« La base démocratique de la nouvelle tyrannie permet déjà de rejeter d’emblée aux extrêmes
confins de la société quiconque ose seulement problématiser cette tyrannie. La seule, la bonne question désormais, est de savoir s’il est encore possible de ne pas tout interdire
absolument. Tout, oui, tout en vrac, d’un seul coup, dans tous les domaines imaginables. La notion de « limite » n’a déjà presque plus cours. La liberté de penser
(donc, par définition, de penser mal) ne peut plus être protégée ; cette liberté disparaîtra de la liste des droits de l’homme le jour où on estimera démontré que toute liberté individuelle
a des effets collectifs nocifs. »
Philippe Muray, L’Empire du Bien, in Essais, Les Belles Lettres, 2010, p 37.
Autres extraits:
L'Injure
La
littérature qui rentre plus tôt à la maison
Vivre et penser
comme des athées
La Transparence et le Partout

Paméla Ramos :
Vincent Morch, aujourd’hui jeudi 16 septembre paraît en librairie l’intégrale des essais de Philippe Muray parus aux Belles Lettres comprenant L’Empire du bien, Après
l’histoire et bien sûr les Exorcismes spirituels en ce moment à l’honneur au Théâtre de l’Atelier grâce à la prestation appréciée de Luchini. Tu as supervisé et annoté cet opus
imposant de quelques 1800 pages afin de recontextualiser les vitupérations jubilatoires de l’érudit excédé. Il apparaît à la lecture ou relecture de cet ensemble un certain nombre de constats
dressant il me semble un portrait redoutable et fascinant de notre monde appauvri que l’on peut sinistrement appeler « actualité » puisqu’on ne peut plus parler d’Histoire. E. R. Dodds
dans son dernier ouvrage paru en français Païens et chrétiens dans un âge d’angoisse, notait avec amusement qu’un coup de tocsin n’avait pas été sonné dans tout l’Empire à un moment
donné pour avertir tout un chacun qu’un tournant majeur s’amorçait et que le déclin, ou la mutation, s’annonçait irréversible. Qu’il était peu probable que le Romain moyen né en 300 se soit même
aperçu sur la simple durée de sa vie qu’il vivait la chute de l’Empire romain. Muray part du postulat en 1998, dans sa préface d’Après l’histoire, que notre mutation, notre chute,
à nous, a déjà eu lieu. Que nous sommes d’ores et déjà sortis de l’Histoire. Dieu sait qu’il est impopulaire d’aller perturber l’ère hyperfestive qu’il décrit dans L’Empire du
Bien pour rappeler, comme Maurice G. Dantec le fit plus violemment encore en 2007 dans American Black Box, que « la récréation est terminée ». Il propose pour ce faire une
micro-histoire centrée sur les années 1998-1999 observées mois par mois – méthode qu’a reprise récemment Christian Salmon pour l’année 2008 dans son Storytelling Saison 1 –, et des
billets d’humeur rassemblés en Exorcismes spirituels opposant à chaque aberration instantanément créée par les pouvoirs médiatique et politique une réaction qu’on jugera appropriée ou
non.
Une question d’apparence anodine me vient de prime abord : Pouvons-nous encore nous
regarder, avec quelques années seulement de recul et sous le regard en temps alors réel ou presque de l’auteur (les textes ici présentés ont pour certains déjà plus de dix ans…) et nous
(re)voir dans un ensemble satisfaisant, nous comprendre bien sous l’amas sans cesse grossi d’informations et de marqueurs frénétiques et contradictoires, pouvons-nous seulement nous connaître et
quelle serait la méthode, d’après Muray ?
Vincent Morch :
Il me semblerait assez hasardeux de déduire de ces textes fulgurants une quelconque méthode, au sens d’un ensemble de règles qu’il faudrait épouser point par point pour aboutir à un but défini –
ici, une connaissance « authentique » de nous-mêmes. L’un des intérêts de regrouper ces textes est de rappeler qu’avant d’être le polémiste qu’on connaît, Philippe Muray a d’abord été
un critique littéraire talentueux. Au cœur de son œuvre, on ne découvre ni Ségolène Royal ni Jack Lang. Au cœur de son œuvre, on découvre une réflexion patiente, enthousiaste et profonde sur la
peinture et sur l’art du roman, cette dernière étant nourrie à la source de deux références majeures, Balzac et Céline. C’est à partir de sa méditation esthétique que se structure et que se
déploie son point de vue acéré sur le monde. De plus, Philippe Muray, en bon littéraire, revendique plus la singularité de son point de vue – de son style – que la dimension universelle de son
propos. Bien que ses textes m’aient conduit, au cours de mon « immersion », à vivre l’expérience curieuse de ne plus percevoir le monde qu’hyperfestivisé, je crois que ce à quoi
Philippe Muray nous enjoint est de cultiver une singularité en voie d’extinction, et non de se joindre à un quelconque groupe – fût-ce celui de ses admirateurs, nécessairement éclairés. C’est là
ce que j’ai trouvé de plus jubilatoire dans son œuvre : cette expression souveraine de la liberté de penser. Il est donc possible de voir dans cet exercice/exorcisme de pensée, si l’on tient
absolument à ce terme, sa seule et unique méthode. Penser. Par la négativité. En vue de la singularité. Et au risque de la solitude.
P. R. : S’ériger
contre un certain nombre, voire tous les composants de ce monde idéalisé où le bonheur doit primer et où l’on nous somme de nous aimer les uns les autres un revolver sur la tempe, tout
« frétillants des Droits de l’Homme » que nous sommes, conduit-elle inexorablement à cette mise au ban ? Nous nous posions récemment la question de la possibilité même d’être
encore pessimiste et singulier dans un environnement dont le cynisme frappe jusqu’à faire de ces infréquentables sautes d’humeur une mode. Il n’y a qu’à observer pour exemple les faiseurs de
rentrées littéraires qui nous indiquent que cette année nos auteurs fonctionnaires sont sombres, accompagnant un déclin perceptible de la civilisation, un rejet, alors que certains
s’époumonent en vain dans le désert depuis des décennies déjà, au risque de cette impopularité que tu mentionnes. Ainsi que la publicité a réussi, tour de force, à récupérer l’écologie comme
credo par exemple, achevant de la discréditer puisque nous culpabilisant jusqu’à l’overdose avec toute l’hypocrisie odieuse qu’une telle démarche impose, réussira-t-on à noyer les trop
lucides messages de désolation de Muray en le récupérant tel un amuseur public à citer sur Facebook ? Doit-on le laisser être l’icône première (à son corps pourtant bien défendant) d’un
front réactionnaire de surface, fait d’agitateurs de clichés stériles plutôt que de penseurs libres ? Je rejoins ma première question : qui peut lire et comprendre Philippe Muray
aujourd’hui, dans cette confusion ambiante qui hésite sans cesse entre le bonheur perpétuel et la consternation convenue, à l’affût du moindre aphorisme cinglant « jingle »
pour briller en soirée mais refusant l’incarnation même qu’imposent ces sinistres constats (à commencer par penser singulièrement) ?
V. M. : Peut-être
pourrait-on synthétiser l’essentiel de ces questions en les formulant ainsi : le destin d’une œuvre appartient-il à quiconque ? Et que signifie le fait de s’en emparer même, et surtout,
animé des meilleures intentions, pour en défendre la valeur et la « vraie » signification ? Il existe une ironie manifeste à militer pour un auteur qui abhorrait le militantisme.
J’y vois la patte d’Homo festivus. Car celui-ci n’aime rien tant que se donner l’illusion de l’Histoire quand il ne vit que sa parodie carton-pâte – vivre le Grand Soir sans un risque. Mais
l’Histoire ne se maîtrise pas. Le soleil de l’inconnu darde sur elle ses rayons noirs, qui sont aussi les causes de sa fertilité : par eux, pour le pire comme pour le meilleur, advient quelque
chose qui, l’instant d’avant, était impensable. L’Histoire, bien qu’elle soit le produit objectif des actions humaines, n’est donc pas le produit d’une volonté au sens strict. Elle
s’oppose en cela de manière radicale à ces purs artefacts que sont les « événements », dont Paris-Plage et les festivités de l’an 2000 sont les archétypes grotesques. Que l’œuvre
de Muray soit récupérée par des individus qui la désamorcent ou qui en font l’alibi de leurs propres idées importe peu, par conséquent, car c’est là le travail d’usure qu’impose le temps à toute
création de l’esprit. Sa fécondité se mesurera précisément sur ces points, sur sa capacité à dissoudre les discours qui voudraient atténuer sa puissance critique, sur sa faculté à se régénérer
constamment, à chaque lecture, à chaque génération. Muray me semble assez fort pour se défendre tout seul.
À ta question concernant le lecteur « idéal » de Muray, celui qui serait à même de
le faire vraiment sien, c’est-à-dire de suivre un chemin de liberté intérieure similaire (mais non pas identique) à celui que lui-même a suivi, je pense qu’il devrait se distinguer avant tout par
son sens de l’autodérision. Un bon lecteur de Muray, c’est un lecteur qui comprend qu’Homo festivus est une image grossie (mais non pas déformée) de certains aspects de lui-même, qui reconnaît
que ces attitudes ridicules sont les siennes avant d’être celles d’autrui. Car l’une des caractéristiques essentielles d’Homo festivus est de s’imaginer innocent par principe, libéré de toute
corruption personnelle : il cherche donc de manière exclusive le mal dans des causes extérieures – il a besoin que d’autres payent. De ce point de vue, même si Muray a pris la gauche
prioritairement pour cible, il me semble ridicule de voir dans les clivages politiques la ligne de démarcation entre ceux qui seraient des Homo festivus et ceux qui ne le seraient pas. Nous
sommes tous des Homo festivus, à divers degrés. Regardons-nous en face.
P. R. : Le destin
d’une œuvre n’appartient certes à personne, ou du moins les ramifications m’apparaissent-elles trop complexes ici pour déterminer avec assurance qui décidera ou non de la postérité de Philippe
Muray, je te l’accorde parce que c’est un autre débat qui s’ouvrirait, probablement sans fin. Tu affirmes de plus qu’on ne peut pas maîtriser l’Histoire et j’entends ce que tu veux dire par là.
Il n’empêche que j’écoutais récemment à la radio quelques propos de Claude Chabrol retransmis à l’occasion de sa mort (la voix des morts semble toujours résonner avec plus de sagesse que
lorsqu’elle appartenait encore aux vivants, ce qui me semble un signe paradoxal d’espoir que nous ne souhaitons pas trancher toutes les amarres, les leçons du passé) qui disaient
simplement : « Bien sûr que je sonde la nature humaine, nous sommes des humains vivants dans ce monde, tenter de peindre la comédie humaine est la moindre des choses. » Il
rajoutait qu’étant conscient de ne pas bâtir de chefs-d’œuvre, peu perfectionniste de nature, il s’attachait déjà à simplement bâtir une œuvre. Sous ces faux simples (sonder l’humain,
bâtir une œuvre), j’aperçois en filigrane, et à peine transposée, la nature même du lecteur, qui deviendra critique à son corps défendant à force même de lectures, pour qui ce sera bien la
moindre des choses de sonder, dans ce qu’il lit, le monde, l’âme, bref, l’homme s’il faut aller vite, encore que l’homme ne soit pas l’unique objet d’étude d’un lecteur acharné. Tu m’as fait lire
sous ta plume il y a quelques temps un texte que l’on aura peut-être le loisir de découvrir ici ou là, patience, dans lequel tu exposes une proposition concernant Muray : tu lui prêtes un
« déni de postérité », la volonté farouche de ne rien engendrer, défense ultime s’il en est de sa singularité. J’en arrive alors à cette question : la quête de ce que nous sommes
et devenons, cette « moindre des choses » pour le bâtisseur d’une œuvre, récupérable ou non puisque nous constatons que c’est effectivement un moindre mal, a-t-elle effleurée l’esprit
de Philippe Muray, ou bien se situait-il à un tout autre niveau lorsqu’il nous croquait allègrement, en lançant son tragique constat que nous ne sommes plus grand-chose depuis longtemps, que
« la fin du monde est déjà terminée » ? Tente-t-il par ces déclarations de poser un point final rageur sur notre civilisation dont il pourrait sembler vouloir se laver les mains
une bonne fois pour toutes, ou perce-t-il au contraire chez lui comme chez tout bon moraliste une tendresse cachée (et blessée) qui se soucie finalement de notre devenir, et tente de nous
réveiller à notre propre conscience ? Enfin, Philippe Muray est-il mort volé par cette fête perpétuelle, comme le disait Bernanos, ou sommes-nous à même d’apercevoir, et maintenant qu’il est
mort, un phare silencieux, régulier, irréductible, grâce à ces mots parfois terribles pour nous guider dans le bruit et nous indiquer une sortie digne d’être empruntée ?
V. M. : Tu as raison,
je crois, d’aborder le thème de sa sensibilité. Comment un misanthrope aurait-il pu observer avec autant de passion un monde abhorré ? Pourquoi aurait-il continué d’écrire ? L’attitude
la plus simple et la plus cohérente aurait consisté en un isolement méprisant et un silence rageur, une fois le venin craché. Non, je ne crois pas que ce qui anime les textes de Philippe Muray
soit une volonté de détruire. J’aurais plutôt tendance à penser qu’il ne peut pas s’empêcher de s’intéresser à ce monde et aux mutants qui le peuplent. Ses colères, ses sarcasmes, ses insultes
sont moins un signe de haine que les conséquences d’un spectacle blessant. Le monde toc qu’il décrit est un monde où n’existent plus ni passé, ni art, ni vérité, ni vie et qu’on veut nous faire
adorer pour cela, sous le masque d’une fête promue plus admirable conquête de l’homme. Philippe Muray nihiliste ? Allons donc ! Subvertissant le discours dominant, il montre que sous
l’apparente célébration de la vie on n’en prône au contraire qu’un ersatz, artificiel et fade. Et, faut-il le rappeler, Philippe Muray sait aussi, en des pages qui nous prennent à contre-pied
brillamment, s’enthousiasmer pour des sujets futiles – ainsi, par exemple, pour la lofteuse Loana.
Mais ce qu’il y a de plus déstabilisant chez lui est moins ses prises de
positions ultra-critiques que le point de vue qu’il adopte – le point de vue de l’Apocalypse. Nous vivons dans le déjà trop tard. Le train de l’Histoire a déraillé quelque part derrière nous, et
Philippe Muray n’entretient aucune illusion sur la possibilité de le remettre en marche (d’ailleurs, celui qui le souhaiterait ne pourrait-il être accusé, et non sans raison, d’être animé
d’intentions criminelles ?). La seule note « positive » qu’il consent à donner, la seule lueur d’espoir, bien ténue, tient dans la capacité multiséculaire des humains à échouer
dans leurs entreprises… Contrairement à tant d’auteurs bienveillants qui ont la bonté de nous enseigner comment vivre et comment faire descendre le paradis ici-bas, Philippe Muray se contente de
nous révéler un réel désertique, sans juste après nous tendre de GPS. Pire, il nous tourne le dos et nous plante, ébahis, dans l’angoisse indicible du vide. Attitude rarissime d’un auteur qui ne
se rêve pas en curé ou en chef de bande. Attitude rarissime d’un auteur qui nous traite en adultes. Lui pour qui la figure du père est fondamentale, il retranscrit dans ses œuvres la forme
parfaite de la paternité, celle-là même que l’on prête à Dieu dans son acte créateur : en se retirant. C’est par son effacement – son refus de guider – qu’il rend possible une altérité – une
maturité – effectives. Ce vide est la condition de notre liberté. Philippe Muray était un homme libre, qui aimait les hommes libres (1). Et comme, de surcroît, il était intègre, il n’a jamais cherché à dépeindre la liberté dans des tonalités pastel. Je crois que cette exigence sera son passeport – quelque
peu paradoxal – pour la postérité.
(1) En tout bien tout honneur (N.d.É.)