu as raison, je crois, d’aborder le thème de sa sensibilité. Comment un misanthrope aurait-il pu observer avec autant de passion un monde abhorré ? Pourquoi aurait-il continué d’écrire ? L’attitude la plus simple et la plus cohérente aurait consisté en un isolement méprisant et un silence rageur, une fois le venin craché. Non, je ne crois pas que ce qui anime les textes de Philippe Muray soit une volonté de détruire. J’aurais plutôt tendance à penser qu’il ne peut pas s’empêcher de s’intéresser à ce monde et aux mutants qui le peuplent. Ses colères, ses sarcasmes, ses insultes sont moins un signe de haine que les conséquences d’un spectacle blessant. Le monde toc qu’il décrit est un monde où n’existent plus ni passé, ni art, ni vérité, ni vie et qu’on veut nous faire adorer pour cela, sous le masque d’une fête promue plus admirable conquête de l’homme. Philippe Muray nihiliste ? Allons donc ! Subvertissant le discours dominant, il montre que sous l’apparente célébration de la vie on n’en prône au contraire qu’un ersatz, artificiel et fade. Et, faut-il le rappeler, Philippe Muray sait aussi, en des pages qui nous prennent à contre-pied brillamment, s’enthousiasmer pour des sujets futiles – ainsi, par exemple, pour la lofteuse Loana.

Mais ce qu’il y a de plus déstabilisant chez lui est moins ses prises de positions ultra-critiques que le point de vue qu’il adopte – le point de vue de l’Apocalypse. Nous vivons dans le déjà trop tard. Le train de l’Histoire a déraillé quelque part derrière nous, et Philippe Muray n’entretient aucune illusion sur la possibilité de le remettre en marche (d’ailleurs, celui qui le souhaiterait ne pourrait-il être accusé, et non sans raison, d’être animé d’intentions criminelles ?). La seule note « positive » qu’il consent à donner, la seule lueur d’espoir, bien ténue, tient dans la capacité multiséculaire des humains à échouer dans leurs entreprises… Contrairement à tant d’auteurs bienveillants qui ont la bonté de nous enseigner comment vivre et comment faire descendre le paradis ici-bas, Philippe Muray se contente de nous révéler un réel désertique, sans juste après nous tendre de GPS. Pire, il nous tourne le dos et nous plante, ébahis, dans l’angoisse indicible du vide. Attitude rarissime d’un auteur qui ne se rêve pas en curé ou en chef de bande. Attitude rarissime d’un auteur qui nous traite en adultes. Lui pour qui la figure du père est fondamentale, il retranscrit dans ses œuvres la forme parfaite de la paternité, celle-là même que l’on prête à Dieu dans son acte créateur : en se retirant. C’est par son effacement – son refus de guider – qu’il rend possible une altérité – une maturité – effectives. Ce vide est la condition de notre liberté. Philippe Muray était un homme libre, qui aimait les hommes libres (1). Et comme, de surcroît, il était intègre, il n’a jamais cherché à dépeindre la liberté dans des tonalités pastel. Je crois que cette exigence sera son passeport – quelque peu paradoxal – pour la postérité.

 

(1) En tout bien tout honneur (N.d.É.)

 

Publié dans : Inadmissible ! : les privés d'autorité
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