Mercredi 10 novembre 2010 3 10 /11 /Nov /2010 21:51

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De deux choses l’une : ou bien le prix Goncourt n’a effectivement plus aucune importance, ne revêt plus aucune forme sérieuse de prescription littéraire particulière au point que passé Dijon plus personne ne sache même à quoi il rend hommage exactement (une viande, un fromage ?), auquel cas le fait que Houellebecq, Despentes, ma grand-mère ou un ancien nazi le remporte nous chaut moyen voire bof, comme dirait le principal intéressé, ou bien il a encore un certain panache, attise toutes les convoitises, cerne encore quelques talents et alors il convient de se demander sérieusement si un tel ou un tel peut bien le mériter encore, et pourquoi, et qu’en fera-t-il, et qui l’a payé etc. Rien ne semble jamais véritablement tranché, mais ses paradoxaux contempteurs autant que ses candides obligés se trouvent pour l’heure, et puisque c’est à nouveau l’heure, pris dans les filets du focus obligatoire sur un auteur sur lequel on va reporter, car il va incarner à son tour ce rôle parfait de cheval de colin-maillard, son dépit de ne pouvoir trancher ce douloureux dilemme : comment appartenir à et se passionner pour la littérature sans appartenir à, à défaut de se passionner pour son monde croupi au scrupule connu comme le loup blanc ? (1)

Mais enfin au littéral d’une telle affirmation : « Houellebecq s’est trahi avec ce Goncourt, il est hypocrite et joue le jeu qu’il disait mépriser »,  opposons le littéral de cette simple allégation qu’il faudra prendre alors comme base du développement qui va suivre : « Houellebecq est un écrivain. » Et avançons.

(J’espère, en tout cas, à l’heure où l’on écrit son roman en trois jours en copiant-collant ses mails ou en citant Wikipédia sans les guillemets que l’on m’accordera que Michel Houellebecq est un écrivain.)

Qu’on ne s’y méprenne pas, les fanfarons d’un Ring qui n’a pas toujours, lui, joué le jeu de ce convenu déroulé de tapis rouge (je les croyais bêtement en combat permanent), à part pour un seigneur et maître, Dantec, qu’ils en profitent pour honteusement délaisser,  se ridiculisent à coup sûr par ces chaudes célébrations d’une victoire si laborieusement décrochée. À croire qu’ils ont eux-mêmes écrit l’ouvrage.

Il y a un monde, simplement, entre crier qu’on a gagné et qu’on les a tous enflés (qui donc ? puisqu’ils vous l’ont donné, et plutôt de bonne grâce ? Êtes-vous donc venus, tels des hussards foudroyants unis comme un seul homme, l’arracher des mains d’une fébrile mignonne contant ses slips mouillés ? Je ne sache pas, non.), et pleurer à chaudes larmes que la malédiction en marche, vous ne pouviez plus reculer, mais que non, non, vous n’en aviez jamais voulu, mais comment donc.

Et ce monde, c’est l’empire du milieu, celui de Michel Houellebecq, roi paisible des Moyens, comme le décrit si justement dans une belle et forte critique Pierre Cormary. Les choses sont pourtant à leur place. Passif-agressif, il reçoit, accepte, sourit et se tait. Il dit en substance merci, et qu’il est content, point. Quelle plus cohérente posture aurait-il dû feindre lorsque dans ces cas délicats toutes seront rejetées comme inconvenantes, de toute façon ? Il bredouille quelques inepties au Journal de 20h devant un Pujadas terrassé par tant de rien, ce qui est, convenons-en, absolument hilarant. Il décoche enfin une juste flèche à un Assouline trop pressé de lui reprocher indirectement exactement ce qu’il ne pouvait pas lui reprocher : d’avoir été un écrivain.

Si, si : car que fait un écrivain, après tout, qui écrit pour décrocher un prix littéraire ? son métier. Je voudrais au passage préciser qu’encore faut-il savoir écrire dans le but de décrocher un prix littéraire, le talent minimum requis, ce que ne semblent pas savoir les auteurs pleins de morte innovation et de superbes proses concassées et biscornues de maisons d’éditions vertueuses car résistant aux monstrueux trous noirs enveloppant les empires tenus par les Darth Vador des à-valoir, le talent premier requis, donc, étant de savoir construire une phrase, un récit, une intrigue, poser un regard, modeler des personnages, teindre le tout de son ocre à soi écrasé et chauffé dans sa main, se lire et faire lire une représentation d’un monde s’invitant en soi avec trop d’insistance pour essayer même de refuser de le laisser naître et vivre.

Que fait un écrivain qui photographie une époque et la rend avec un souci aggravé du détail et de la netteté de tous les plans, au point que l’on se perde entre ses poses à lui, l’homme, et ce qu’il brandit dans ses lignes, qu’on remette en cause sa « sincérité », puis qu’on finisse par abandonner cette futile recherche de l’homme derrière la plume pour suivre une voix désincarnée et donc, pour une fois comme dans tout état de grâce, universelle ou y tendant ? Il réussit un roman.

Doit-il se mordre les doigts de recevoir un prix, et de l’argent, en échange de quoi il retournera lire et écrire plus librement que s’il crevait de faim ? Sénèque richissime a écrit en son temps un traité stoïcien pour apprendre à supporter sa richesse, fléau de l’intellectuel.  Alors Sénèque, vendu ? Thomas Bernhard s’est payé avec l’argent de ses prix une maison pour y vivre, et continuer d’écrire ce pour quoi on l’a félicité, Thomas Bernhard, salaud ?

Franchement. De deux choses l’une : ou bien Houellebecq n’est pas un écrivain et l’on devra m’expliquer exactement à quel moment il a failli au cahier des charges, et ne mérite donc pas un prix qui pourtant aux dires des belles âmes n’a aucun intérêt littéraire mais plutôt pécuniaire (et nous ouvrions un nouveau débat : faut-il permettre à un auteur de ne faire qu’écrire, et non pas de se trouver un travail honnête pour lequel on n’osera venir contester son parachute que s’il devient trop doré ?) Ou bien Houellebecq est un écrivain, il a écrit un roman qu’on le trouve bon ou non, ma bonne dame les goûts et les couleurs, l’a publié dans l’espoir de le faire lire mais surtout bien sûr de le vendre, a cherché à vivre de sa plume et a réussi, a obtenu un prix littéraire qui semble consacrer un peu niaisement une « carrière » puisque c’est donc  devenu un métier, plus personne ne semblant tellement dupe, quand bien même le seraient-ils, au pire, ils achèteraient et liraient un bon livre pour une fois, et… et alors ? Cette fois-ci ni la joie folle ni l’indignation ne semblent prendre sur moi. Un type fait son boulot plutôt bien et obtient une promotion qu’il accepte de la part d’un patron qu’il méprise. Bon. Rien que de très banal. Sommes-nous donc tous perdus ?

« Je fustige une société où un auteur est contraint de se montrer homme pour recevoir un prix de merde. » me résumait brièvement ce matin Juan Asensio à qui je demandais grosso modo de m’expliquer cet accès de déception face à ce « couronnement ».

J’entends bien, et je le respecte. Si tant est, et s’ouvre encore un débat, qu’un écrivain n’est pas un homme, ou bien ne doit jamais l’être.

Mais moi je m’inquiète fortement de cette société qui ne sait tellement plus ce qu’elle veut que tout est matière à présent à polémique creuse. Et pourtant on le sait : trop de livres noie les bons.

Trop de polémiques noie les salvatrices.

Michel Houellebecq a reçu un prix. On pourrait simplement se contenter du cocasse de la situation, observer à nouveau dans quelle fange recyclée nos pontes daignent se rouler pour oser récupérer celui-là même qu’ils ont tellement conspué.

Mais blâmer Houellebecq, le prendre pour ce farouche résistant qui aurait toujours tenu à se battre jusqu’au sang plutôt que de renoncer, trempé d’un tempérament vif et engagé, arrogant et intarissable,  et qui viendrait aujourd’hui trahir tout ce en quoi il croyait fermement? Allons, allons. Vous n’êtes pas sérieux.

 

Note du 11/11/2010 dédicacée à Serge Rivron:

(1) Il fallait comprendre cette phrase lourde comme: "comment appartenir à (la littérature) et se passionner pour la littérature sans appartenir à (son monde croupi ....), à défaut de se passionner pour son monde croupi au scrupule connu comme le loup blanc ?". Si c'était à refaire, je vous l'accorde, je trouverais une autre tournure.

Publié dans : Ecrire l'écrire: autour du livre et des plumes
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Mercredi 3 novembre 2010 3 03 /11 /Nov /2010 21:09

 

 

La joie est-elle un atout dans la lutte pour la survie darwinienne ? Quelque chose me dit que oui ; quelque chose me dit que les êtres moroses et craintifs sont voués à l’extinction. Là où il n’y a pas de joie il ne peut y avoir de courage ; et sans courage toutes les autres vertus sont vaines.

 

Edward Abbey, Désert solitaire.

 

 

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« Le jeu sur les mots finit par la destruction du sens. S’il y a une bataille qu’ont perdue tous les libéraux, c’est assurément celle des mots. Ce glissement du langage a conduit à une détérioration de la pensée. […] Ils prospèrent sur ses ruines, comme ils prospèrent dans une société sans repères clairs et sans stabilité. Pour casser un pays et une civilisation, rien de tel que de casser leur langage. »

Xavier Fontanet, Si on faisait confiance aux entrepreneurs, p 102.

 

« Je tenterai de vous montrer que l’entreprise n’est pas l’horreur trop souvent décrite. C’est un lieu où l’on apprend un métier, où les personnalités se développent et où l’on vit dans un climat de… confiance. Dès que la confiance s’instaure, un petit miracle se produit, la flexibilité devient possible, les gens n’ont plus peur de bouger, l’initiative se développe spontanément. »

Xavier Fontanet, Si on faisait confiance aux entrepreneurs, p 21.

 

Deux extraits en annexes du présent ouvrage :

 

« Vous ne pouvez pas forcer le caractère et le courage en décourageant l’initiative et l’indépendance. Vous ne pouvez pas aider les hommes continuellement en faisant pour eux ce qu’ils pourraient et devraient faire eux-mêmes. »

 

Abraham Lincoln, Déclaration au congrès en 1860.

 

« Il n’y a de classe dirigeante que courageuse. […] Dirige celui qui risque ce que les dirigés ne veulent pas risquer. Est respecté celui qui, volontairement, accomplit pour les autres les actes difficiles et dangereux. Est un chef celui qui procure aux autres la sécurité en prenant pour soi les dangers. »

 

Jean Jaurès, Dépêche de Toulouse, 28 mai 1890.

 

 

 

À Caroline.

 

 

Je viens d’une famille où le mot « capital » est tabou, où  l’entreprise, comme pour beaucoup d’athées, remplace  l’enfer, et le patron le diable. L’argent est sale, et la concurrence inhumaine, les objectifs et la pression au résultat sont inadmissibles, nous tuent, nous usent, et malades, dévitalisés, nous ne pouvons supporter les humiliations répétées, nous devenons des ombres folles et suicidaires, et l’horrible dollar dresse son étendard sur nos hôpitaux de jour en laissant exploser son rire vainqueur de conquérant sanguinaire. Je viens donc d’une famille athée de fonctionnaires et de professions libérales. Que j’aime beaucoup, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Une famille de conteurs de libertés, qui a au moins eu le mérite de ne m’avoir pas fait prendre le loup de mes histoires d’enfance au sens littéral du terme, d’avoir cherché la métaphore sans cesse. Le mérite  d’avoir accepté un cygne noir dans leurs rangs, mon humble personne en l’occurrence refusant de prendre quelque carte que ce soit, choisissant le privé et ouvrant les mauvais livres. Je n’en fus pas pour autant rejetée. Liberté, tu recouvres de bien vastes acceptations. Si je n’ai jamais douté de leur sincérité et eux de la mienne pourtant fluctuante au gré de ma quête perpétuelle, je n’ai jamais réussi à « embrasser » leur cause avec assez d’entrain pour continuer à les suivre dans leurs foires bio et leurs  fêtes des arbres, leur parrainage de Roumains, même si souvent le cœur y est, car le geste est, au fond, louable.

Ma plus jeune sœur, d’ailleurs, engagée au Parti Communiste et correspondante pour l’Humanité depuis peu, vit ce combat au quotidien comme une véritable croisade contre le Mal et je ne saurais l’en blâmer, puisque sans certitude aucune d’avoir choisi les Bons contre les Mauvais, elle tente d’honorer ses racines et surtout ne cède en rien à la mollesse crasse de sa génération en préférant se battre. Qu’on lui jette la première pierre. Jeunesse se passe, combat reste.

Mes parents sont écologistes. Ils militent depuis plus de quarante ans pour un monde meilleur, et je leur dois probablement les quelques lueurs d’espérance dans mes caves sombres, les références certaines d’une humanité qui semble fondamentale, un bon sens difficile à nier, celui de l’amour, de la préservation, du respect des cultures, de la faune et la flore. Ils ne sont pas complètement niais, non, Sparte ne fut pas toujours loin et la politique à table est une ascèse dont je garde également des séquelles.  Jeunesse se passe, combat reste.

Mon grand frère a suivi une carrière sociale et son cœur électoral irait plutôt à José Bové. Ses amis font de la poterie et des concerts altermondialistes, il habite au fin fond  du Tarn et Garonne et loue des chalets en Ardèche.  Il accepte toutefois de lire Philippe Muray lorsque je lui envoie. Son fils va à Disneyland (avec moi) et joue à la Wii (encore avec moi), et il faudra qu’il intègre, comme tout le monde, les paradoxes humains, mouvants, de son entourage et de son éducation.

Je travaille dans une entreprise qui fabrique des livres, après avoir claqué la porte à deux qui fabriquaient du film, pour n’avoir pas supporté la « gestion humaine » de ces hauts-lieux de la frénésie sinistre et des cerveaux absents des graphiques. J’ai toujours aimé le mérite, travailler dur pour ensuite être récompensée, et vécu comme des tragédies intimes aux multiples blessures pas toujours bien refermées, l’injustice d’un donné non rendu. Je suis donc très basique, fondamentalement.  Le travail est un cadre qui m’exalte, comme il peut totalement m’anéantir et pourquoi ? Parce que j’ai trouvé en lui ce qui me porte et me grandit, une équipe soudée de loups solitaires à leurs postes, un clan qui doit écrire son destin dans la forêt de tous les dangers. Ceci, je ne le devrais probablement qu’à moi-même si j’étais la plus parfaite ingrate prétentieuse. Appelons hasard cette adéquation, puisque nous sommes dans le registre athée. La bonne étoile. Tombée du ciel, comme il se doit. Ce que je me dois, à moi, en revanche, c’est peut-être de n’en avoir pas voulu à mes parents, à mes patrons, au monde entier de mes infortunes, mes chagrins, mes échecs. D’avoir tenté, ayant en tête mes antiques, d’appliquer pour de bon le « Mais que peuvent-ils me faire, après tout ? » et d’avoir balancé des cailloux non pas sur les militaires qui ne m’inspirent rien de plus ou de moins que, mettons, les boulangers, mais sur ce qui m’était à moi, rien qu’à moi et pas aux autres, insupportable. Et j’ai quitté la maison brutalement, certes, le pays, les études étouffantes, et je n’avais en tête, adolescente, qu’une seule idée fixe, synonyme de liberté absolue, d’indépendance forcenée dont le paradoxe me laissait pantoise mais résolue : non seulement travailler, mais aimer ce travail, quel qu’il soit, me bâtissant des utilités, m’intégrant dans un grand plan, glorifiant des tâches peu dignes, et  peu importe le temps que cela me prendrait. J’ai lu que la liberté venait des cadres, cela me semblait, d’expérience, dur mais plausible, et n’ai pas bien compris l’opprobre que mes amis dévoués à la cause des autres, mais surtout pas à la leur, bien trop vulgaire pensez-vous, me jetaient à la figure lorsque je la leur citais. Inutile de rappeler, soyons charitables, que ces chasseurs de fascistes défendaient la liberté d’expression en ne lisant, eux,  jamais aucun livre sérieux et surtout pas qui fâche.

Après avoir lu chez Epictète une phrase qui me libéra un peu plus encore et me saoula d’un bonheur vif et durable car révélant un des secrets du monde et de la vie en communauté, j’appris à concentrer mes efforts, après quelques égratignures de haute volée infligées en grande partie par des personnes se débattant de mes griffes mal contrôlées. Cette phrase m’indiquait en substance de m’occuper de ce qui dépendait de moi, et de contourner, de prendre avec le plus de philosophie possible ce qui n’en dépendait pas. J’ai fini, oui, par explorer, améliorer, patiemment muscler ce qui dépendait de moi seule, effectivement, même si j’avoue qu’en ce qui concerne le second plan, j’ai encore récemment échoué dans cette maîtrise philosophique, mon foutu tempérament venant encore parfois brouiller bien des signaux subtils. J’ai cependant 30 ans, pas 50, j’ai bon espoir et, voyez-vous, il m’arrive parfois d’être fière de moi et de ce fameux chemin parcouru. Il est pourtant banal, au regard des maigres révélations ici faites. Il peut encore brutalement virer, et je suis prête.

J’ai toujours été prête, donc, pour l’entreprise. Pour l’enfer. Pour la difficulté. Le jeu de domination, la perception souvent paranoïaque de l’exploitation. L’insécurité. J’ai toujours été prête pour cette discussion avec le diable, car il ne m’a jamais fait peur. Je lui ai sacrifié et je continue à le faire. Je connais bien l’usure, la fatigue et le découragement. L’angoisse de ne pas parvenir à honorer sa mission. Je ne suis pas née forte, bien au contraire, et suis peu stable émotionnellement. L’entreprise me force, je peux résister et me construire en refusant qu’elle me broie, je lui dois ma pitance, mes avancées, ma souplesse. J’y vis. Je la déteste et l’adore, j’apprends à vivre avec des gens qui vont dans le même sens que moi, sans s’y prendre pareil. Je dois me taire et écouter, trouver le courage de parler, proposer, prendre des décisions et des risques, trembler pour son devenir, me réjouir de son développement, la lire en chiffres, la doter des bons mots, et je ne vois pas tellement d’autres buts sensés que celui de construire avec elle, oui, les interférences qui me feront tenir debout, l’énergie que je déploierai pour que cette aventure continue ou bien mute, ou s’arrête, pour recommencer ailleurs. Elle me donne du réel, des terrains d’expérience, du bagage et des armes,  un contre-pied salvateur pour la littéraire que je suis.

Je méprise la haine du patronat, la haine du capital, la haine de la propriété. Elle ne trouve aucune résonnance chez moi, n’a aucun sens, piétine au stade stérile de la dangereuse idéologie. Revendiquer c’est perdre, c’est tuer. Rien de ce qui s’obtient par le chantage et la force ne saurait s’inscrire dans une durée tolérable, ne saurait implanter un climat de travail satisfaisant, tenable. Ce combat-là est hystérique et mortifère. L’économie est un système indéboulonnable, la concurrence force la croissance, les inégalités sont vieilles comme le monde et je ne crois pas au Père Noël. Il m’importe d’être rémunérée et considérée à la hauteur de ce que je sais faire, de ce que j’ai appris, et de faire vivre autour de moi. Alors je travaille d’abord, et je récolte ensuite, dans une logique qui pourtant paraît claire, inscrite aussi simplement. En cela je méprise l’employé victimisé, attaché à ses droits acquis, conservateur en diable derrière ses faux airs de révolutionnaire puisque tout changement semble le voler et jamais l’arranger. Planqué derrière sa banderole solidaire, bardé de sa volonté de détruire, de se défouler sur le grand sac qui semble indestructible des chefs qu’il souhaiterait sans tête, il demande, non,  il exige de travailler le moins possible, de participer le moins possible à l’équation mondiale, mais que tout lui soit du, par une pensée magique qu’il instaure en programme. Au moment même où la maison brûle, tour à tour il ricane aux propriétaires qu’on leur avait bien dit (qui, eux ? quand ?), il pleurniche que ce n’est pas de sa faute à lui. Que c’est trop injuste, comprenez-bien, qu’il paye pour ses ancêtres en allant puiser l’eau qui éteindra l’incendie, alors qu’il demande aux propriétaires d’assumer éternellement les erreurs des leurs. Problème de cohérence. On regarde le sang couler en débattant à l’infini sur le registre adolescent d’ « à qui la faute ? » plutôt que d’appuyer ensemble les compresses sur la plaie, et l’on vient nous donner des leçons d’humanité. Termes dévoyés. Rhétorique insolente et revancharde. Refus des responsabilités, mais haine de ceux qui les prennent. Victimes-nées. Coupables éternellement désignés. Je ne prends pas. Trop  facile.

Je méprise tout autant les directions cyniques, malsaines, versatiles. Les double-contraintes permanentes, les changements d’avis inconsidérés. Le patron qui promet et trahit. Les stratégies grotesques qui impliquent tout le navire contre l’iceberg, les planqués n’assumant pas leur fonction première de chef d’équipe : prendre les plus gros risques, se charger du plus dur, protéger, en somme. Un employé qui travaille doit être considéré, celui qui ne fait rien doit être viré, pour l’équilibre du reste. Point. Un patron mauvais juge est une malédiction, et l’enfer, alors oui, s’installe. Aimer son équipe et lui vouloir du bien pour que les bons éléments restent, que les prometteurs s’épanouissent, qu’enfin, et j’en arrive enfin à mon fait : que la confiance s’impose. La confiance, problème tellement français.

Xavier Fontanet est typiquement le genre de personne que je n’aurais jamais rencontré, auquel je n’aurais jamais prêté la moindre attention si je ne faisais pas partie de cette entreprise qui a fabriqué son livre. Ce livre est d’ailleurs typiquement le genre d’ouvrage qui  au premier regard m’indiffère complètement, au titre peu sexy, co-écrit car l’auteur n’en est pas un, témoignage autobiographique d’un entrepreneur, pour une amoureuse de la littérature et des classiques, j’eus quelques réticences.

A la suite d’une réunion plutôt difficile et désarmante avec ma directrice, inquiète sur la charge de travail à organiser et transmettre ensuite à mon équipe à moi, méfiante quant aux résultats escomptés, je lui demandais, un peu dépassée,  comment y arriver. Elle me répondit « Je vous fais confiance. Vous, lisez Fontanet », et me tendit son ouvrage tout juste sorti des presses : Si on faisait confiance aux entrepreneurs.

Je le pris au départ pour de la provocation : je la trouvais gonflée, et la réponse mince même si la surprise de cette réponse loin de la langue de bois qu’on pourrait imaginer entendre alors me fit plutôt rire, ce qui résorba une partie de l’abcès. Puis je lui fis confiance. Et je lus Fontanet. Croyez-moi, mon histoire paraît trop belle, mais je fis un bond en avant prodigieux, non pas sur la méthode employée dans mes fonctions, et non pas que les résultats s’en firent sentir immédiatement, ne soyons pas si niais voulez-vous, mais en terme de perception.

Je compris que ce n’était pas moi qui étais sauvée par la lecture de ce livre. Je compris que si j’étais sauvée par ce livre c’est parce que ma patronne, elle, l’avait lu. Et avait même décidé de sa publication. Et j’eus enfin confiance, je veux dire, profondément, dans cet avenir commun, difficile, harassant parfois, mais commun.

Xavier Fontanet ne culpabilise personne, il raconte son histoire de grand patron un peu Bisounours, mais on ne s’y méprend pas : on ne construit pas la plus grande entreprise française sur de bonnes intentions de gentil humaniste. On réapprend seulement les dosages, et on comprend mieux qu’un bon leader ne peut être autre que ce philosophe-roi dont nous parlait déjà Platon. Doublé d’un redoutable économiste, et c’est ainsi qu’il nous prodigue au cours de trois chapitres centraux des leçons de stratégie, des pistes de réflexion sur la logique tout particulière de ce nouveau monde, pourtant tout ce temps et depuis toujours sous nos yeux. Il est malin, confiant, et surtout contagieux. Son livre est gonflé, captivant, incroyable. On en oublie la faiblesse de la prose, on écoute une discussion de bar. Une discussion dans un bar calme, tamisé, où l'un des plus grands patrons du CAC 40 nous raconte sa vie et son expérience après quelques verres, et que, réchauffés, un peu étourdis par le contexte et l’ambiance, on sait que l’on va devoir écourter pour rentrer mais que nous nous souviendrons un long moment de cet effet bénéfique, chaleureux, d’un converti qui prêche en parfaite transparence pour ce en quoi il croit réellement, sans nous forcer la main ni nous punir, mais comme tout bon philosophe : en nous éclairant.

Aux patrons ou aux employés, heureux en poste ou malheureux comme des pierres, ce livre fait simplement du bien. Il nous console et nous rassure. Il nous soulage tout d’abord, excusez du peu, d’un poids phénoménal: non, travailler n’est pas une punition. La concurrence est rude mais il reste des places pour qui se retrousse les manches et y prend quelque plaisir. La dignité de travailler ne peut pas être ce fardeau. Seule l’entreprise, cette bulle prête à éclater au contact de toutes les autres, malmenée dans un marché féroce, donne ce sentiment d’appartenance, de grandeur, à l’homme moderne.

Il faut trouver sa juste place, et tenir son fief avec confiance, dévotion et humilité. Avec les autres, pour soi et pour eux. Et puis, pour le résultat accompli. On regarde un beau mur d’antiques sourires, de clins d’œil de penseurs oubliés, on éteint la lumière pour les trouver demain, on est contents pour un moment de faire lire. Fontanet, lui, adore nous faire voir grâce à ses verres.correcteurs. Trouver le sens de son métier, ou le quitter pour espérer le trouver ailleurs, remet beaucoup de choses en place.

 

Sceptiques, amers, crevés, grévistes ?

Je vous fais confiance. Vous, lisez Fontanet. Vous verrez.

 

On croirait rêver.  Bluffant, non ? C’est aussi cela, l’effet Fontanet…

 

À ceux qui me rétorqueraient que je n’ai pas toujours tenu ce discours, je répondrai simplement que je n’avais pas encore lu tous les livres, eu toutes les discussions, ouvert tous mes yeux. Que ce n’est toujours pas le cas, que cela ne le sera jamais, mais qu’une quête est faite d’étapes, et je viens de traverser celle-là. Mon ton est pâle, et mon propos trop simple ? Je ne cherche pas à vous convaincre. Peu me suivront, encore, sur ce chemin et qu’importe. Je suis vidée et remplacée, je viens encore d’inverser mes points de vue, je viens de changer, à nouveau, de peau. Celle-ci me perturbe un peu, tant je la sens évidente. Le peu d’énergie qu’il me reste pour l’heure, je tiens à l’employer pour la lumière, une fois n’est pas coutume.

 

Et si vous êtes curieux, furieux, intéressés, il a ouvert un blog afin de répondre de ses actes écrits. Voir ici.

 

Xavier Fontanet, Si on faisait confiance aux entrepreneurs. L’entreprise française et la mondialisation, Manitoba/ Les Belles Lettres, 2010, 247 p.  Avec la collaboration de Laurent Acharian.


Publié dans : Les inattendus
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Lundi 1 novembre 2010 1 01 /11 /Nov /2010 22:13

 

Bardem-biutiful

 

Je viens annoncer une mauvaise nouvelle, pardonnez-moi: on a perdu Alejandro Gonzàlez Iñarritu dans les ruelles de « L’Espagne du bas », vu pour la dernière fois en éco-cinéaste dévoué à la cause des plus démunis,  ces pauvres vertueux et dignes comme chacun le sait, tous  solidaires comme il se doit. C’est bien dommage.


On a perdu le Mexicain couillu de film-chorales, à l’impertinence musclée toujours servie par des acteurs impeccables, des scénarios plutôt fins, des obsessions originales. On a perdu la rédemption, la sauvagerie et la solitude, l’impossible communication, la ferveur et la trame. On a perdu le propos. On a troqué le tragique qui demanderait un peu de travail pour le commode sordide, cette mode morbide qui confond caméras de surveillance et art filmique, discrétion de l’auteur avec paresse de rôder un seul discours un seul, une vue, une sensibilité, une voix. Il y a clairement abandon de poste. Cela nous donne un film bruyant mais muet, pathétique à la surenchère, vaste rayon Tuiles d'un Leroy  Merlin ouvert sans interruption, une exploration du réel dont la justesse dans la noirceur serait l’idéal miroir inversé du bonheur vu par Disney. Iñarritu semble connaître ce qu’il en est vraiment d’élever deux gosses avec une femme bipolaire, un cancer de la prostate, un chantier de clandestins sénégalais et chinois sur les bras et un frère véreux, et il nous le montre. Portrait d’un père-courage, « intermédiaire des ombres », comme j’ai pu le lire dans une « critique » vraiment tout à fait sur la plaque. Rien ne se passe, car dans la vie, à part dégénérer sur pied en attendant le grand trou, rien ne se passe. Ben tiens, comme c’est pratique.

 Et ceci durant 2h17 interminables, car bien sûr, le montage, c’est vulgaire. Tout est triste, tout est lourd, compliqué, douloureux, tout  le monde meurt, pleure, les murs pourrissent, les chinois sont gays (une petite touche de réel tellement réel), les hiboux morts jonchent la neige (encore une obscure image qu’il faudra qu’on m’explique). L’indigestion de pathos n’a jamais eu pour effet pourtant escompté, qu’on se le dise une bonne fois, de déclencher une immense compassion pour son prochain. On attend qu’ils finissent tous par crever, plutôt, et vite, pas pour leur délivrance à eux, non vraiment, plus rien à foutre à ce stade-là, mais pour la nôtre.

J’aurais dû me méfier d’un pitch frôlant l’attraction d’un parc de loisir pour membre du Front de Gauche: « C’est l’histoire d’un homme en chute libre. Sensible aux esprits, Uxbal, père de deux enfants, sent que la mort rôde. Confronté à un quotidien corrompu et à un destin contraire, il se bat pour pardonner, pour aimer, pour toujours. »

Wow.


Reprenons calmement les termes, voulez-vous, et observons cet étrange langage semblant pallier le silence total émanant de ces images mornes. Chute libre ? L’homme est né pauvre, s’est marié à une fébrile et ne joint presque jamais les deux bouts, à partir de quand exactement le déclin s’est-il mis en marche ? Un petit cancer pour accélérer le tout, d’accord, mais enfin, n’est-ce pas pour terminer le film en 2h17 plutôt qu’en deux ans et demi ? L’issue sans cela aurait-elle  eu l’once d’une luminosité accrue et les douleurs plus faibles ne se seraient-elles pas  étalées sur des décennies d’alcoolisme et d’avortements, d’expulsions et de Sida ? Heureusement,  puisqu’on a déjà vu ces films-là, qu’ils se déroulent déjà en bas de chez nous d’ailleurs, on nous rajoute un petit bonus. Un cancer, alors, admettons, c’est vrai, c’est original à cet âge-là et sur cette force de la nature, un cancer. Sensible aux esprits ? C’est peu clair, il tripote des morts pour recueillir leurs dernières paroles, et l’on ne sait trop bien si c’est du lard ou du cochon. Superstitieux tout au plus, imposteur probablement victime de ses propres croyances, comme tout pauvre bougre mal cultivé, pas de quoi l’inscrire sur son CV, si ? Et- puis cela ne sert absolument à rien dans cette déjà parfaite absence d’intrigue, il aurait pu chuchoter à l’oreille des tortillas, ou imiter le cri des moutons que cela nous aurait tout autant avancé.  Il sent que la mort rôde. Il n’a pas tellement besoin de le sentir, serais-je tentée de rétorquer, le film s’ouvre sur la révélation médicale de son cancer en phase terminale, il pisse du sang, il doit bien avoir quelques indices qu’effectivement, la vie s’annonce plus courte que prévue. Confronté à un quotidien corrompu, doit être mon passage préféré. Confronté ?, non, partie intégrante du système qu’il huile à coup de pot-de-vin, il est aussi salaud que les autres, mais on n’a pas le droit de le dire parce qu’il a un cancer, et deux enfants qu’il aime énormément. Tout est donc pardonné. C’est une victime digne, confrontée à un quotidien corrompu, le pauvre, mince alors. Et à un destin contraire. J’ai beau lire et relire, je ne comprends pas très bien le contraire d’un destin qui doit avoir alors un sens clair dans son cas, qu’on nous explique un peu lequel, donc. Il devait vivre et il va mourir ? Je ne comprends décidément pas grand-chose, ce doit être un très bon film d’auteur. Il se bat pour pardonner. Euh… à sa femme d’être folle ? Quelle grandeur d’âme, n’en jetez plus ! Pour aimer. Sa femme folle, oui, on le sait. Les hommes courageux ont toujours des femmes folles qu’ils aiment éperdument. Notons que dans son cas, il y arrive moyen, et finit toujours par la virer et l’interner sous les yeux cernés et mouillés de ses enfants tout à fait matures et conciliants, comme tous les enfants de pauvres qui grandissent trop vite et fument des cigarettes à sept ans, mon dieu, dans quel monde impitoyable et absurde vivons-nous donc. Pour toujours. Ah, ah ! Non, mais excusez-moi, « pour toujours » c’est déjà plus facile pour un type dont la vie s’arrête demain.


Le problème de ce résumé, c’est qu’il résume parfaitement le film. Je ne sais pas où Iñarritu est allé chercher qu’il ferait de meilleurs films sans se prononcer et sans même les écrire, en glorifiant le quotidien de salauds de pauvres magnifiés par un Javier Bardem anorexique et épuisé, qui peut au moins se targuer, après Mar Adentro et No Country for Old Men, de savoir parfaitement imiter les malades. Mais ensuite ?

On fait pleurer le badaud à coup de « Pas de bol quand même », de «La vie ça pique un peu quand on n’a pas d’argent », de « Ne m’oublie jamais, ma chérie – Oh non mon papounet adoré ». Ouais. On a tous un père, ou une idée au moins de ce à quoi cela peut ressembler, un cancer quelque part dans la famille, on rapproche les deux et on pleure tous à chaudes larmes contre le destin (contraire, et corrompu comme le quotidien). Il va falloir retourner transpirer un peu et oublier les ficelles de boucher discount. La lumière se rallume, on ne nous a strictement rien raconté, rien appris, rien donné comme matière même à réflexion, on a planté salement un Loft dans cette Espagne qui ne pourrit ni plus ni moins qu’ailleurs mais enfin il fallait bien choisir, et l’Espagne, c’est exotique pour un Mexicain, pour regarder avec complaisance la police taper sur les pauvres clandestins, Javier Bardem porter des couches, des chinois s’intoxiquer au monoxyde de carbone, et des gamins faire des fautes d’orthographes sur de mauvais dessins. La vision d’un panaméricain sur les pauvres de notre Europe nous indique qu’il voit la même chose que nous sur nos pauvres, à la bonne heure, tout en leur donnant des intentions chevaleresques que même nos plus romantico-dépressifs- engagés de faiseurs de faux films européens n’osent plus imaginer. Si ça c’est biutiful, si un homme qui n’a pas d’autre choix que de se regarder crever en ne trouvant aucune solution miraculeuse pour sa progéniture est grand, est héroïque par le simple fait qu’il souffre, et non pas des affres d’une conscience qui pourrait trouver un chemin, mais par les infirmes turpitudes d’un corps, excusez-moi, simplement malade, alors tout est terminé au royaume des fenêtres sur le monde. Même Dexter en personnage réel est plus convaincant, et une chose est sûre, il sait faire quelque chose de vraiment plus amusant de sa merde que de l’étaler sur les murs pour qu’en hochant la tête l’air catastrophé de rigueur, le spectateur des jours fériés lui accorde qu’elle pue. On a bien compris l’unique message : la vie est dure, quoi. Ah bon.

La lumière se rallume, donc (enfin !) et le film en jolie construction circulaire pour ceux du fond qui ont eu raison de s’endormir, s’achève en nous offrant le constat navrant que ce que l’on vient de voir n’était même pas mauvais. Si seulement. Ce n’était rien, à part du temps perdu ce qui peut déjà agacer. On se déplie, on se regarde et la sentence tombe :

« Ouais. Bon. »


Plus tard, sur le chemin du retour en repensant aux magistrales Amours chiennes, au poignant 21 grammes, au désarmant Babel, on rajoutera un faible, coincé entre les dents serrées :

« Fais chier, tiens ».


À cinéma-réalité, critique-réalité.

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Samedi 23 octobre 2010 6 23 /10 /Oct /2010 00:56

Christian-Poveda.jpg

 

 

 

Rappel:

 

La Vida Loca, ou comment mourir pour rien ni personne

 

Christian Poveda est mort et oui, c'est un scandale

 

 

Il y a un peu plus d’un an déjà, Christian Poveda, reporter cinéaste franco-salvadorien ,tombait sous les balles au Salvador et quelques abrutis se dépêchaient déjà de « commenter » cette mort en des termes proprement scandaleux. Oui, nous sommes, qu’on se le dise, englués jusqu’au cou dans l’ère formidable du commentaire sur tout, lorsqu’il n’y avait pas si longtemps encore, on savait nous signifier plus ou moins brutalement mais relativement sainement que notre avis sur tout, non, n’avait pas la moindre importance. J’ai bien conscience que le simple fait de le placarder sur ce pauvre média bien trop bâclé qu’est le net ne dupe personne mais enfin lire ces immondices par inadvertance, et surtout par accident lorsque l’on s’est pourtant comme moi soigneusement barricadé loin des crève-cœurs, des use-nerfs que sont ces autoroutes du tout-venant pour en avoir trop lus et vus justement, lire ces immondices, donc, (« Il l’avait bien cherché en exerçant ce métier ») ne cessera pas de m’émouvoir. Pour rester polie.

 

Quoiqu’il en soit, je me demandais récemment ce qu’il restait en terme de mémoire collective (à présent d’à peu près une semaine, sauf anniversaires de commémoration avec faculté de retour pour les exemplaires invendus) de ce bien triste assassinat. Un message pudiquement adressé par un Ami de Poveda au blog pour le moins mouvementé et dont les revendications me sont pour beaucoup relativement étrangères, me donne ce jour une petite réponse, et puisque c’est toujours mon foutu cœur qui parle lorsque je baisse la garde, et que je baisse, ce soir, la garde, j’ai envie de relayer son élan, pourtant peu acquise aux pétitions et autres mouvements illusoires de groupes agitant banderoles.

 

Je voudrais simplement vous demander non pas de signer cette pétition en lien si le principe vous incommode, mais de considérer le beau film qu’il nous a laissé un instant avant de disparaître, La Vida Loca, et d’accepter ce terrible inconfort… de regarder un à un ces hommes tomber.

 

 

Pétition : Pour la remise en cause de l'enquête judiciaire sur le meurtre de Christian Poveda ( journaliste assassiné au Salvador le 02/09/2009)

 

 


Pour la remise en cause de l'enquête judiciaire sur le meurtre de Christian Poveda ( journaliste assassiné au Salvador le 02/09/2009)

 

 

 

Peu perméable à la moindre récupération politique, je me demande, pour l’Histoire, pour honorer un homme dont le travail d’exception m’a particulièrement touchée, et  qui comme chaque homme mort  de la main d’un autre mérite que se pose cette simple mais lancinante question dont seule la résolution apportera un semblant de repos à ceux qui restent, je me demande effectivement :

 

Qui a tué Christian Poveda ?

 

Qui, donc, nous tuera un par un sur cette route.

 

 


 


Publié dans : L'humanité mise à mal: témoins de guerre
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Mercredi 20 octobre 2010 3 20 /10 /Oct /2010 12:16

pervit12sg.jpg

 

 

"Les hommes entre eux sont bien pires que les rats."

Renaud, Lolito, Lolita.

 

 

Traversant une période pour le moins compliquée et frénétique, je reviendrai ce week-end avec une chronique du livre de Xavier Fontanet, Si on faisait confiance aux entrepreneurs, un petit point de lumière provocatrice mais salutaire dans la grisaille dépitée  et les revendications à tout-va dont la justesse contextuelle en laissera plus d’un pantois.

Dans l’intervalle, et puisque je n’ai plus le temps de rien, je pointe (trop) rapidement ces deux parutions :


Bloy--sueur-de-sang.jpg Sueur de sang, de Léon Bloy a reparu chez l’Arbre Vengeur ce septembre dans un petit écrin rouge violent adapté et pas mal composé du tout, avec une préface de Joseph Royer. L’ouvrage seul était épuisé depuis un moment aux éditions du Passeur, mais avait été repris par La Part Commune, dans un objet également appréciable.

 

 

  Browning--interieur-camp-travail-nazi.gif Christopher R. Browning, lui, voit un quatrième ouvrage traduit en français paraître le 15 octobre : À l’intérieur d’un camp de travail nazi, Récits des survivants, mémoire et histoire. Fidèle à sa méthode historique impeccable, il continue son exploration de cette ère malheureusement encore et toujours riche de surprises et d’enseignements. Qui aura regardé récemment l’incroyable « pilule de Göring », reportage des Mercredis de l’Histoire sur Arte à propos de l’usage intensif de la Pervitine (ancêtre de la meth) chez les Allemands (et les autres) durant la Seconde Guerre mondiale et jusqu’en 1980, en sera déjà convaincu.

L’homme nous gratifie d’ailleurs d’une série d’évènements à Paris à partir de ce soir où il tiendra une conférence à 17h30 au Collège de France. J’essayerai d’en donner une recension propre et digne du niveau de l’intervention. Détails ici.

 


À bientôt, et merci de vos visites régulières, soutien muet et pourtant indispensable.

 


Publié dans : L'humanité mise à mal: témoins de guerre
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