Sortie de métro, Beigbeder le Grand nous toise, pourtant imberbe, sur une 4x3 audacieuse des Galeries Lafayette.
Il est l’Homme, nous dit-on, et pour le prouver, il lit du Baudrillard.
Quelqu’un pourrait-il rallumer les Lumières ?
Un petit aparté défouloir, tiré de l’excellent La littérature sans estomac de Pierre Jourde,
nécessaire et régénérant si vous vous sentez schizophrènes au rayon actualité littéraire :
« Beigbeder invente un style qui nous montre les choses sous un jour totalement nouveau. Il sait tour à
tour nous faire rire et pleurer. L’écriture est alerte, vachement jeune. A la suite de Queneau et de Céline, Beigbeder intègre la langue parlée dans la prose écrite, en fait un puissant
instrument poétique. Des phrases comme celles-ci permettent de se rendre compte à quel point la langue orale peut être, elle aussi, le matériau d’une création authentique :
« Bon sang, ce que c’est compliqué, si on ne fait
pas gaffe, on peut se faire avoir en moins de deux. »
L’humour juvénile de l’auteur bouscule les représentation figées. Certaines de ses formules passeront à la postérité,
telles que :
« Je dépense donc je suis. »
« Les Hauts de Hurlements »
« Grosse merdo »
« Homme libre, toujours tu chériras
l’amer. »
« C’est trop éthéré – Oui mais c’est très
hétéro. »
« Elle attend un enfant – ça alors ! C’est
drôle, moi j’attends un canapé. »
« Leur ventre pend au-dessus de leur bermuda qui
se tient à carreaux. » […]
Concettiste éblouissant, Frédéric Beigbeder est un peu le Paganini du comment vas-tu yau de poêle, le Glenn Gould du c’est
ici que j’habite de cheval. Car il ne faut pas se laisser prendre à ses airs canailles, voire à la basse vulgarité dont il se donne parfois le genre, comme les gosses de bourgeois qui veulent
embêter papa et maman. Une vraie pensée se dissimule sous ces apparences. Le début de 99 F donne le ton :
« Tout est provisoire : l’amour, l’art, la
planète Terre, vous, moi. La mort est tellement inéluctable qu’elle prend tout le monde par surprise. Comment savoir si cette journée n’est pas la dernière ? On croit qu’on a le temps. Et
puis, tout d’un coup, ça y est, on se noie, fin du temps réglementaire. La mort est le seul rendez-vous qui ne soit pas noté dans votre organizer. » […]
Par ailleurs notre auteur ne perd pas de vue qu’un bon roman devrait toujours apprendre quelque chose à son lecteur, mais
pas de manière didactique et ennuyeuse. Il faut de l’habileté, de l’élégance pour glisser discrètement dans le texte l’information nécessaire. […] Si Shakespeare avait été Beigbeder (il en avait
la trempe), il aurait pu écrire, par exemple : « Tu n’es pas sans savoir, cher Roméo, que nous vivons à Vérone. – Certes, Juliette adorée, mais n’oublie pas qu’il s’agit d’une
riche cité d’Italie du Nord arrosée par l’Adige, lequel se jette dans l’Adriatique. »
Dans 99F cela donne :
« Colgate offre des cassettes vidéo aux
enseignants pour expliquer aux gosses qu’il faut se laver les dents avec leurs dentifrices. – Oui, j’en ai entendu parler. L’Oréal fait la même chose avec le shampooing « Petit Dop ».
Tant qu’il n’y aura rien d’autre, la pub prendra toute la place. Elle est devenue le seul idéal. – C’est terrible. » etc…[…]
Récit engagé, 99F est aussi un roman de gauche. Ici, il faut saluer le risque pris par Frédéric Beigbeder, son
courage de militant. Il ne se contente pas de dénoncer la capitalisme et le monde frelaté par la publicité. Une analyse politique d’une autre envergure soutient tout le complexe échafaudage
théorique de cette œuvre : les nazis étaient méchants. Certains précurseurs de Beigbeder avaient, certes, abouti à des conclusions similaires, mais il n’est pas mauvais de rappeler
les grandes vérités. D’ailleurs l’analyse beigbederienne va beaucoup plus loin, opérant des assimilations audacieuses, mais convaincantes. Publicité = Goebbels, Annonceurs = Hitler, Société de
consommation = IIIe Reich. Les vilains sont partout. Heureusement il y a quelques résistants comme Beigbeder. Chantre de l’antiracisme, il manifeste tout son respect des « Blacks »
(toujours dire « Black », attention, « Noir » c’est raciste), des « Beurs », des femmes, des homosexuels. On le voit, cette œuvre sincère et dure nous change des
fadeurs du politiquement correct. […]
L’esthétique de Beigbeder, sa morale (lesquelles ne diffèrent pas : tout choix esthétique est un choix
moral) est une esthétique de jeux télévisés. Tout son travail stylistique consiste à donner des signes d’intelligence, qui paraissent en permanence dénier sa bêtise. Mais ils ne font que
l’affirmer et lui donner un alibi. Aussi son œuvre peut-elle être considérée comme l’épopée moderne du narcissisme de la bassesse. En manifestant son mépris de ses personnages, de son public, des
êtres en général, l’animateur Beigbeder se vautre voluptueusement dans l’adoration méprisante de sa propre personne. Telle est la forme de son génie, tel est son titre à notre admiration.
[…] »
Vos points de vue