Il fallait encore que j’y revienne…
Un ami bien intentionné, un jour d’effervescence alcoolisée dont les étudiants fébriles ont le secret, me glissa sous les yeux un livre à la couverture singulière : une peau de femme sur un
ceintre, et, me regardant gravement, avec ce même regard que quelques années auparavant il avait eu en me glissant sous le manteau Les racines du mal, de Dantec, il arrêta une bulle dans
le temps de cette soirée bruyante pour me dire : « Il faut lire Brian Evenson ».
Il faut sauver le soldat Evenson, de la multitude de ces mauvais livres déferlant sur nos côtes, de la bêtise rampante des mauvaises guerres littéraires, crus-je entendre, voulus-je
entendre, avide de nouveaux horizons noirs, de nouveaux visionnaires envoûtés, de turbulents de la plume, agités volontaires, implacables tortionnaires de la condition H, aux neurones ensanglantés.
Ce fut un conseil si bien avisé que j’ai encore du mal, aujourd’hui, à
garder tête froide et dédain de rigueur : des mots, rien que des mots, encore, rien qui ne déplace l’artère, ne prenne l’ascendant…aurais-je du penser en refermant l’opus avec une moue
désespérante.
Et pourtant.
Contagion, puisque c’est son nom, dont j’ai péniblement essayé de transmettre la moiteur spectrale ici-bas, m’a infecté à mon tour sans me laisser de choix. J’y reviens, je n’en reviens jamais. J’y retourne sans en partir, je n’ai pas
réussi à venir à bout de cet ouvrage maudit.
Et c’est peut-être cette malédiction d’un livre trop intense, qui ne nous laisse plus assez de souffle pour les autres, qui m’a frappée alors.
J’ai lu Inversion, cherchant désespérément la fistule qu’il creuserait en moi, ne trouvant qu’une rougeur vite cicatrisée, indulgente pourtant envers un Rudd trop brouillon, trop brumeux
dans ses égarements, le voile de fumée m’empêchant d’embrasser l’étendue du désastre, frustrée de n’avoir qu’effleuré la fracture.
J’ai empoigné La Confrérie des mutilés avec fermeté et lucidité, il fallait que je transpire, que je ne dorme plus, mais je me suis trompée. Les intentions précédant ma lecture n’étaient
pas bien placées.
« On en ressort sidéré mais admiratif » indique Le Monde en quatrième de couverture.
Sidérée, affirmatif. Froide, glacée, détachée, affirmatif. Admirative… no comment.
Brian Evenson a finalement renoncé à l’Eglise pour écrire. Cette amputation,
unique mais totale, le propulse, et nous avec, dans un univers clinique au-delà même de la notion de dépression. « Quand cesse-t-on d’être humain ? » se demande son Kline
désincarné, plus près du vide, se démembrant et dépeuplant dans un même accès pragmatique.
« Quand cesse-t-on d’être écrivain ? » se demandera peut-être Evenson. Dépouillé, en recul, allongeant sur le papier des horreurs sans ciller, sans même s’excuser, sans
même y penser, au fond, il s’amuse d’une foi absurde en suicidant la sienne. Il ampute patiemment son lecteur de tous les ponts qu’ils pourraient construire vers lui, vers ce Kline le Survivant,
survivant par accident, et sur un malentendu. Au final, il ne s’agit plus d’affect. Il ne s’agit plus d’aimer ce qu’on lit ou d’y trouver à redire. On avale avec difficulté une salive au goût de
fer, on ne sent plus les balles, on avance sans plus se poser de questions jusqu’à cette fin certaine qui nous fait dire, à l’instar de Kline : « Et
maintenant ? »
Brian Evenson ne suscite plus d’émotions vives. Il a tué les miennes avec ce
livre, dont l’apparente bonhomie burlesque de l’horreur laisse des traces plus désespérées encore que lorsque son auteur, encore déchiré, tentait de se débattre. Il cautérise, puis se remet
doucement.
Attendons la suite.
(Je suis fort aise d’avoir trouvé quelques (rares) personnes pour comprendre cet état étrange et pénétrant, bien que nos avis puissent toutefois diverger sensiblement sur ce-dit
opus :

C'est vous qui le dites...