« Vous reconnaîtrez un con à ce qu’il se targue d’être approuvé par le plus grand nombre. Exemples : les hommes politiques, les auteurs à succès, les vendeurs enrichis. Vous reconnaîtrez tout aussi sûrement un con à ce qu’il gémit sur son insuccès. Voire à ce qu’il s’en drape, la main sur le cœur, dans la pose de l’Incompris. » p15.
« Le silence pourrait être l’antidote de la connerie, s’il n’était habité. Or le silence des cons est bruissant comme une ligne électrique en surchauffe. Les cons pensent beaucoup. Ils pensent trop. Ils pensent inutilement et à côté. On n’a jamais autant produit et consommé de pensée qu’au vingtième siècle. Il y a des fortunes à faire sur le marché de la pensée pour tous. » p17.
« La connerie, elle, est une jouvence. Pourquoi les cons durent-ils plus longtemps ? Les jeunes cons en particulier, ou bien est-ce un effet d’optique ? Parce qu’ils n’ont pas trente ans, ils se croient éternels. Notre société les flatte. Elle veut du sang neuf, cette vieille pute recousue de partout qui se maintient en buvant frais. Le jeunisme, drôle de néologisme. On n’est pas plus gâteux qu’un jeune s’exprimant à la première personne du pluriel. « Nous les jeunes », pouah ! J’en dis autant de tout sentiment d’appartenance collective par lequel l’individu s’identifie abusivement à un groupe, « nous, les cadres », « nous, les numismates », « nous, les écrivains bretons ». Cette loi des séries artificiellement homogènes marque l’époque. Une époque furieusement, comment dit-on ? participative, ou quelque chose dans ce goût. » p63.
« J’ai parlé des cons tourmentés ; je parlerai des cons bruts de décoffrage, sans fissure apparente ou cachée, ces sortes de blocs humains de connerie qui vous font regretter d’appartenir à l’espère humaine. La rigidification du con par l’intérieur fournit des spécimens dangereux, non tant parce qu’ils sont cons que parce qu’ils vivent dans la certitude de ne pas l’être. » p68.
Quelqu’un me disait il y a peu en parlant de Lucien Jerphagnon, historien : « Voilà un homme qui a écrit une thèse qui résume parfaitement son auteur : De la banalité. »
Il y a des sujets qui tendent effectivement d’énormes perches, mais bienheureux l’ouvrage qui donne au lecteur l’envie de se débattre, au risque de se noyer.
Son auteur, au CV éclectique et peu précis (philosophe, éditeur puis journaliste à 60 millions de consommateurs – la facilité voudrait me faire relever la première particule de ce dernier mot, mais point trop n’en faut, comme disent les bonnes gens) a publié essentiellement chez Corti, ce qui fut, snobisme oblige, et comme la corporation le dit, ma prescription première.
Qu’est-ce que la connerie ? Pourquoi, dans l’effervescence amère de nos multiples remèdes philosophico-socio-polygraphomaniaques de ce siècle déjà finissant après avoir déjà fini, ne s’est-il pas trouvé de candidat sérieux pour s’y être attelé consciencieusement (je ne compte pas Desproges, injustement rangé dans les bateleurs) ?
Voilà donc une découverte bien réjouissante, dans la catégorie « Je l’ai toujours pensé mais ils le formulent vraiment mieux que moi ». Écrit avec panache et moins de cabotinage que quelques grincements de dents au feuilletage le laissaient prévoir, ce pamphlet anti-cons est hilarant, mais ne s’arrête pas là. Il trouve surtout le ton juste, loin d’une véhémence aigrie qui se retournerait trop facilement contre son maître, d’une démagogie tentante de ne vouloir brutaliser personne, d’une provocation ardissonnienne, non plus que d’un militantisme niais pour l’intelligence des masses ou le « vivre bien ensemble ». Non, Georges Picard, goguenard mais sûr de lui, se contente de vagabonder à doigts hauts dans un recensement qu’il renonce à rendre exhaustif : la foule, le rire-spectacle, le demi-con, le soixante-huitard tyran, l’artiste contemporain, l’anti-tout… tout en tentant parfois une définition, enfin, de cette connerie, plus insaisissable, plus sournoise que jamais, jusqu’à hanter l’homme qui se tourmente de la voir surgir ou se cacher, beaucoup plus difficile à attraper sous sa plume, qu’il n’y paraissait au premier abord.
Au final, méditons (légèrement) ces deux jolies formules, en sachant que si nous sommes bien toujours le con de quelqu’un d’autre, on nous le rend au centuple :
« La connerie pourrait être définie comme une adhérence aveugle au monde. » p36.
« Possible définition du con : celui qui est incapable de se mettre à la place d’autrui. » p73.
Et comme on arrête rarement la connerie, au point de parfois préférer plier l’échine plutôt que de mener contre elle une lutte absurde, les éditions José Corti ont finalement cédé aux injures de lecteurs furieux de devoir continuer à couper leurs livres, et ont lancé la collection « Les Massicotés », qui ont au moins l’avantage d’être peu onéreux, mais dont la qualité est incomparable avec celle de ses grands frères de la même édition. Pour autant, afin d’oublier un aller-retour Paris-banlieue, ils font très bien l’affaire.

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