Vendredi 5 mai 2006
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13:19
Mon cœur entier et solidaire, vivant et dur,
cessa son battement le temps d’un battement d’œil, le sang stagna en attendant les ordres, mes oreilles refusèrent d’entendre le moindre son supplémentaire, aucune cellule en moi ne
supporta plus, dans cet intervalle, le contact de ses voisines. Je fus multiple et divisée… dispersée et fragmentée. Une seule faille dans mon épiderme aurait provoqué mon déversement total,
l’éclat du flacon, l’évaporation dans l’air de la dernière ivresse. Essayer de me contenir prit alors tout son sens.
Depuis trois ans, je me suis infiltrée parfaitement dans les rouages de la grande
machine urbaine. J’ai perfectionné mon indifférence, mon empressement, mon irritabilité. J’ai appris à gagner du temps, à cordialement détester la foule, à me croire seule à connaître les
rues dérobées et les boutiques sans nom. J’ai intégré le camouflage, glissé contre les murs, fondu dans la masse, passé les saisons, essuyé la poussière. J’ai survécu à la maladie longue et
cruelle de celui à qui il n’arrive rien de notable et dont je m’étais moi même inoculé le bacille.
Seulement voilà, il arrive qu’on guérisse contre son gré. Et mon jour,
apparemment, était arrivé.
- Paul est mort. Il y a trois semaines. On n’a pas retrouvé nos coordonnées assez
tôt pour l’enterrement. Viens quand tu veux. C’est une façon brutale de te l’apprendre mais il n’y en a pas de douces. J’ai tout essayé.
« Mais putain de merde c’est quand même incroyable que je ne me sois doutée
de rien », fut tout ce qui me vint à l’esprit.
Le soleil, blanc, traversait la chape sombre des nuages de part en part, comme au
travers d’un tamis. Des colonnes verticales frappaient la terre distinctement, comme autant de néons décrochés du plafond et pendant, lamentablement. D’où j’étais, c’était une vision oppressante,
je voyais sur ces champs mouillés se déployer une araignée de lumière et juste sous son abdomen le village se cachait, épargné des rayons, dans une obscurité chaude, et rassurante. Dans ce
village désert, étalonné de kaki, entre les pierres non disciplinées et la garrigue bruissante, je me dirigeais dans un état second vers une maison familière sans l’être.
Paul était mort, bon Dieu, qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir
dire ?
Après trois ans de silence, il était mort nom de dieu, et alors ? Comment
cela avait-il pu rouvrir si brutalement les brèches pourtant si fortement colmatées par ces ciments à toute épreuve : la distance et le temps ?
Cette fois-ci, la fenêtre avait été trop haute. A l’écoute de la nouvelle, touchée
par l’anxiété de ma mère craignant à juste titre de m’infliger ce coup de pelle, celui qui déplacerait pour toujours mes vertèbres, me laisserait pantelante et inerte, déformée par le choc sans
vraiment pouvoir ni vivre ni mourir, j’étais restée calme, pour éviter les médicaments. Juste se taire, et encaisser. Juste plonger dans les pupilles déjà trop affectées, en face. Comprendre
immédiatement que ce drame ne doit pas m’ appartenir, à moi, sortie du tableau avant qu’il ne s’écrase. Comprendre soudain qu’après tous ces ongles cassés, il était là, le juste drame, terrible
et flamboyant. Qu’à force d’avoir crié au loup en voyant le chiot, il était venu me dévorer, ce loup. Je n’eus soudain plus que la force de juste sourire à l’infortune, monstrueusement rassurée
d’avoir enfin un chagrin digne. Je récupérais mon désespoir en plein vol, le coup de batte propulsant ma balle en pleine chute encore plus loin, encore plus haut, encore plus fort dans la
tourmente. Puis j’attendis dans une prostration étrange que quelque chose me semble évident, un mouvement, une action, une envie. J’attendis longtemps je crois, incapable de décrocher mes mains
crispées l’une dans l’autre, fixant le crépi du mur quand le sommeil pourtant meilleur allié ne voulait plus de moi pour quelques heures. Je ne rêvais à rien, je ne pensais à rien. Je n’étais moi
même plus vraiment définie, et comme dans l’impossibilité de me réincorporer.
Je n’avais tout simplement pas pensé à cela. Je ne m’étais tout simplement pas
entraînée au deuil. L’improvisation fut totale, et complètement improductive. Informelle. Pas un cri ni une larme pour venir étayer la thèse. Je chantais des journées entières et riait beaucoup
en compagnie pour essayer de liquéfier le béton armé qui se formait heure après heure contre ma poitrine, seul rempart qui m’évitait l’émiettement, j’avais perdu tous mes repères, et ne me
sentais plus d’extrémités. Tout est question d’habitude. Il allait falloir prendre celle de ne pas comprendre pourquoi la légèreté m’avait expulsé si violemment de ses rangs. Oui, il allait
apparemment falloir s’habituer. Cela aurait pu être pire. J’aurais pu me sentir coupable.