Lundi 29 novembre 2010 1 29 /11 /Nov /2010 19:39

Proposition de variation à la suite de la note de Vincent Morch, La haine de soi .


 

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Essayant sincèrement de comprendre l’amour … (j’ai conscience que cette phrase part très mal, je reprends.)


Dans une volonté sincère d’y voir clair dans les jeux de l’amour… (Bien. Je recommence.)

 

Je suis une enfant qui… (Faux.)


S’il me prend d’ouvrir les accès gardés qui mènent à … (À quoi, j’écoute?)


Des études montrent que… (Oh, certainement pas, non.)

 

Très bien, je vais commencer plus abruptement alors :

 

Refuser l’amour ne nous fait absolument pas tomber dessus par hasard.  

…                      (Pardon ?)

 

 

Je veux dire, trop de lucides, de lettrés, de plus malins prennent le pari qu’en refusant de jouer le moindre des minuscules jeux d’un cœur qu’ils prennent en pitié pour les avoir bernés (comprendre : leur avoir donné un amour dont ils refusent de se souvenir des bienfaits avant que celui-ci ne tourne à la catastrophe, comprendre : qu’il cesse simplement, et que cela pique un peu, et les voilà les guerriers farouches et volontaires qui craignent l’étincelle quand ils ont déjà traversé le feu !), ce cœur les en remerciera en envoyant l’air de rien l’Amour pur et immarcescible, qu’ils ont attendu tout ce temps feignant d’en n’avoir cure. En proportions bibliques. À la hauteur, mais sans effort, des douleurs par ailleurs encouragées par des attitudes adolescentes dans un monde vieillard.

Eh bien, surprise, soyez-en pour votre réclusion, car l’Amour non convoqué ne viendra plus.

Le bel amour en a marre de cette période calculatrice du moindre mal, il en a par-dessus la tête de tenter de se montrer et qu’on le moque en n’ayant rien de mieux, pourtant, à proposer. Il a besoin plus que jamais de folklore, qu’à genoux humblement on sacrifie aux bluettes, au temps, aux mains tordues. Il n’obéit pas aux injonctions d’apparaître lorsque tout s’y prêtait, il se tiendra fragile, éteint immédiatement par un impatient soupir,  il peut s’inviter au trente-troisième souper. Il fait ce qu’il veut, figurez-vous, et se fout bien d’aller percer vos armures. Il fend d’autant plus brutalement le cœur d’une poitrine ouverte, l’oppresse, feint la retraite pour revenir virulent, et vous n’aurez pas trop d’une autre gorge pour chanter. Il vous indique que sans le rire et les fleurs, sans le frais des matins où l’athée ne sait plus qui remercier, vous ne tiendrez jamais, vous ne supporterez aucune charge, vous perdrez clairvoyance en crevant ces deux yeux supplémentaires qui, vous voyant, témoigneront de ce qu’ils voient, tissant votre existence.

Lorsque le Verbe se fait chair, si j’en crois mes carnets, il prend le risque d’y finir. Et tout le monde n’a pas les épaules pour une résurrection.

Cette foi qu’il va revenir, récompensée par la grâce, il faudra bien fermement la convoquer. Il y a chez l’amoureux une part de mystère, mais plus grande encore une volonté farouche, vrillée au corps, de croire à cet amour, de baisser la garde, d’accepter de perdre. L’amoureux est la figure de l’humain achevé, qui ne craint pas de partager le peu qu’il possède comme certain, c’est-à-dire lui-même, et peut paraître béant et offert sans plus de ces postures qu’il aura oublié de reprendre tout occupé à observer, dévorer, se remplir de l’autre. L’amoureux superbe est celui-là même qui comprend et accepte sa dépendance, guérira des amours perdues et se remettra en route. L’amoureux n’est jamais son propre bourreau, et en s’aimant déjà lui-même suffisamment, il ouvre ses voies sans crainte de se voir pillé : on peut tout prendre à l’amoureux, qu’il donnera volontiers, car toujours il lui restera de cette sève. Il la fabriquera sans discontinuer.

 Voilà pourquoi l’amour de ce siècle ne peut plus exister lorsque nous sommes implacablement tenus d’exceller, de contrôler, de réussir. Puisque, l’amour, c’est justement le constat premier de l’échec de sa propre suffisance. La possibilité que quelque chose d’autre, quelqu’un, quelques autres délivrent, et transcendent en nous cette énergie que nos permanents tours de nombril ne suffisent plus à étancher. L’amour libère, comme le mal. Il libère de flous instants baignés d’une essence que deux mille ans de littérature ne cernent qu’à peine. Et sentir naître ces instants jaillis des deux pôles du monde nous sépare en une saine fracture de nous-mêmes, qui en tournant à vide sur soi-même ne produit plus rien qui ne mérite de s’inscrire dans la course universelle.

Voilà pourquoi, en plus de tuer dieu, l’art, l’inutile, le mal à présent réduit aux statistiques sociologique et neurologique d’une société insane, l’explosive et si soudaine aliénation planétaire aux communautés de semblables et aux rejets immédiats des dissemblables a conduit les individus à se recentrer d’autant plus sur eux-mêmes qu’ils ne savent plus exactement à quoi doit ressembler un autre. La rencontre  fortuite laissant place au résultat d’algorithmes croisant des termes aux définitions erronées.

La haine de soi provient exactement du simple fait que nous avalons les discours faisant de chacun de nous un demi-dieu appartenant à une caste de demi-dieux semblables qu’il faut absolument rejoindre. En cherchant encore plus profond à assurer la singularité de ses exploits, ses éclats, dans cette immense compétition à la demi-divinité (la divinité demandant trop d’efforts et s’avérant par trop peu démocratique), notre postulant se perçoit soudain entouré d’autant de clones persuadés de briller en eux-mêmes et pour eux-mêmes tout en cherchant sans cesse confirmation chez cet autre dont la trop frappante ressemblance devient pourtant progressivement une injure. La frustration de n’être pas, alors, cet unique se transforme brutalement en haine générale de son prochain trop présent, trop nombreux, trop hallucinant de multiples reflets qui procurent un tournis sans nom, une panique fureur au Narcisse dupliqué dans cette rivière surpeuplée. Bien sûr qu’alors, s’adorant et se placardant dans l’illusoire assurance de nous aimer pour ce que nous sommes, obtempérant aux ordres médiatiques de tous nous idolâtrer les uns les autres en nous congratulant de cette merveilleuse simplicité, nous n’avons jamais été si proches du suicide collectif.

Tout a été dérobé de nos définitions les plus porteuses d’espoir : « communauté » n’engage plus qu’entre deux connections, et ne recouvre plus que ce que l’on peut hypothétiquement partager de léger et de bon. Mensonge, donc, puisque quiconque possède ne serait-ce qu’une infime expérience de cette communauté sait qu’un groupe ne génère rapidement que contraintes et obligations et que sans un amour profondément ancré dans l’idée même des valeurs communes qui ont présidé à ce rassemblement, les individus entre eux ne se supportent qu’à peine. Insufflez à présent dans cette « communauté » la certitude de la valeur « individuelle » de chaque et vous élevez de futurs merveilleux schizophrènes, qui, comme tout ce pour quoi l’on n’a aucun remède efficace, comme par exemple l’analphabétisme galopant, se verra simplifié à un terme moins poussif, plus glamour et surtout, se verra faussement accepté comme nouvelle norme. Nous serons incohérents, balbutiant de rauques retours à l’état primitif dans nos conques de hautes technologies déjà, bien évidemment, plus intelligentes que nous. Notre servitude n’a fait que commencer au moment-même où, pensant nous libérer de dieu, des traditions, de la transcendance et enfin du « regard des autres », nous avons jugé bon de reprendre l’évolution depuis le départ, c’est-à-dire en micro-communautés centrées autour de nos propres et seuls intérêts. C’est vraiment malin. La liberté et partant l’amour, le mal, tout ce qui a un semblant de gueule encore ici bas, s’éteint doucement devant la paranoïa de la nécessité, l’amnésie collective, l’autosuffisance crasse et la sympathie simulée comme éviction rapide du moindre conflit.

Nos mots ne nous précèdent plus comme des buts à atteindre, on les fait plier à notre absurdité et notre constat d’incompétence hors de contrôle. Puisque le crash est imminent, flottons dans l’air dans l’attente du miracle, et afin que tout ceci soit plus agréable, redéfinissons le crash. Disons « mutation » ou pourquoi pas « progrès », « changement ». Non, « évolution », non, cela signifierait ce que notre extrême prétention ne peut plus se permettre d’entendre : que nous ayons encore des leçons à prendre, comment, mais de qui donc ?

Toujours, dans un recul inadmissible jusqu’à  l’effondrement total du terme qui n’a pas vu le gouffre derrière lui, l’Amour est à présent pris pour cette bulle de bien-être préservée du monde extérieur, dont il faut se gausser des naïfs utilisateurs qui feignent de ne pas voir les loups à leurs portes. L’amour tourment, l’amour désespérant, l’amour fracassant ? Laissons cela aux poètes qui doivent à présent se sentir coupables d’être les derniers dépositaires d’une encore potable définition du transport. L’amour loyal, acharné, aveugle ? Laissons cela aux rêveurs attardés, au cinéma démodé, aux historiens.

 Nous sommes entrés dans l’ère de l’amour-réalité. Nous nous forçons à croire avec un tel acharnement que rien de ce qui n’existe ne saurait se trouver ailleurs que sous nos yeux, que nous y arrivons. Procédé technique, à peine chimique de frottement d’épiderme accompagné de déclarations empruntées à un auteur non lu placardées sur un réseau social pour avertir sa mère, ses amis, ses patrons que pas d’inquiétude, nous aussi nous sommes « normaux » ! Nous fréquentons avec transport, c’est marqué. Sans trop de bruit, c’est vulgaire. Aucune vague. Pas de tournant, aucun danger. Lars von Trier était à l’Ouest. Roméo a un portable pour prévenir Juliette. Le Prince charmant refuse de s’engager et envisage la vasectomie à la fin du conte de fées. Tristan prend un plan d’épargne logement. Lancelot et Guenièvre s’offrent des sextoys. Othello ne saurait blâmer, même à tort Desdémone, il la féliciterait même de tester le fuck friend (rien de plus amical que le cul, c’est pourtant fort connu à présent). Rien ne peut plus déraper, et tout doit donc se contenter d’être agréable, pas trop envahissant, et si possible sexuellement ultra-technique pour éviter la névrose des frustrations. Ce n’est pas exactement de la sécheresse vaginale dont nous ferions bien de nous préoccuper. Combien d’amours tuées dans l’œuf, ravagées, abandonnées en fuyant au profit d’une réalité plate et conforme ? Je serais curieuse d’obtenir, pour une fois, des chiffres.

Je n’appelle pas de mes vœux un nouveau Mai 68. La catastrophe de cet Hiroshima des cœurs réside précisément dans la tyrannie de la liberté imposée. Cette grande ouverture du supermarché du sexe a porté un coup violent, peut-être l’un des deux mortels avec internet, à l’amour véritable d’un autre (commençons déjà par aimer un autre, avant d’afficher la présomption de pouvoir aimer tout le monde, voulez-vous ?). Comme je vous plains, vous qui avez dû vous cacher pour vous aimer sincèrement, à deux, égoïstement, atteints de votre cancer incurable de ne vous aimer que vous deux, de faire de l’autre un réel unique arraché à la morose chair répandue sans joie par ces jouisseurs d’une minute chrono. Comment protéger cette vacillante flamme dans les jets surajoutés de sperme inconnu ? J’aurais pu avoir 20 ans en 1968, je me sens brutalement fort chanceuse.

Comment taire votre séculaire jalousie, la blessure réelle de vous trouver dans les mêmes tourments qu’Ovide, Ronsard ou Les Beatles, vous qui croyiez avoir échappé à votre condition ?

C’était donc cela, être moderne : Multiplier les contacts ! S’effondrer sous les partenaires. Virtuellement frétillants. Réellement pathétiques.

Prendre quiconque pourvu qu’on garde la face et affiche une vie sociale et sexuelle permanente et si possible multi-hebdomadaire. Répondre à la fébrilité inassouvie dans l’espoir que peut-être par accident et au détour de nos multiples trahisons à l’amour, celui-ci nous pardonnera.

 Il peut pardonner oui. Il peut aussi prendre les ricaneurs un par un et leur casser les dents, puis rire, lui, de ces rires creux et désarmés. Méfions-nous des chairs tuméfiées et des herpès de l’âme qu’elles prodiguent.

L’amour rend simple d’esprit, c’est admis, et chacun ayant trop peur de ne plus être le plus malin se le refusera obstinément, la posture la plus admise viscéralement, la plus conventionnellement contestataire et érigée en modèle d’élévation de la masse étant la pulsion de destruction. Il est tellement plus cool d’être seul,  mauvais, de détester tout le monde, de laisser exploser son mépris, que c’est encore devenu, comme c’est étrange, une tenue correcte exigée en société. Les cycles eux aussi se précipitent, il devient difficile de suivre.

Le nihiliste d’aujourd’hui n’a pas encore compris pourtant que pour détruire, il faut avoir envisagé un ensemble, et par où exactement le déconstruire s’il ne nous sied guère. Détruire tout pour l’affligeante fascination du bruit, s’inviter dans tous les combats, chercher à se donner un sens dans le non-sens ne fait pas de nous des rebelles, des révolutionnaires ni même de ces anarchistes aux crêtes miroitantes dans les feux de poubelle, mais de simples et stricts imbéciles qui se contaminent les uns les autres grâce à la tristement banale rapidité de propagation du nul, du facile ou du mal terminé. Ils érigent leur révolte de midinettes comme nouveau modèle croyant avoir découvert le mystère de l’humanité, lorsqu’ils n’en franchissent pas l’une des plus insignifiantes étapes. Lorsqu’il y a soudain trop d’imbéciles, nous changeons le terme, incapables de prendre la mesure que ce qui devait nommer quelques aberrations est devenu un nominatif majoritaire. Disons alors « anarchistes ».  Disons « écorchés ». « Laissés pour compte » du système. Victimes, quoi.

Les « mots de la nuit » ont eux aussi été volés, comme l’explique si bien George Steiner. Nous sommes arrivés aux portes innommables d’une surveillance et comparaison continues qui exigent de nous  d’être irréprochables jusque dans les sphères les plus privées. Jamais dans l’histoire des supports de communication nous n’avons écrit à d’autres autant de mots insignifiants qui semblent s’inscrire dans une éternité heureusement relative comme serments ou vérités, comme si depuis la nuit des temps un enregistrement divin gardait nos voix retranscrites, laissant planer la menace perpétuelle que l’on puisse nous demander au moment le plus inopportun et injustifié de répondre de tous ces mots uns à uns prononcés alors sans calcul, dans une sincérité ou insincérité qui pouvaient encore prétendre à se déplacer.

On placarde au grand jour absolument tout ce qui pouvait nous rester d’intime, il faudra alors oser leur reprendre un par un tous ces mots que le cynisme a retournés comme des gants pour en exposer les coutures. L’ « humain » devient l’excuse du médiocre, « le réel » de l’ennui. L’humain n’est pas l’excuse de nos insuffisances, il est et doit rester l’ensemble. Le réel n’est pas la malédiction molle d’un fatalisme fatigué. Il est et doit rester l’ensemble. L’amour est à reprendre. Le plaisir est à reprendre. L’érotisme est à reprendre. La liberté a resserré ses ambitions. L’intime est tout à recommencer. La confiance peine à trouver ses exemples.

Parfois, pourtant, ceux qui n’ont pas confondu Amour et nuisance, Amour et invasion, Amour et dépossession complète, Amour et thalasso, se chargent pour les robots imbéciles de garder une partie de l’univers debout et dans le bon sens. Il ne s’agit que de recueillir les enseignements des derniers grands hommes qui peuvent encore trouver grâce à nos yeux emboués d’épais mépris dissimulant nos pupilles éteintes et inconsistantes. Ces enseignements sont bien agaçants pour les penseurs d’élites aux sexes solaires et aux consciences ravagées de déstructurations de riens. Ils bourdonnent aux oreilles de ceux qui conduisent par les autoroutes médiatiques tout un peuple à se contorsionner enduits de stupre coloré artificiellement et de sueurs parfumées tout en se crachant à la figure dans le plus intense silence de l’âme.

Les plus grands, ceux qui n’ont plus eu de crainte soudain, ayant affronté l’immonde et ses multiples visages, de lui opposer leurs cicatrices refermées et polies par leur foi,  toujours ainsi terminent : dénudés, attendris, paumes ouvertes, ventres noués. Ils n’ont plus qu’un seul mot, défaite de leur retraite, et un baiser. Ils n’ont jamais abandonné plus d’une seconde le monde et le connaissent mieux que quiconque.  Ils ont poursuivi l’amour, conscient de sa rareté, pleuré quand il est mort.

Les immenses, eux, l’ont aidé à renaître chaque fois qu’il l’a fallu.

Chaque fois qu’il l’a fallu. Ils ont admis le piétinement et lui ont sacrifié leurs terres.

Et toujours, dans la faille des obscurités patiemment creusée par ces hommes debout, il est revenu.


Enfin, lorsqu’une véritable conscience rodée à l’imperfection du monde lui a souri, il est resté.


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Vendredi 26 novembre 2010 5 26 /11 /Nov /2010 22:31

 

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Nous discutons témoignaires, cheminements vers le mariage et cinéma suédois en pointant des éditions allemandes lorsque les deux hommes se rapprochent de la table des nouveautés. Je ne prête pas immédiatement attention à leur discussion pas plus qu’ils n’en prêtent à la nôtre, pourtant brillante, surtout lorsqu’il s’agit du développement de l’intrigue de la saison 5 de Dexter. Soudain, l’un des deux, un peu plus tendu que son doux voisin assène un claquant :

« Et alors, on peut être brillant et écrire de la merde ! »

J’éclate instantanément de rire, mon collègue réprime le sien et nos deux faces hilares s’imposent aux deux compères qui se détendent aussi sec, me demandant :

« J’ai dit quelque chose ?

- Simplement, leur réponds-je, c’était un tel élan du cœur, votre sentence, qui donc est la malheureuse cible ? »

Il me tend, navré le dernier George Steiner, Langage et silence. Je reste interdite. « Ah quand même, Steiner… vous y allez fort.»

Son comparse gêné tente de l’excuser en m’expliquant qu’il n’a pas aimé Maîtres et disciples. Lui si. L’autre d’un regard le somme de se taire.

J’ose un « C’est peut-être une question de ton. Il y a un ton Steiner, auquel on n’adhère peut-être pas. » Il acquiesce « Voilà, c’est tout à fait cela, c’est le ton. »

Ils sortent, et nous restons un moment à nous demander : « Peut-on être brillant et écrire de la merde ? Steiner vient de prendre un énorme blâme, j’espère qu’il n’a pas entendu. J’aurais plutôt formulé cela comme ‘on peut être brillant et être un gros con’, mais le sens n’est pas le même.» Décidément, plus personne n’est à l’abri.

 

Je rentre et je m’empresse à peine installée dans le métro de reprendre Langage et silence que j’avais entamé en parallèle de Tueurs de Stéphane Bourgoin, L’Esprit des collines de Dan O’Brien et La Révolte des masses de Ortega y Gasset. Un de ceux que j’appelle des Furtifs, qui surgissant sans prévenir me dérobent mes priorités et imposent les leurs, vient à nouveau de frapper, je dois rétablir l’équilibre cosmique. Les mots coulent avec une aisance non forcée, la cornucopia déborde d’offrandes, comme à chaque livre du maître. Je me réchauffe, m’enthousiasme, puise sans modération et irradie de son intelligence. Cet homme, vivant, sait tout. Et dans son savoir, il a forgé la langue puissance qu’il convoque et regrette, il a recueilli la bénédiction de la prose, freine autant qu’il le peut le recul de ces mots, il se campe dans son amour irrésolu et inadmissible du langage, cherche les seuls qui laveront l’affront originel. Il prolonge les phrases parfaites, et je cherche fébrilement dans mon sac un crayon, le temps, les gens, les stations n’existent plus, je ne veux simplement pas perdre la trace :

« Des hommes que Goethe ou Chopin faisaient pleurer ont traversé, sans sourciller, l’enfer des autres. »

« En fait, qu’est-ce qui pourrait être communiqué à cette audience de masse à demi illettrée à laquelle la démocratie populaire fait appel, sinon des demi-vérités, de grossières simplifications ou des trivialités ? »

« Il [Lawrence Durrell] s’efforce de remettre le langage à la mesure de toutes les vérités du monde de l’expérience. »

« Mais cet affranchissement de la voix qui recueille l’écho là où n’existait auparavant que le silence tient du miracle et de la profanation, du sacrement et du blasphème. C’est une rupture soudaine avec le monde animal, cet animal qui a engendré l’homme, a vécu longtemps près de lui en voisin et qui, si l’on interprète rigoureusement les mythes du centaure, du satyre et du sphinx, s’est trouvé mêlé à notre substance à un degré si intime que ses instincts et sa conformation physique n’ont qu’en partie disparu de notre personne. »

« Et puisque certains idiomes comportent un temps futur, provocation éclatante, atteinte portée à la mort, ceux en qui le dialecte est possédé d’une grandiose vitalité, le prophète, le visionnaire, portant leurs regards au-delà de l’horizon, jettent un pont sur l’Achéron. Mais on leur fait payer bien cher cette présomption. »

« Dans le paradis perdu de Jérome Bosch, le chantre est écartelé sur sa lyre. » (1)

 

Et encore, je m’arrête pour ce jour à la page 67.

 

Si ce qu’écrit le brillant Steiner (à la bonne heure, on lui aura au moins concédé cela) est de la merde, j’en suis une de ses mouches les plus grasses, assidues, et assumées.

 

 

 

(1) George Steiner, Langage et silence, nouvelle édition revue et augmentée, Les Belles Lettres, coll. Le goût des idées, 2010, pp 10, 38, 47, 52, 53 et 55.

Publié dans : La vie de libraire (brèves)
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Samedi 20 novembre 2010 6 20 /11 /Nov /2010 01:13

 

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J’ai enfin, après les nombreux appels du pied que me faisait ce programme depuis mes plus jeunes années, consacré une demi-journée à cette culte expérience: m’immerger dans le Fléau de Stephen King, mis en scène pour la télévision en 1994 par Mick Garris en quatre parties d’une heure et demi environ chacune. L’histoire du début de la fin et du renouveau d’un début à partir d’un simple mais universel contrevenant aux règles qui ne ferme pas la grille et laisse s’échapper une épidémie à nulle autre pareille.


D’abord, et comme toujours, il est indispensable de regarder ce grand film en VO. On y retrouvera, martelé comme une litanie puissance, cette expression : the stand. Tenir debout, résister, se lever, se trouver contre, se tenir ensemble, nos sous-titreurs peinent et pourtant : the stand, point barre. Pourquoi titrer en français Le Fléau ? Parce que c’est le point de départ, certes, mais enfin, La Resistance, comme l’ont osé les compères Muse récemment, aurait autrement claqué. Le Fléau indiquerait que celui-ci est central et prend le dessus, que nenni. Il se fait salement dépecer au contraire, par ces 0,5% de survivants, réunis dans la Free Zone au cœur du Colorado et bien décidés à en découdre avec ces 0,5 % (si j’ai bien compté cependant) de survivants réfugiés à Las Vegas sous l’égide d’un apostat de l’Enfer qui a le même coiffeur que Meat Loaf (et le même styliste, méfions-nous des rockers, bonnes gens).


Casting fort sympathique, qui permet de profiter en long large et travers du très adorable Gary Sinise (avant que celui-ci ne fasse une violente dépression le conduisant sur les plateaux de la morte et froide série des Experts à Manhattan, il lui arriva de jouer dans de bons films, le plus marquant à mon sens restant Of Mice and Men accompagnant l’époustouflant Malkovitch qui me fit verser toutes les larmes de mon corps), qui permet aussi de redécouvrir l’appétissant Rob Lowe en jeune sourd-muet,  le rare Parker Lewis, pardon, Corin Nemec, Jamey Sheridan en devil himself (Christopher Walken ayant malheureusement décliné) et ses lentilles qui brillent dans la nuit, Ray Waltson, Ed Harris (trop bref) en général citant Yeats, probablement gay, assurément dépassé, et la vénéneuse Laura San Giacomo aux cheveux blanchissant à mesure qu’elle se rapproche du mal (bon à savoir, excellente campagne de prévention pour bon nombre de coquettes). On croisera également Stephen King bien sûr, mais aussi John Landis, Kathy Bates, Sam Raimi… et l’on regrettera Romero, précédemment prévu, aux commandes de cette vaste et bénie entreprise.


Attention, rien n’est subtil ici. Il s’agit de réviser son catéchisme accompagné de la meilleur bande-originale d’Americana so far, aux envolées country épique (un concept percutant) sur des paysages désolés, jonchés de cadavres, de grands espaces de putréfaction maintenant quelques hommes en Levi’s debout, l’Amérique éternelle.


Tout est là. L’épopée est servie à grand renfort de travelling et de montage oldschool, tellement efficace. Magnifiques plans à l’esthétique Bon Jovi, les corbeaux sur les boîtes postales branlantes, les jeunes filles nombril à l’air et thé glacé aux lèvres gambadant dans le jardin envahissant les bow-windows, les grilles « No trespassing » dans le désert, les mirages de chaleur derrière des bikers empressés de fuir la Mort. L’épouvantail maléfique dans le champ de maïs où pullulent les rats. Une sage centenaire sur le perron. Un prophète.


Tous les états sont traversés, et il ne s’agit nullement d’une métaphore. Les élus, appelés en rêve par Mère Abigail, se rendent dans le Nebraska puis le Colorado immunisés par la grâce contre une grippe farouche tuant en quelques heures la presque totalité des Américains sur lesquels il faut toujours que cela tombe. New York ne répond plus, et les plans de la Grande Pomme pourrie sont simplement mémorables.  De son côté, le diable choisit les siens et monte son armée à Las Vegas (très drôle, non vraiment, très drôle). Les pyromanes et les tueurs récidivistes, les sombres brunes (toujours les brunes) d’un côté, les belles des champs (blondes, donc, je ferai mine de ne pas m’en offusquer encore), les retardés, les rednecks au grand cœur, les musiciens (quel défaut d’appréciation étrange !), les surdoués (futurs Judas, bien sûr) de l’autre. Et tout ce beau monde de tenter de décider pour l’autre. Triomphe du bien, ouf, pour une fois depuis longtemps (ce n’est certes plus la mode). Des charniers, un coup de Bombe A, pour le geste. Tout-va-bien, vous dis-je.

La solidarité, l’anarchie, l’amour, la trahison, la rédemption, mais-que-fait-la- polis, la lutte, et la procréation finale pour un nouveau et retentissant départ, tout est là. (Inutile de préciser que la petite s’appellera Eve, mais enfin, lorsque l’on sait ce qu’il advient d’Eve, pas de quoi se féliciter).


Oui, mais justement. Treize ans d’adaptation auront été nécessaires à ce cher et inégal Stéphane Roi pour enfin développer sa vision en panoramique large, grand clip des Gun’s and Roses, au message si pur (très souvent imbécile, donc, tant la frontière est mince), si profondément attaché à une image belle et vide, peignant cette impressionnante fresque post-apocalyptique de synthèse transpirant de fébriles  et insensés élans. That’s entertainment, folks. That’s America. Et je me laisse absorber sans plus aucune conscience du temps, traversée d’un frisson incrédule quoique légèrement envieuse lorsqu’une communauté regroupée après l’Apocalypse (évidemment, what else ?) se lève et entame en chœur non pas Amazing Grace (une jeune fille en deuil s’en charge un peu avant), mais  l’hymne, oui, l’hymne national, car il restera des patriotes, des vrais, pour lutter contre ces fascistes de rockers narcissiques et lubriques. Nous sommes sauvés !


Oui, mais quiconque connaît un peu le pays sait que c’est cela, l’Amérique. On l’aime ou on la quitte.


Séduction facile et gratuite du Mal. Représentation de l’abject sous les néons. Folklore et magie blanche. Buffy et Twilight peuvent embrasser leurs parents. Nombreux enseignements. Levez-vous, résistez ! Brisez les mauvaises icônes, et si vous devez boire, Dieu enverra la pluie. Pour qu’une communauté se reforme, il est nécessaire de faire confiance à son comité et sa première cellule : le renseignement. Logique. Subissez, souffrez, marchez dans le désert, aidez-vous, mais aimez-vous les uns les autres, nom de dieu, depuis le temps qu’on vous le dit. Votre homme est mort ? Vous portez son enfant, alors qu’importe, une femme est mère avant d’être épouse. Tout est effacé. Les faibles d’esprit reconquièrent leur royaume. Les hommes aiment leur chien et boivent des bières. Les hystériques sont habillées comme Cindy Lauper. L’on préfèrera la défenestration à la délation. La contraception n’existe pas et l’enfant naît au premier rapport. Le Diable écrase des cafards sous ses santiags en croco. Les morts parlent aux vivants pour leur indiquer la pharmacie la plus proche. Quelques exceptionnelles images du Kansas, du Maine, du Nevada où pourrissent tranquillement les Judas.



Je n’ai rien vu d’aussi plaisant depuis ma dernière visite à Disneyland.

 



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Jeudi 18 novembre 2010 4 18 /11 /Nov /2010 00:25

Remise en une d'une note précédemment publiée le 08 janvier 2010.

 

We're running to the edge of the World, running, running away.

Marilyn Manson.

 

Hors des soupirs quelque chose naît / Qui n'est pas le chagrin, car je l'ai abattu / Avant l'agonie. L'esprit pousse / Oublie et pleure. / Quelque chose naît qui est goûté et trouvé bon, / Tout ne pouvait pas décevoir. / Il y a heureusement quelque certitude: / Autant ne pas aimer si on n'aime pas à la folie, / Et cela reste vrai après une défaite perpétuelle.

Dylan Thomas, Ce monde est mon partage et celui du démon.

 

 

A toi, qui a compris que nos mots sont tout, qu'ils nous lieront et nous protégeront. Toi sous les yeux froncés duquel je me sens en magnifique sécurité. Cette note, je te l'offre humblement, je la dépose autour de ton cou comme un bijou qu'on ne transmet qu'au sang similaire.

 

 

« …la magnifique sécurité d’une conscience vraiment libre. »

Pierre de Labriolle, La réaction païenne.

 

I was marching to the wrong drum

With the wrong scum Pelerins

Pissing out the wrong energy

Using all the wrong lines

And the wrong signs

With the wrong intensity

 

Depeche Mode, Wrong.


 

 


Je sens bien qu’il y a quelque chose de plus sous la virtualité virtuose de vos attentes, un oubli important, un troc immoral, le spirituel contre le factice, une dissimulation de preuves sous l’éboulis de toutes vos pensées mal définies, régurgitées mâchées, déformées mais sans la transformation nécessaire de la bile. Le goût sucré de l’aspartame sur l’amère réalité.

 

Je sais ce que j’entends, pourtant, quand je pousse les portes des derniers temples debout.

 

Un grand éclat de rire mécanique devant l’absence de Dieu.

Il ne fut jamais là.

Un éclat démesuré, et fracassant, qui se déclenche, automatique, sous les leviers.

Tout ce temps, tout ce temps seuls, encerclés par les loups.

C’est à déraisonner.

Seule avec vous, alors, espèce malfaisante, incapable d’arrêts…

Espèce bruyante, décevante, arriérée.

 

Depuis peu, mes très chers, vous glissez tous sur moi.

Je m’enfouis sous la neige du plus grand mont d’Autriche, immobile, pour leurrer le renard, pour échapper aux vigilantes serres de l’aigle charognard.

Je vous sens me scruter, mais ne m’en soucie guère. Je ne vous regarde plus, moi. Cela change tout.

Cela change tout. N’en doutez jamais. Vous tuez mes aguets, je me détourne de vos splendeurs usées.

Cet hiver sera le dernier.                                                        

 

Je peux me fondre ou m’élever.

J’ai accepté de perdre.

Je peux tailler, frayer, en rabattre.

Le froid, le froid m’engourdit.

Vent de poignards.

Le froid lèche ma peau blanche. La déferlante se fige dans son élan.

Les glaciers se reforment.

Silence.

 

Je me réveillerai millénaire, impeccable et souriante.

Vous n’en reviendrez pas.

 

 

J’étais probablement tout ce temps du mauvais côté de la route, prête à me faire écraser. Incroyablement soumise à l’asphalte, inconsciente du danger auquel j’étais nue exposée, pieds écorchés sur le goudron mouillé, amnésique.

Et puis arrive le moment redouté, attendu, où tout est dépassé.

Je suis en dehors de la maison maintenant, cette maison hantée du courant ascendant d’une puissance vaine insupportable, qui m’écrasait au plafond me permettant tout au plus de régner, essoufflée, encagée, sur le plancher muet, désolé.

Plus de crainte, aucun fardeaux que je ne puisse supporter, et c’est à peine si je remarque ce que l’on charge sur mes épaules.

Chargez, je ne plie plus je suis à genoux depuis des lustres.

Plus de Cité. Plus de groupes. Plus de carcans. Plus de clochers. Plus d’humanitaire. Plus de secrets. Plus de protection. Plus de prévisions. Plus de projets. Plus de regrets. Je suis débarrassée. Tout a explosé.

Je te rejoindrai. Je te protègerai. Je t’exhausserai.

 

Personne ne m’entendra crier, les plus intenses combats se livrent et se remportent dans un silence sans air.

Tu me regardes sceptique. Je n’attends pas que tu comprennes. Tu peux mettre mes mots à l’épreuve, je suis certaine d’être tout au bord de pouvoir bientôt les formuler et y tomber dans une clarté résiliente.

J’ai vaincu mille armées déferlant sur mes plaines. Tout est par mille dans les rangs du mauvais. Je ne suis plus jamais piétinée, prise en traître, morcelée, tuméfiée. Ils ne lèvent plus aucun de leurs bras de fer sur moi, ils se détournent, ils passent à travers moi. Je décide qui restera, qui marquera son emprise.

 

Tout ce temps, si tu ne voyais pas les traces de mes pas t’accompagnant dans le désert, ce n’est pas parce que je t’avais abandonné.

 

C’est parce que je te portais.

 

Pour le moment je suis mauvaise. Décalée de la partition.

Pour le moment je ne suis pas à l’aise, encore, à transfuser de mon sang trop clair dans tes veines atrophiées. Pas encore maintenant.

Pour l’heure je ne suis qu’une souillon des brouillons de papier, maculée de plomb noir, étouffée sous le poids.

Je ne renonce jamais, je tourne page après page, j’affronte ligne après ligne l’éclatante vérité.

Un beau matin, je me tiendrai devant toi sans colère et j’ouvrirai mes bras. Je parlerai doucement, les yeux rivés dans ton sourire. Tu écouteras tout ce que j’avais à te dire, ton cœur se remettra à vivre, tes tempes compteront les battements, tu irrigueras à nouveau tes membres bleus et gelés, tu marcheras vers ma tanière, et à ton tour tu t’y enfermeras, vivant, heureux, sacré, jusqu’au jour où tu sortiras pour les autres, pour celui ou celle que tu ranimeras.

Un par un. Un pour mille. Un par siècle.

Tu te tiendras Orphée, patient entre les portes fermées des profanes, auxquelles tu ne viendras jamais frapper.

Il faudra attendre qu’une d’elle s’entre-ouvre, et qu’un timide se montre, écœuré de l’air vicié des pièces surchargées.

 

Tu ne parleras alors qu’à ce seul qui écoute.

Publié dans : Ecrits vains : à moi
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Vendredi 12 novembre 2010 5 12 /11 /Nov /2010 21:26

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Il parlait sans cesse de l’instant précis où il prenait une vie : de luminosité accrue, de grand silence. J’ai pensé à un orgasme, et je m’en suis voulu. Mauvaise, lubrique.  Petite, je pleurais la mort des méchants dans les dessins animés. Je n’ai pas supporté le regard que Godzilla lance avant de s’éteindre. Une profonde tristesse, si immense qu’elle en devenait suffocante, s’emparait de moi, et je quittais la salle.

Ma mère me disait à propos de mes conquêtes, mal choisies il faut croire, « arrête de recueillir tous ces pauvres moineaux. » Mais maman, qui le fera ? Qui va tranquilliser l’informe, maman ? Auprès de qui les mauvais, les décalés, les moches trouveraient-ils repos si personne ne se porte volontaire ?

Je ne savais pas qu’entre mes débauches lamentables et mes errances morbides, j’étais la plus immense des saintes, offerte, soufferte, gracieusement vôtre pour que l’aube pointe dans cette fin de monde.

Je dansais avec un marin rasé de près, à l’aftershave piquant et prégnant, le bal se terminait et ma robe tournait comme une fleur fraîche et précieuse. J’irradiais du bonheur de sentir contre moi un homme. Alors j'ai léché son visage, enivrée du baume qui se déposait sur ma langue, l'homme riait, son pantalon commençait à se tendre. L’harmonica lancinait, sa profonde complainte inscrivait dans ma chair que  je ne pouvais pas, non, être seule ce soir. Je savais que toutes et tous m’applaudiraient, m’élèveraient, qu’aucun regard biaisé et malintentionné ne viendrait ternir mon bonheur parfait, et c’était uniquement cela qui me portait, et me faisait transpirer, respirer, être belle. Je regardais dans la foule Arthur Shawcross m’envisager. Il parlait tout le temps de lumière forte, et puis plus rien.

Je savais que je le rendais malade, à danser avec ces beaux hommes formés, attentifs et romantiques. J’en ai joué, bien sûr.

« Honey, what’s wrong with you ? You don’t treat me, darling, like you used to do. »

« Tell me ! » je lui hurlais. « Tell me, sweet bloody son of a bitch, what’s fucking wrong with me ! » et je renversais mon verre de vin dans ma gorge, impatiente d’être tuée.

J’ai toute une vie là-bas, qui est restée en suspens. De l’autre côté de l’océan, là où New York existe enfin. J’ai tordu mes mains dans l’avion, incroyable. Depuis Boston.

Ce qu’elles donnent, ces jeunesses humiliées. Elles ne connaissent plus la crainte, se jouent du respect, confrontent, terminent, surajoutent, finalisent, brûlent des coups d’éclats.

L’Amérique blanche. Mon ultime obsession. Redneck et Budweiser. Vagins découpés au couteau, dégustés au volant. Pantalons gelés sous la glace, putes démembrées et recouvertes, la boue, les feuilles dans la bouche. Petit pénis.

Jeunesse humiliée. De grandes mains, et plusieurs appels au secours. Bribes d’une incommensurable douleur d’avoir des serpents dans le sang. Et la bouche rouge, posée sur lui, dans la chaleur moite du véhicule en contrebas. Le ventre proéminent qui tressaute sous les coups, accompagné du magnifique nocturne 9 de Chopin, celui que ne laisse plus de souffle aucun, et magnifie les bleus sur les cuisses, sur les joues. Les larmes figées. Une perception quelque peu défigurée. Ne plus jamais appartenir à l’homme. Croire que son mal est un appel. Entendre les touches s’enfoncer plus bas sur le clavier triste, se demander qui nous apercevra dans la neige, sentir que la douleur même est une extase, que le sang nous accompagne, que nous sombrons dans la mort violente et digne.

Belle grande et brave nation. Ask Uncle Tom. Where did you learn to cut these girls ? Ask Uncle Tom.

On frappe et c’est toi encore. Qui suppure d’être né. Comment te sauver, pauvre fou, poupon dégénéré, gros, gras, impuissant.   À deux doigts de remettre ça.

I could be your perfect nightmare. Well, buddy, I’m not afraid to die. You will. You won’t kill me, ‘cause I love you, I’m not scared, I wanna hold your hands, touch your beautiful eyes, lay down and wait for mercy. I’m your wife, for God’s sake, I don’t care who you’re rapping and cutting, I’m standing right here next to you and I’m never gonna leave. I promised. With my unconditional love, you and your victims will be saved.

Just like that? Cut the crap. Et il frappe, et tant pis.

Petite, ils ne me faisaient pas peur. Je m’avançais, et j’embrassais leurs mains fermées sur les armes. J’avais quoi, huit ans. J’embrassais les mains fermées sur les armes.

I want to go back there.

Il se souvient de ce lapin décapité par terre. Oh, pas pour rire. On rigole moins, gamin, quand on apprend le sang sur les mains. Non, pour la rage d’en finir avec cette niaise incarnation de la douceur parfaite. Oui, toi, connard de lapin.

Elle pense au balai qui lui brisa la paroi. Pas une excuse. Mais comment dire.

Seule et debout au milieu des tripes. Comme elle l’a toujours été. Il suffisait d’une ligne à traverser pour le rejoindre, d’un moment d’égarement.

Thank God, I’ve got no penis.

Though she could smell the call. Understand it. Accrochée sur le rebord de la falaise, elle aurait pu laisser aller.

Un état d’urgence, une vie qui sort de ses gonds, ah ! crache et conquiert le pire. Elle l’avait bien vu faire et s’en moquait en souffrant.

Elle avait toujours eu, de toute façon, un problème particulier pour compatir. Un enfant de moins et quoi ? Un enfant de moins. Un bout de chair blanche balancée dans un ravin. Une femme désirée, obtenue, rejetée. Un bout de chair blanche bleuissant dans les bois. Après, quoi ?

I’m going to go back there, kiss your hands, and forgive. I’m your love, your wife, everything is forgiven.

Mais pour l’heure, je reste prostrée tout contre toi. Et je ne sais pas quoi faire.

 

 

Publié dans : Ballades sauvages
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