Mercredi 29 décembre 2010 3 29 /12 /Déc /2010 18:44

 

 

 

 

Nous avions à présent croisé six carcasses déposées avec fracas sur le côté, autant de réveillons compromis. Le vent avait recouvert de ses poignards de glace meurtriers, et en moins d’une demi-heure, toute la surface visible de l’autoroute, effaçant les dernières signalétiques.

Je suivais le mouvement du véhicule en rétrogradant sans la moindre brutalité, ignorant la pédale de frein qui nous mènerait immanquablement à augmenter les statistiques des accidentés de la portion Châteauroux-Vierzon.

Je m’arrêtais doucement sur le bas-côté.

La souffrance n’a aucune utilité intrinsèque. Je passe ma vie, je la dédie à combattre la souffrance, m’avait dit peu de temps auparavant ma passagère.

Tout ceci n’avait plus la moindre importance. Je n’étais pas arrivée encore à la fête que j’en étais déjà absente, excusée, repartie. Aucune souffrance. Un grand coma blanc. Multiplié par sept.


*

Vos cervicales… vos côtes… votre jonction dorso-lombaire… tout est dévié ou bloqué. Vous avez subi un accident de voiture ? Me demande le praticien catcheur dans son cabinet glacial. Je ne sais pas, non, j’ai traversé Noël, le lendemain, je sentais à peine mes jambes. Vous allez avoir les marques de mes ongles dans votre chair, je dois vraiment aller appuyer loin pour avoir une chance de dénouer le tout. Oui, à qui le dites-vous. Le coma n’est pas brisé, alors appuyez, je ne suis pas là. Une souffrance vive, lancinante, mais désincarnée. Multipliée par sept. Parce que je l’emmerde. Multipliée elle-même par sept. Allons, allons, je vais te mater, cela termine toujours ainsi. Donnez-moi votre tête, et poussez vers la fenêtre pendant que je fais le mouvement inverse. D’accord, faisons cela. C’est violent ? Ouais. Tout a craqué. J’ai entendu. Cela devrait aller mieux, reposez-vous, ne portez rien. Ouais. Pas sûre de savoir faire.

Meurtrissures, jambes et pieds gelés en retour, nausée, fatigue et grande absence. Mécanisme de défense. Multiplié par sept. J’entre dans l’ère de la Rénovation.

Je saisis la bouteille sur la table, et la repose immédiatement. Nausée, j’oubliais. Incompatible avec le grand cru. Saloperie de malédiction, cette nausée, moi qui soigne tout par l’alcool, le coma blanc et, avec un peu de chance, le sommeil. Réconciliation. Puis, en route.

Mais petite…

Fais silence, rentre en coma.

Romps ces gesticulations sordides qui replacent ton squelette.

 

Tu le sais depuis le temps…

Tu retombes toujours.


*

This is the way the year ends.

This is the way the year ends.

Not with a bang but a whimper.

 

 

  MAR ADENTRO

Publié dans : Ecrits vains : à moi
Voir les 0 commentaires
Jeudi 23 décembre 2010 4 23 /12 /Déc /2010 00:43

 

santa muerte 

 

 

Vaguement à propos de Santa Muerte, Mexico, la Mort et ses dévots, photographies de Francis Mobio, textes de Francis Mobio, Silvia Mancini et Alejandro Alarcon Olvera, Éditions Imago, 2010, 171 pages. Pour un résumé des thèmes de l’année. Et une impuissance à la conclure.

 

 

 

 


En el nombre del Padre del Hijo y del Espíritu Santo,
Immaculado ser de luz, te implorado me concedas los favores que te pida, hasta el ùltimo día, hora y momento en que su Divina Majestad ordene llevarme ante su presencia.

Muerte querida de mi corazón, no me desempares con tu protección.
Oración a la santísima muerte.

 

 

 

J’entendais la roulette menaçante s’abattre sur le tartre persistant du patient précédent.

 

Je ne trahissais aucune angoisse particulière. Au contraire. La guerre juste.

 

Mon seul ennui était qu’ils aient raison. Que ce clou vissé bien profond dans ma langue, ami de longue date, bientôt cinq ans, s’attaquât en silence à ronger mon émail. Il faudrait alors sévir et le désactiver froidement pour le salut de mon sourire. Nous finissons toujours plus ou moins par nous rallier à la lumière, par dépit, par découragement. Elle gagne avec insolence dans cette société de l’apparence. J’ai dévissé mon piercing.

 

Furieuse contre moi-même de cette extrême faiblesse, deux mois plus tard, souffrant toujours de migraines persistantes, je retournais me faire percer une deuxième fois la langue.

 

Pour devoir à nouveau dévisser le mal, décidément tenace, qui m’envoyait à présent des décharges convaincantes dans les gencives.

 

I’ll be back ! Je jurais, en prenant une carte de fidélité chez mon perceur.  Je tenais absolument à cet ornement buccal inutile sauf à faire chier les dentistes (qui gagnent, car la douleur qu’ils promettent est véritablement abominable).

 

J’entendais alors ce jour, et pour combien de temps encore, la roulette, consciente des dernières minutes à vivre de mon bijou maudit qui aurait encore à subir éternellement la sentence : « c’est lui le responsable, séparez-vous en ! », comme l’avaient déjà subie certains de mes petits amis, sans qu’elle ne fût, c’est certain, assénée par mon dentiste.

Je fouillais la table, riche en promesses de lectures et ouvrais au hasard un Paris Match défraîchi.

 

Mon regard s’arrêta sur une Santa Muerte immense paradant dans les rues animées de Mexico.

Je jurais d’en savoir plus, tout en laissant la science dentaire l’emporter sur l’ornement rituel.

 

Quelques années plus tard, échappant de justesse à un accès viral chronique consistant à vouloir me faire tatouer la Flaquita en bas du dos ou sur le biceps façon resquilleur de la linea (c’est plus fort que moi, il faut que j’incorpore), j’apprends enfin la parution d’un seul et unique ouvrage consacré, en langue française du moins, à ce culte inversé transatlantique.

 

« Cette enquête en images, qui met en relation l’émergence de ce culte et la catastrophe écologique qui a frappé la vallée de Mexico, débute par un itinéraire photographique qui plonge progressivement le lecteur dans l’univers des dévots. […] Une immersion à partir de laquelle nous avons produit un discours autour de la Santa Muerte, avec l’indécente possibilité d’observer, d’aller et venir sur les voies qui, dans cette ville comme toutes les autres, à des degrés divers, relient l’opulence à l’abîme. » (1)

 

Déception : il s’agit principalement d’un recueil de photographies par un anthropologue suisse. Belles, je ne dis pas. Mais muettes. Des deux textes qui les accompagnent en fin de volume, l’un est d’une froideur mortelle, l’autre possède quelques élans de grâce, je me demande s’ils ont poussé le vice jusqu’à composer le tout volontairement. Mais encore, je force les signes.

 

Peu importe. Impuissant à conclure, l’ouvrage rappelle toutefois la pente : depuis Tenochtitlan, le Mexique dégénère. Le vertige a dépassé depuis longtemps la nausée ravalée qui elle-même a déversé, retourné, renversé ses vapeurs. Dans cet immense désert surpeuplé où la tôle chevauche les carcasses et les hommes tombent avant d’avoir jamais connu la raison, la sécurité a changé de camp. On le sait. Mais on ne le comprend pas, on le ne ressent pas, on ne l’intègre pas avec la juste terreur que génère immanquablement ce simple fait à celui qui l’embrasse : la mort est sanctifiée. Lorsque depuis des aubes immémoriales la violence n’est plus l’aberration mais la norme, jonchée de chagrins et de manques, aidée des fléaux occidentaux autant que des moiteurs  subéquatoriales corrosives, qu’il n’y a jamais rien eu à tenter pour freiner l’appel du sang et de l’offrande, et comme chaque ethnologue se chargera de nous le répéter à chaque occasion, que cette violence se marie à la plus fervente des dévotions aux cultes traditionnels d’un monothéisme glissant, mouvant, finalement polymorphe,  l’on suppose deux choses suivant l’angle d’attaque : Dieu baisse les bras, ou bien il n’y a jamais eu de Dieu, mais toujours des pratiques de « comme si », pour tenir, des « au cas où » désespérants, lugubres, burlesques (donc désespérants et lugubres, mais maquillés). Parfois chez certains groupements plus spectaculaires que d’autres, cela finit par se remarquer. La fissure dans le décor et derrière, l’innommable peur ancestrale d'être seul. Un squelette paré de verroteries planté dans la jungle pouvait servir d’exemple, de menace, à un Conquistador trop entreprenant. Il fut un temps où le présage était néfaste. À présent la vie est tellement insupportable que la Sainte Mort protège d’elle-même.

La vie n’intervient plus, et ne définit plus que le reste : ces instants d’égarements où l’on respire encore, avec l’accord de la statue efflanquée. Le Mexique, le San Salvador, le Guatemala - mais la gangrène ne semble pouvoir être contenue et s’infiltre plus avant encore, ne peuvent se laisser apercevoir de l’autre côté. Méduses implacables, elles aspirent l’innocent qui ne se détourne pas et le figent dans une agonie certaine, mais lente : il n’y a plus rien à faire depuis longtemps. Personne ne peut plus rien pour le territoire de Cancun et de Ciudad Juarez. Tout dégénère dans une tension que rien pourtant ne démantèle. Un noyau insécable de pure folie semble grossir et prendre dans son ambre le moindre des mouvements encore libre. Je ne peux soutenir le regard retourné de ces habitants hantés par leur incalculable, irréparable malheur.

 

Et j’avoue ma pétrification en cours, incapable de briser aucun des cercles vicieux qui m’entourent en envisageant avec mes moyens les processions pour la Santa Muerte entre deux crémations de témoins à charge dans des procès truqués et trois filles mères décapitées.

 

Je regarde mes parures dérisoires, mes croyances molles, mes mots catins sans relief.

 

Je considère soudain que Francis Mobio est un héros d’y être simplement allé. Et de l’avoir, un instant, défiée et capturée. Qu’elle se trouve à son tour piégée, et pétrifiée, chargée du poids millénaire de nos regards accusateurs. Puissants, actifs, car accusateurs. Mais il n’est qu’un téméraire éclaireur des combats à venir, pour nous. Encore accusateurs, bientôt complètement dépassés.

 

Et si j’étais là-bas, je sais trop bien que je ferais allégeance. « Au cas où ». Pour le moment je regarde l’épidémie gagner et les peuples tomber un par un engloutis sous leur grandeur passée. Me demandant si nous avons raison, cyniques de la vieille Europe, intouchables mais tellement décatis, de ne nous placer sous aucune protection plus forte qu’un homme. Si notre génuflexion tardive ne sera pas l’ultime offense qui nous condamnera à vivre abandonnés dans ce monde-là. S’il n’est pas temps, devant l’accumulation des signes, de choisir son camp et de s’y tenir, en attendant la coulée d’ambre sur nos douleurs et nos colifichets.

 

« Tout semble ici respirer à travers un voile de fumée toujours opaque qui ne disparaît jamais vraiment, même avec l’obscurité de la nuit. En fait, cette respiration, ce souffle bruyant de la ville, c’est le son permanent produit par des milliers, des millions de moteurs nourris à l’essence et à l’électricité. C’est le son des innombrables  chaînes stéréo et des téléviseurs reliés à des centrales thermiques. C’est aussi le son des cris, beaucoup trop de cris, presque partout et toute la journée, qui sortent si fort des bouches que l’on ne distingue plus la peur de la haine, que l’on oublie trop facilement ce qu’elles « chuchotent », murmurent, sur des « choses… que tous savent ». »(2)


 

Mobio-santa muerte

 

 

  (1)Francis Mobio, avant-propos du présent ouvrage.

( 2)Alejandro Alarcon Olvera, La Vallée de Mexico City et la Santa Muerte, p 165 du présent ouvrage.


Publié dans : L'humanité mise à mal: témoins de guerre
Voir les 0 commentaires
Dimanche 12 décembre 2010 7 12 /12 /Déc /2010 16:21

 

 

 

 

 

Cinq ans, pratiquement jour pour jour, que j’ai ouvert ce blog. Bien sûr, aucun article stable, j’ai biffé rageusement beaucoup des premiers, retrouvé, redoré quelques rares, exécuté sommairement ceux qui ne passent pas l’année, trahissent ou ralentissent la progression, et j’ai constamment interrogé la pratique même de voir pousser cette excroissance rapidement indispensable. Depuis cet été, s’installe l’impression de poser un point final à chaque nouvelle note postée. Sensation de se rapprocher du silence, et paradoxalement du monde. Lorsque la pente empruntée nous fait l’extrême honneur de confirmer une nature dont je n’ai pas terminé de cerner l’origine, lorsque nous sommes brutalement assurés d’être parfaitement là où l’on appartient, il devient urgent, vital, de s’occuper du reste. Et d’assumer pour un laps aussi court soit-il, que les ténèbres, découragées, nous ont quittées honteuses de n’avoir pas mieux à proposer.

Mais je me rassure : il me restera toujours la colère, et le regard.

Il y eut des rencontres et des désastres. Des lecteurs perturbés, incapables et qui les en blâmerait s’ils n’ont pas eux-mêmes souscrits à l’expérience, de saisir qu’une plume est libre et surprend souvent celui là-même qui la tient, et n’a jamais pour but de le définir comme personne réelle. Rien n’y suffirait, et nous disparaissons si vite. J’ai toujours eu un reste de cœur permanent, je persiste. Il faut voir qui juge.

Depuis ma tendre enfance, probablement percutée par la flagrante dissolution du sens et le décalage par trop funeste entre la médiocrité des cœurs atrophiés logés dans autant de craintives poitrines et la violence de mes élans cherchant sans répit la rédemption par la splendeur lustrale des mots de génies, j’ai voulu vous forcer à les entendre, à les retrouver, les découvrir, j’ai tenté de tout élever à bout de bras, moi incluse, afin qu’enfin ces deux mondes se rejoignent et entrent en collision, et qu’un seul ne subsiste, auquel je me résignerais.

Le philosophe doit éclairer plutôt que punir, je ne suis pas philosophe, et je tente de vous attraper et de vous faire plier devant eux, bien plus que devant moi, je ne sais jamais que faire de ces allégeances. Je veux y aller avec vous. De gré ou de force. Ce conflit, je l’observe pour ce qu’il est : générateur de réactions qui elles-mêmes entraîneront réflexions, et dans une pensée toujours mouvement, absorbera les arguments adverses pour les rendre en éclaboussant les murs, ou les intégrer avec gratitude. Rien n’est plus grisant que la découverte de son erreur, qu’une brèche dans son propre raisonnement qui entrouvre un espace inconnu bien qu’immédiatement familier, évident. Rien ne m’est plus exaltant qu’un livre, car c’est souvent un livre, ou un homme, car il faut accepter la pénétration pour changer en profondeur, qui confirme en un instant, une phrase, un ton de voix que je suis avec lui une de plus sur la route vers l’Un. Tant pis pour la connotation mystique, après tout qui niera que nous sommes partie d’un ensemble ? Qu’il se lève et parle, ou se taise à jamais.

Je suis pratiquement certaine de mon échec à me taire. La seule promesse que je me suis jamais faite est d’être ici pour rester.

Promesse ou menace ?

Passez un excellent mois de décembre, sous les lumières excessives de vos villes froides.

 

DSCN0051

 

(Vous n'avez aucun humour, ma parole.)


Voir les 0 commentaires
Mercredi 8 décembre 2010 3 08 /12 /Déc /2010 23:24

Article précédemment publié le 26 octobre 2009. Parce que ce trouble demeure et persiste, grandit.




There is no coming to the One with one jump, and none without going about.

 D.A. Freher, Paradoxa Emblemata.

« Je t’ai vu dans l’erreur mon cher fils, et je n’ai pas voulu attendre plus longtemps, c’est pourquoi je t’ai conduit à toi-même et mené au fond de ton cœur. »

Comenius, Le labyrinthe du monde et le paradis du cœur.




Rêverie libre autour du ravissant ouvrage, simple et savant, d’Édith de la Héronnière : Le labyrinthe de jardin, ou l’art de l’égarement, étudiant cette étonnante manie topiaire de chercher à nous désorienter. Un livre d’art ? Oui mais jamais seulement, et sans autres images que celles, mentales, qu’il fait naître dans ce surprenant périple au cœur du malaise.

Pourquoi tourmenter son jardin en l’affublant d’un inquiétant massif savamment taillé afin de perdre l’homme qui s’y aventure ? Pourquoi cette volonté, toujours, de salir la quiétude ? Parce que le labyrinthe recèle pour toujours la quête de cette rencontre inconnue vers laquelle nos parois, en se resserrant, nous conduisent, pressantes. Cette quête entêtante et vitale, qui porte son ombre pour rafraîchir les longues dunes d’un désert qu’il devient trop lassant d’arpenter, s’ouvrira peut-être enfin  ou sur le gouffre ou sur la clairière. Sera-ce la barbarie la plus sinistre, la plus primitive des violences déchaînée par l’homme-taureau ? Sera-ce la pureté libératrice du cœur de lumière, triomphant à tout jamais par ses radiations magiques de la peur, la douleur et l’ignorance ?

Le soir tombe. Alors que la fraîcheur s’installe dans la douce lumière corail, et que les invités, épars, contemplent à moitié ivres les rosiers sages, rouges et embaumants, la jeune fille vide sa coupe et se redresse péniblement de sa couche d’herbes. Il lui semble soudain que sous son corsage, sa poitrine meurtrie commence à palpiter, impatiente. Son regard flotte sur une assemblée assoupie, avachie, indolente, et le plaisir insolent qui se lit sur les expressions fardées lui foudroie les entrailles, elle voudrait se lever. À vrai dire elle n’entend plus très bien les rires déversés en longues cascades étouffées dans la mousse des roches. Un vrombissement léger lui brouille les signaux de la liesse molle. Les ifs balancent, frémissent. La grille du jardin du palais grince doucement, ses feuilles d’or projetant des rais de lumière qui viennent frapper l’eau de la fontaine. Tout est superbe, et si plaisant. Mais à nouveau, malgré ce répit éminemment agréable, l’urgence réclame son dû. Le sang tambourine dans ses poignets, le rouge lui monte au front, elle doit marcher. Ses yeux se couvrent, et plissent pour scruter pour loin. Elle remonte sur ses bottes fines les lourdes étoffes colorées de son jupon. Alors, après ces trois jours de fête ininterrompue, elle s’avance à l’entrée du grand labyrinthe, respire, et envisage enfin d’y pénétrer. Pourtant la perspective l’inquiète. Aucune autre issue, bientôt, que le ciel. Mais elle voudrait savoir.

Les pas qu’elle avance, assurés, la dressent avec aplomb en réponse immédiate à ces imposantes barrières végétales. Elle défie, fière bien qu’un peu éméchée, les œillères topiaires qu’elle daigne se laisser poser. Pour tous ceux qui ne sont jamais partis, se dit-elle. Pour tous ceux qui raillent les risques, incapables d’accepter de perdre. Elle croise la Bouche de la Vérité qui profère dans son marbre « Ogni pensier vola ». Toute pensée s’envole. Toi qui entres ici, dans le but de comprendre, dis-moi si tout ceci ne fut bâti que pour nous tromper ou bien pour l’amour de l’art… Festina, festina lentegiardino pensile, giardino pensoso… contemple et interroge les merveilles.

Il serait plaisant de faire une rencontre. On se sent si seul entre ces deux murailles de buis et de laurier entremêlés comme en une tapisserie de haute lisse. La galerie, le goulet devrai-je dire,  s’incurve encore. Je lève les yeux et vois le ciel d’un bleu intense. J’entends aussi les cigales. Une échappée serait possible, par le haut. Oui, si j’avais des ailes. [...] L’agacement survient. Privée de but. Livrée à l’aléatoire. Obligée d’avancer par le simple espoir de sortir et par une nécessité interne, mystérieuse, je me livre à un étrange pèlerinage : un de ces parcours inutiles, tout à fait gratuits et pourtant libérateurs, dont le sens n’existe que dans et par sa réalisation physique.[…] Un parcours éprouvant, certes, en ce qu’il nous boute hors de nos habitudes, en ce qu’il nous livre à l’inconnu sans réconfort ni perspective et met en question notre courage, donc nos peurs intimes, viscérales, nos paniques. Ainsi en est-il de cette belle et mystérieuse fantaisie architecturale qu’est le labyrinthe de jardin. (p 19)

Au troisième tournant, elle ne sait plus exactement dans quel sens souffle le vent. Une statue la contemple. Le silence s’est très vite installé. Elle pense aux pèlerins sacrifiés par milliers alors qu’ils cherchaient la grande Jérusalem. Que leur mort certaine semblait risible aux prudents, alors qu’ils se contentaient, eux, de réciter leurs psaumes désincarnés en effleurant de leur index le tracé sinueux inscrit sur une pierre, au centre de la cathédrale : comme tous ces labyrinthes réduits devaient leur sembler un jeu d’enfant, de toute leur hauteur de créateurs d’un jour,  trouvant la rédemption de la pulpe du doigt, échappant au périple vers la ville sainte et ses chemins impraticables.

Un jeu d’enfants ? Pourtant longtemps l’entrée des lieux leur fut interdite, les secrets adultes ne résistant pas aux cornées implacables de la vérité infantile. Allait-elle découvrir, comme Rétif de la Bretonne en son temps dans les anfractuosités parisiennes  du buis du Jardin des Plantes, l’hideux commerce de couples masqués et insatiables ? Les yeux écarquillés, les sens en alerte, elle se contente pour l’heure de suivre sans aucune anticipation les longues formations de feuillage inextricables qui lui empêchent la progression rapide et facile vers l’issue. Elle ralentit son pas. Cette perte nécessaire de repères, qu’elle espère provisoire, lui rappelle la gravité soudaine qu’appelle en elle l’onde profonde lorsque son étendue se présente devant elle. Je peux comprendre, pense-t-elle, la mélancolie qui s’empare de chaque marin. La terreur mêlée à ce grand miroir ondulant où tout se reflète, ciel et embarcation dérisoire ne nous protégeant de rien. Les branchages chlorophylles assènent leur verdict maudit, je suis entourée de ce vert banni de la scène, portant malheur à l’artiste, et je suis plus petite que ces ronces qui pourraient recouvrir si vite ma sépulture. Il n’y a plus personne ici pour moi. Déjà la rumeur  des délices onctueux qui s’étalaient sur l’herbe s’évanouit dans cette éternité confortée par la distance immense que je parcours en revenant sans cesse sur mes pas. Elle se sent danseuse dans les ancestraux rites votifs, soudain. Le feu surgit derrière ses yeux, le sang suinte sur les parois, et la procession des hommes transis, circonvolution serpentant en grandes boucles l’entoure et l’emporte. Elle, virevoltant telle une toupie aléatoire, trouve cet équilibre parfait dans la force centrifuge, et sur elle-même parcourt les mille lieues du pèlerinage. Elle se dénoue, implore le centre, voudrait qu’il soit intact et originel, fulgurant et inouï. Son pas de danse souple l’a conduite à l’égarement le plus parfait. Par hasard, elle ressent les violentes secousses d’un état de l’enfance, apeuré et curieux, au rire épileptique et à l’imagination palpitante. Et toujours, autour, jusqu’à la nausée, rien qui ne permette à l’œil de fuir. Saisie, brutalement paniquée elle se met à courir. Le cauchemar végétal jonché d’avertissements ne l’amuse plus du tout. Il est temps de sortir, gare à l’épuisement. Au sublime romantique de l’affrontement doit succéder le triomphe puis la convalescence. L’errance sans fin est la malédiction de celui qui aura échoué. Le mirage doit disparaître. La jeune fille palpe avec effroi la densité des feuilles. Elle doit  pérégriner jusqu’au centre, jusqu’au reste. Elle ne ressortira probablement plus. Revenir, se dit-elle, il faut revenir. Je peux retrouver cette exquise confiance en mes propriétés fondamentales. Ne plus être un ennemi pour moi-même. Poliphile chercha non sans difficulté sa bien-aimée Polia au milieu des ruines d’un monde antique qui toujours, lui indiquaient le chemin.

Un autre motif de terreur pour le pèlerin du Songe est le bruit que font les arbres en s’entrechoquant : « un bruit étonnant et horrible » qui s’apparente à celui de l’enfer où l’on imagine grincements de dents et craquements d’os. Mais qui se promène seul dans la forêt connait bien ce bruit des arbres qui devisent entre eux sous l’effet du vent, ces frottements sinistres en lesquels se devinent parfois des gémissements de bêtes blessées, ou des ricanements diaboliques, présences autres qu’humaines dont les forêts sont le refuge. Nous ne sommes jamais seuls dans la forêt, une infinie diversité d’êtres y mène une existence obscure et difficile. (p 72)

Il faut que je puise dans mes veines le feu d’Annunzio, ma propre antiquité, cette préhistoire qui entérine mon instinct, me préserve, me reconduit. Je fus imprudente, consent-elle. Je me suis éloignée, en entrant, de la nécessité quotidienne désarmante pour ouvrir cette sphère poétique. Cette imagination fébrile, cette certitude perdue, cette inquiète progression nous laisse jusqu’au dernier virage incapable de voir scellé notre sort. Car tout peut se produire devant nous : la bête sanguinaire réclamant son lot de chair vierge, la statue séculaire prodiguant sa sagesse. Ou le miroir végétal d’un simple rien, dans lequel il faudra alors se percevoir pour ce que nous seuls savons de nous-mêmes. Essoufflée, lasse et grave, elle se remémore les multiples coups de reins qu’elle ne cessait de donner, là-bas, pour se délivrer des emprises. Tout ce temps, elle aspirait à errer sur ces terres nouvelles, à la recherche d’une bête à combattre. Et sa quête stérile la ramenait à la sortie, enfin, et déjà elle apercevait comme après trente longues années loin de sa patrie, les visages des semblables restés sur l’autre rive. Elle va sortir, ça y est, c’est certain, elle le sait, s’en amuse et pourtant. Derrière elle, les parois se referment, protégeant son secret. Elle n’ira plus, solaire, irradier les soirées de stupre sans élan. Elle caressera ce soir les corps de ses comparses, froids et mornes, mais elle saura ce qu’il en coûte de s’éloigner des méandres, de briser les cercles vicieux. Ils ne la reconnaîtront pas lorsqu’elle surgira des tentures, nue et transfigurée par son expérience.

Il y a toujours ceux qui ricanent, vains, sans savoir, et ceux qui sourient, forts d’une initiation rare.

Épouvanté par le bonheur édénique, immobile et trop simple, l’homme introduit des constructions gênantes dans les apesanteurs d’un paradis à la clarté insolente. Il aspire de toutes ses forces à endurer, combattre l’ombre qui dissimule ses forfaits, inquiet mais soulagé dans un même temps de ne jamais totalement parvenir à retrouver le Nord ni la trace de ses pas alors que sur lui, la nuit, à nouveau tombe.

Édith de la Héronnière, Le labyrinthe de jardin ou l’art de l’égarement, Klincksieck, 2009.




Compléments alimentaires, tirés de l’alléchante bibliographie de l’ouvrage :

Gabriele D’Annunzio, Le feu, Ed. des Syrtes, 2000.
Francesco Colonna, Le songe de Poliphile, Imprimerie nationale, 2004.
Marcel Brion, Les labyrinthes du temps, José Corti, 1994.
Georges Bataille, La part maudite, Minuit, 1967.

Publié dans : Les inattendus
Voir les 0 commentaires
Lundi 29 novembre 2010 1 29 /11 /Nov /2010 19:45

 

Voici le premier volet, signé Vincent Morch, d'un article auquel je réponds en en proposant une variation, en deuxième partie, et en suivant.


 

Rappel: Conversation autour de la publication des Essais de Philippe Muray.

 


 

gamins-nus.1274374402.jpg

 

 

Contrairement à ce qu’affirme Luc Ferry dans son dernier volume catéchétique, le sentiment dominant de notre modernité ne me semble pas être l’amour. Dans les productions culturelles de masse et dans les discours relayés par les médias je n’en vois guère traces, mais bien plutôt l’étalage d’un sentimentalisme puéril et d’un idéalisme morbide, qui loin de permettre la construction de personnalités indépendantes et équilibrées favorise une détestation généralisée de la condition humaine.

À entretenir les modalités adolescentes de comportement – impulsives, fusionnelles, sans nuances – nécessaires à son bon fonctionnement, à flatter cet idéalisme spontané par le ressassement de rêveries enfantines, la société de consommation de masse ne génère que de la frustration. Cette perfection-là nous écrase au lieu de nous libérer. Elle fait de nous ses esclaves aigris et inquiets, en quête de l’assurance – que l’on peut s’acheter à crédit – de ne pas être trop éloignés d’un « idéal » insaisissable – parce que voulu comme tel.

Cet idéalisme naïf, que l’effacement progressif de toute transcendance aurait dû affaiblir, prolifère au contraire dans les discours des institutions que l’on pensait les moins vulnérables aux effets de la moraline. Bonne gouvernance, transparence, contrôle démocratique sont les aspects lumineux d’un profond désir de pureté qui prend, ici ou là, un visage beaucoup moins éthéré : anathèmes, exécutions morales sommaires, volonté de « faire place nette », voire de « virer les pourris » (« Qu’ils s’en aillent tous ! », s’exclame le sordide  Mélenchon). Ce qui différencie chaque camp n’est pas la structure de ce discours mais les boucs émissaires qu’il désigne : les étrangers, les riches, les pollueurs, les vieux, les journalistes, les soixante-huitards, les réacs, les politiques, etc. C’est à peine si l’on se retient de rêver tout haut de leur éradication…

Le « progrès », technique ou social, nous juge d’en haut. Nous ne trouvons jamais grâce à ses yeux. Son regard acéré nous découpe au scalpel. Devant ce qui n’est pas et nous toise de son néant rutilant, tous nos membres se mettent à trembler. Il nous terrifie. Nous savons que c’est de son vide que nous tenons notre peu d’existence. Nous savons que c’est de sa vacuité que nous tenons le sens anémique de nos actes, et le jugement que nous porterons sur notre vie misérable : « Ai-je bien couru après lui ? »

Terrifiés de nous laisser trop rapidement distanciés, nous répugnons à regarder en arrière. Et nous contemplerions quoi ? L’histoire est si laide. Tant de choses abominables ont été commises par nos ancêtres. Nations, religions, idéologies : exploitations des hommes et de la nature. Nous courrons aussi pour échapper à notre hérédité d’humains criminels. Nous sentons que du sang sèche encore sur nos mains. Nous voulons les purifier dans les eaux lustrales du futur. Nous ne ferons plus, nous, couler de ce sang impur dans nos sillons. Enfin, plus pour de mauvaises raisons.

Être pur ! Être pur ! En avant ! En avant !

Le progrès est devenu un instrument d’aliénation et de terreur. La question n’est pas de savoir s’il existe ou pas. Il est devenu, dans les faits, l’aiguillon rhétorique qui fait se presser d’innombrables esclaves sous un joug nouveau. Oui, avancez, pourvu que ce soit vers nous ! Accourez ! Nous avons tout ce dont vous rêvez, tout ce dont vous avez besoin ! Nous avons les moyens de vous faire exister, absolument, sans reste ! Fini, les parts d’ombre ! Tout en pleine lumière ! Finis, la frustration, la fatigue, l’échec, la mélancolie ! L’existence sous amphét’, tout le temps, tous les jours ! Et ceux qui ne veulent pas de cette vie plénière, ils se condamnent eux-mêmes à demeurer dans les ténèbres extérieures ! Là où sont les pleurs et les grincements de dents…

Que l’on me comprenne bien. Je ne dis pas qu’il ne faut pas chercher à s’améliorer ni à contribuer à l’amélioration du sort de ses semblables. Je ne dis pas qu’il ne faut pas combattre le mal. Je dis que ce combat n’aura pas de fin. Ou du moins, que si cette fin existe, qu’il n’est probablement pas du ressort des humains de l’écrire – à moins d’imaginer leur autodestruction ou leur complète déshumanisation. Tant qu’il y aura des hommes, il y aura du mal. La perspective – légitime – de sa limitation ne doit pas déboucher sur le désir de son éradication – car ce désir ne peut entraîner que la destruction même de l’homme. Le désir de pureté, lorsqu’il est débridé, engendre la pulsion suicidaire. Une société parfaite ne saurait être qu’une société de cyborgs.

Quel est le chemin qui nous libérera vraiment ? Quel est le chemin qui nous permettra de nous aimer tels que nous sommes, aujourd’hui, sans recourir à des dialectiques spécieuses ou à des artifices pitoyables ? Quel est le chemin qui nous apprendra à nous regarder en face sans que nous en vacillions sur les jambes ?

Nous avons encore tout à découvrir de l’amour.


Publié dans : Le goût des autres: invités dans ma sphère...
Voir les 0 commentaires

Quo vadis ?

  • : Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
  • Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
  • : "Un livre qu'on soutient est un livre qui tombe" disait Rivarol. En le ramassant on se blesse. Il convient alors ensuite de "porter élégamment la cuirasse".

Pense bête

Fils d'hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur lourd, aimerez-vous des riens, rechercherez-vous le mensonge ? » (Psaumes 4,3)

Vitriol


I am the true green and golden Lion without cares
In me all the secrets of the Philosophers are hidden

"Ne l'oubliez jamais, pendant que vous mesurerez vos abîmes..."

 

Images Aléatoires

  • Weininger Otto - Sexe et caractère
  • Black-Swan-natalie-portman-14266150-2560-2110
  • shockcorridor.jpg
  • PDVD 006

Fragmenti Beati

Syndication

  • Flux RSS des articles
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés