Ecrits vains : à moi

Dimanche 5 novembre 2006 7 05 /11 /2006 14:57

Entrelacées, nos mains serviraient enfin à quelque chose. Tourne ton dos, je ne m’inquiète pas de ne pas croiser tes yeux, je sais qu’ils scrutent plus loin. Je vois la poudre dans nos bouches, de trop de déserts ignorés, je vois les fusils enraillés de n’avoir toujours pas tiré.

L’amour partagé est un tournoi remporté. Mais il est important de ne pas s’emballer, car le cheval fou ne sert plus à rien qu’à être abattu sans égards. N’abats pas mon vieux cheval, il a ses œillères, il restera humble et vaillant, sans bruit, ne galopera que pour rattraper le temps perdu où il était épuisé. L’itinéraire ne changera pas.

Dompté, dressé, l’animal reste noble. J’ai choisi ta route parmi plusieurs, pour de bonnes raisons mais pas d’irremplaçables avec plus d’instinct que de calcul, pour un compte bon, au final des sens en alerte et de l’inquiétude passagère d’une clairière mal éclairée. Il n’est pas plausible que j’arrache l’herbe pour toi, que je retourne les panneaux, ou que je fasse demi tour. Nos cœurs déchirés ne serviraient à rien, non plus que nos pensées épuisées. Toi mon soldat, mon guerrier, mon empereur, tour à tour exécute mes combats ou commande mes armées, je reste en selle, pour m’éveiller en paix. Je ne crie plus mes mots, je les ferai tatouer.

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Dimanche 14 mai 2006 7 14 /05 /2006 15:04

 

 

Il va bien falloir s’y mettre, un jour, à cette vie réelle, car elle ne va pas nous faire la grâce de nous épargner.

Il va falloir retourner faire claquer les clés contre la porte en bois, sentir l’odeur d’une moquette murale sans âge, allumer un ordinateur lourd et passif, s’asseoir, et recommencer une fonction sociale qui ne nous définit plus.

Il va falloir retourner aux aliments déshydratés, à une soif saine, à pédaler sur un vélo sans roue qui ne mène nulle part, et transpirer sa tristesse d’habiter un corps massif quand l’âme voudrait s’envoler, papillonner, rebondir.

Il va falloir cesser de voir les amis de la nuit, dont la lumière nous éclabousse au visage, mais sur lesquels il faut sans cesse refermer la porte pour pouvoir dormir, nous qui tenons tant à ce sommeil réparateur d’une vie réduite.

Il va falloir rire moins fort, et marcher plus vite.

Il va falloir envisager sérieusement cet enfant, tant que notre inconscience juvénile peut encore nous servir d’excuse, et nous fournir l’énergie qu’il faut pour essayer d’y croire encore un peu.

Il va falloir cesser les battements de cœur incongrus et incompatibles, pour ne pas l’user et éviter les risques cliniques.

Il va falloir retrouver le vide d’un ventre affamé de merveilles, et fermer les yeux sur les diamants trop bruts.

Il va falloir retrouver les pôles les plus fréquentés  pour se fondre dans la masse et ne pas trop souffrir : manger raisonnablement, ne plus boire, arrêter d’aimer trop, dormir aux heures indiquées et espérer qu’au moins, au bout de cette pénitence forcée et gratuite, nous découvrirons la clé du mystère des pyramides.

 

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Vendredi 5 mai 2006 5 05 /05 /2006 13:19

 

Mon cœur entier et solidaire, vivant et dur, cessa son battement le temps d’un battement d’œil, le sang stagna en attendant les ordres, mes oreilles refusèrent d’entendre le moindre son supplémentaire, aucune cellule en moi ne supporta plus, dans cet intervalle, le contact de ses voisines. Je fus multiple et divisée… dispersée et fragmentée. Une seule faille dans mon épiderme aurait provoqué mon déversement total, l’éclat du flacon, l’évaporation dans l’air de la dernière ivresse. Essayer de me contenir prit alors tout son sens.
 
Depuis trois ans, je me suis infiltrée parfaitement dans les rouages de la grande machine urbaine. J’ai perfectionné mon indifférence, mon empressement, mon irritabilité. J’ai appris à gagner du temps, à cordialement détester la foule, à me croire seule à connaître les rues dérobées et les boutiques sans nom. J’ai intégré le camouflage, glissé contre les murs, fondu dans la masse, passé les saisons, essuyé la poussière. J’ai survécu à la maladie longue et cruelle de celui à qui il n’arrive rien de notable et dont je m’étais moi même inoculé le bacille.
Seulement voilà, il arrive qu’on guérisse contre son gré. Et mon jour, apparemment, était arrivé.
 
- Paul est mort. Il y a trois semaines. On n’a pas retrouvé nos coordonnées assez tôt pour l’enterrement. Viens quand tu veux. C’est une façon brutale de te l’apprendre mais il n’y en a pas de douces. J’ai tout essayé.
 
« Mais putain de merde c’est quand même incroyable que je ne me sois doutée de rien », fut tout ce qui me vint à l’esprit.
 
 
Le soleil, blanc, traversait la chape sombre des nuages de part en part, comme au travers d’un tamis. Des colonnes verticales frappaient la terre distinctement, comme autant de néons décrochés du plafond et pendant, lamentablement. D’où j’étais, c’était une vision oppressante, je voyais sur ces champs mouillés se déployer une araignée de lumière et juste sous son abdomen le village se cachait, épargné des rayons, dans une obscurité chaude, et rassurante. Dans ce village désert, étalonné de kaki, entre les pierres non disciplinées et la garrigue bruissante, je me dirigeais dans un état second vers une maison familière sans l’être.
Paul était mort, bon Dieu, qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ?
Après trois ans de silence, il était mort nom de dieu, et alors ? Comment cela avait-il pu rouvrir si brutalement les brèches pourtant si fortement colmatées par ces ciments à toute épreuve : la distance et le temps ?
Cette fois-ci, la fenêtre avait été trop haute. A l’écoute de la nouvelle, touchée par l’anxiété de ma mère craignant à juste titre de m’infliger ce coup de pelle, celui qui déplacerait pour toujours mes vertèbres, me laisserait pantelante et inerte, déformée par le choc sans vraiment pouvoir ni vivre ni mourir, j’étais restée calme, pour éviter les médicaments. Juste se taire, et encaisser. Juste plonger dans les pupilles déjà trop affectées, en face. Comprendre immédiatement que ce drame ne doit pas m’ appartenir, à moi, sortie du tableau avant qu’il ne s’écrase. Comprendre soudain qu’après tous ces ongles cassés, il était là, le juste drame, terrible et flamboyant. Qu’à force d’avoir crié au loup en voyant le chiot, il était venu me dévorer, ce loup. Je n’eus soudain plus que la force de juste sourire à l’infortune, monstrueusement rassurée d’avoir enfin un chagrin digne. Je récupérais mon désespoir en plein vol, le coup de batte propulsant ma balle en pleine chute encore plus loin, encore plus haut, encore plus fort dans la tourmente. Puis j’attendis dans une prostration étrange que quelque chose me semble évident, un mouvement, une action, une envie. J’attendis longtemps je crois, incapable de décrocher mes mains crispées l’une dans l’autre, fixant le crépi du mur quand le sommeil pourtant meilleur allié ne voulait plus de moi pour quelques heures. Je ne rêvais à rien, je ne pensais à rien. Je n’étais moi même plus vraiment définie, et comme dans l’impossibilité de me réincorporer.
Je n’avais tout simplement pas pensé à cela. Je ne m’étais tout simplement pas entraînée au deuil. L’improvisation fut totale, et complètement improductive. Informelle. Pas un cri ni une larme pour venir étayer la thèse. Je chantais des journées entières et riait beaucoup en compagnie pour essayer de liquéfier le béton armé qui se formait heure après heure contre ma poitrine, seul rempart qui m’évitait l’émiettement, j’avais perdu tous mes repères, et ne me sentais plus d’extrémités. Tout est question d’habitude. Il allait falloir prendre celle de ne pas comprendre pourquoi la légèreté m’avait expulsé si violemment de ses rangs. Oui, il allait apparemment falloir s’habituer. Cela aurait pu être pire. J’aurais pu me sentir coupable.
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Lundi 1 mai 2006 1 01 /05 /2006 17:33
 
J’ai recompté les poings levés, caressé l’espoir.
Dans les ténèbres calculées, en attendant ma nuit, j’ai cherché la sortie.
J’ai prié pour dormir, souri pour sourire.
Je n’ai rien trouvé des miracles promis entre deux impatientes lectures.
Concentrée sur mon ventre, j’ai entamé la soie, tissé deux rêves entre d’improbables doigts.
Je n’ai rien retenu des paroles en boucle.
J’ai perdu ton temps.
Je ne suis plus seule en attendant la nuit. J’ai les bruissements d’un dehors craintif, j’ai les odeurs d’une maison immobile, j’ai la rage tranquille de plusieurs cœurs.
J’ai le jour au fond de tes yeux noirs.
 
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Jeudi 30 mars 2006 4 30 /03 /2006 02:19

Paul n’avait pas fini son assiette que déjà il avait compris. Cela lui prendrait un certain temps, mais il faudrait qu’il essaye d’y faire quelque chose. Peut-être que personne n’avait jamais pris la peine d’y penser, de trouver une solution. Alors tout restait possible.

Il avala la dernière bouchée. Il clôtura ce repas. Il n’y en aurait plus jamais. Plus exactement ce repas-là. Cet instant n’allait jamais se reproduire tel quel.

Comme ce matin, il était revenu de la plage. Revenu... Ses parents lui avaient promis d’y retourner demain. Mais cette plage, d’aujourd’hui, n’y serait plus. Quelque chose, le vent, l’odeur, le sourire particulier de sa mère allait disparaître, et changer l’instant en un autre.

Il se leva de table, prétexta d’aller faire ses devoirs pour aller s’enfermer dans sa chambre.

Il se souvint de l’année passée, de la douleur  intense qui l’avait traversé lorsqu’il avait marché sur un oursin. Cette douleur, insidieuse, lancinante, qui s’était imposée à chaque aiguille qu’il avait fallu retirer, il n’en restait plus rien à présent, il avait du mal à croire que cela avait pu être si terrible.

Il se regarda dans le reflet de la fenêtre. Si petit, si rose, si…mignon. Un rictus de haine lacéra son visage. Tout ceci était odieux. Il se figea soudain. Il reconnaissait les pas devant sa porte, feutrés, légers. Ceux de sa mère.

Qui allait entrer sans un mot, le regarder de ses yeux graves et doux, le prendre dans ses bras et le serrer très fort, précieusement. Il adorait cet instant de communion et pourtant, quelque chose brûlait dans sa poitrine. Une tristesse infinie d’avoir aspiré en elle trop de jeunesse, la laissant trop sereine, trop calme pour son âge. Si jeune, si jeune… Du haut de ses huit ans il se sentait plus vieux qu’elle, prêt à la porter à bout de bras et la coucher pour qu’elle dorme. Il l’aimait si viscéralement qu’il l’aurait tuée pour conserver intact ce bonheur. Il voulait souvent la tuer.

Il le savait. Il était sa merveille, son petit garçon, sa réussite. Elle avait tout mis en œuvre pour le concevoir le plus tôt possible. Il comprenait, elle lui avait expliqué cette soif surprenante et violente de créer une vie nouvelle, neuve. Elle lui avait toujours donné beaucoup d’amour. Mais quelque chose ne voulait pas rentrer dans l’ordre. Pourquoi sentait-il ce poids ?

Il sentait la joue douce et chaude de sa mère dans son cou, son haleine rassurante, ses cils qui venaient le chatouiller et il comprenait aussi pourquoi son père était resté. Malgré tout.

Tout résidait pour Paul dans ce malgré tout. Il avait conscience d’être un enfant calme, intéressant, autonome. Rien qui n’entrave vraiment grand chose. Il ressentit soudain la vanité d’être bon, gentil, sage. Il était de cette espèce, il avait toujours voulu rendre service, se faire oublier. Sa mère elle même était une icône à ses yeux et pourtant son père n’avait pas l’air aussi joyeux et épanoui qu’il n’aurait dû l’être avec un tel soutien.

Sa mère l’aimait éperdument, bien que cela n’éveille en lui rien de bien concret. Comme si cela ne suffisait pas.

Sa mère sortit de la chambre, comme elle était entrée. Il l’entendit rire avec son père. Après tout si, il était peut-être heureux, mais moins démonstratif. Finalement, il n’y avait que sa mère qui lui importait. Un jour, tout cesserait. Cet instant n’allait pas se reproduire. Jamais.

Rien ne dure.

Il comprit l’évidence, avant même d’avoir terminé son assiette.

Rien ne dure.

Savoir cela à huit ans.

Il essaya de crier pour que l’oiseau qui logeait dans sa poitrine s’envole. Il cria. Rien ne se produisit. Il entendit ses parents accourir vers la chambre.

Il ouvrit la fenêtre précipitamment, et sauta.

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