Vendredi 13 février 2009



« Vous reconnaîtrez un con à ce qu’il se targue d’être approuvé par le plus grand nombre. Exemples : les hommes politiques, les auteurs à succès, les vendeurs enrichis. Vous reconnaîtrez tout aussi sûrement un con à ce qu’il gémit sur son insuccès. Voire à ce qu’il s’en drape, la main sur le cœur, dans la pose de l’Incompris. » p15.


« Le silence pourrait être l’antidote de la connerie, s’il n’était habité. Or le silence des cons est bruissant comme une ligne électrique en surchauffe. Les cons pensent beaucoup. Ils pensent trop. Ils pensent inutilement et à côté. On n’a jamais autant produit et consommé de pensée qu’au vingtième siècle. Il y a des fortunes à faire sur le marché de la pensée pour tous. » p17.


« La connerie, elle, est une jouvence. Pourquoi les cons durent-ils plus longtemps ? Les jeunes cons en particulier, ou bien est-ce un effet d’optique ? Parce qu’ils n’ont pas trente ans, ils se croient éternels. Notre société les flatte. Elle veut du sang neuf, cette vieille pute recousue de partout qui se maintient en buvant frais. Le jeunisme, drôle de néologisme. On n’est pas plus gâteux qu’un jeune s’exprimant à la première personne du pluriel. « Nous les jeunes », pouah ! J’en dis autant de tout sentiment d’appartenance collective par lequel l’individu s’identifie abusivement à un groupe, « nous, les cadres », « nous, les numismates », « nous, les écrivains bretons ». Cette loi des séries artificiellement homogènes marque l’époque. Une époque furieusement, comment dit-on ? participative, ou quelque chose dans ce goût. » p63.


« J’ai parlé des cons tourmentés ; je parlerai des cons bruts de décoffrage, sans fissure apparente ou cachée, ces sortes de blocs humains de connerie qui vous font regretter d’appartenir à l’espère humaine. La rigidification du con par l’intérieur fournit des spécimens dangereux, non tant parce qu’ils sont cons que parce qu’ils vivent dans la certitude de ne pas l’être. » p68.



Quelqu’un me disait il y a peu en parlant de Lucien Jerphagnon, historien : « Voilà un homme qui a écrit une thèse qui résume parfaitement son auteur : De la banalité. »

Il y a des sujets qui tendent effectivement d’énormes perches, mais bienheureux l’ouvrage qui donne au lecteur l’envie de se débattre, au risque de se noyer.

Son auteur, au CV éclectique et peu précis (philosophe, éditeur puis journaliste à 60 millions de consommateurs – la facilité voudrait me faire relever la première particule de ce dernier mot, mais point trop n’en faut, comme disent les bonnes gens) a publié essentiellement chez Corti, ce qui fut, snobisme oblige, et comme la corporation le dit, ma prescription première.

Qu’est-ce que la connerie ? Pourquoi, dans l’effervescence amère de nos multiples remèdes philosophico-socio-polygraphomaniaques de ce siècle déjà finissant après avoir déjà fini, ne s’est-il pas trouvé de candidat sérieux pour s’y être attelé consciencieusement (je ne compte pas Desproges, injustement rangé dans les bateleurs) ?

Voilà donc une découverte bien réjouissante, dans la catégorie « Je l’ai toujours pensé mais ils le formulent vraiment mieux que moi ». Écrit avec panache et moins de cabotinage que quelques grincements de dents au feuilletage le laissaient prévoir, ce pamphlet anti-cons est hilarant, mais ne s’arrête pas là. Il trouve surtout le ton juste, loin d’une véhémence aigrie qui se retournerait trop facilement contre son maître, d’une démagogie tentante de ne vouloir brutaliser personne, d’une provocation ardissonnienne, non plus que d’un militantisme niais pour l’intelligence des masses ou le « vivre bien ensemble ». Non, Georges Picard, goguenard mais sûr de lui, se contente de vagabonder à doigts hauts dans un recensement qu’il renonce à rendre exhaustif : la foule, le rire-spectacle, le demi-con, le soixante-huitard tyran, l’artiste contemporain, l’anti-tout… tout en tentant parfois une définition, enfin, de cette connerie, plus insaisissable, plus sournoise que jamais, jusqu’à hanter l’homme qui se tourmente de la voir surgir ou se cacher, beaucoup plus difficile à attraper sous sa plume, qu’il n’y paraissait au premier abord.

Au final, méditons (légèrement) ces deux jolies formules, en sachant que si nous sommes bien toujours le con de quelqu’un d’autre, on nous le rend au centuple :


« La connerie pourrait être définie comme une adhérence aveugle au monde. » p36.

« Possible définition du con : celui qui est incapable de se mettre à la place d’autrui. » p73.


Et comme on arrête rarement la connerie, au point de parfois préférer plier l’échine plutôt que de mener contre elle une lutte absurde, les éditions José Corti ont finalement cédé aux injures de lecteurs furieux de devoir continuer à couper leurs livres, et ont lancé la collection « Les Massicotés », qui ont au moins l’avantage d’être peu onéreux, mais dont la qualité est incomparable avec celle de ses grands frères de la même édition. Pour autant, afin d’oublier un aller-retour Paris-banlieue, ils font très bien l’affaire.


Georges Picard, De la connerie, Editions José Corti (coll. Les massicotés), 1995, rééd. 2004, 8 €.
Publié dans : Les inattendus
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Lundi 9 février 2009



« Sont rassemblées ici, pour mémoire, quelques centaines d’anecdotes, parfois terribles, parfois cocasses, toujours singulières. Toutes concernent la mort de personnes célèbres, ou qui devraient l’être, à mon sens. […] Si la vie est l’ensemble des forces qui résistent à la mort, mourir ne relève-t-il pas du savoir-vivre le plus élémentaire ? » Stéphane Audeguy.

 

Ni essentiel, ni même nécessaire à aucune élévation de l’âme qui soit, ce petit opus agréable à regarder et à manier (dans la jolie collection Le cabinet des lettrés, de Gallimard) vous donnera parfois le sourire,  mais surtout la morbide indécence de vouloir tout commencer par la fin.

 

« Tennesse Williams : En ouvrant le 25 novembre 1983 un tube de médicaments avec les dents, il mourut étouffé par le bouchon. »

 

« Paul Valéry : D’après son entourage, Paul Valéry, une fois mort, se mit à ressembler beaucoup à Stéphane Mallarmé. »

 

« Elvis Presley : Il déclara que s’il existait pour cela un moyen, il reprendrait contact avec nous après sa mort. Depuis, plus rien. »

 

Stéphane Audeguy, In memoriam, Gallimard, 8 janvier 2009, 16,50€.

Publié dans : A la sortie des presses : Nouveautés, ou presque
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Samedi 7 février 2009



Où s’en est allée ta finesse ? Où, ton discernement ? Réveille-toi et sois attentif à ce que Chrysippe  lui-même privilégiait. Se contente-t-il  d’enseigner, de montrer les choses, de définir, d’expliquer ? Il ne s’en contente pas, mais l’enrichit  autant qu’il peut, il amplifie, prévient les attaques, répète, remet à plus tard, revient en arrière, interroge, décrit, divise, façonne des personnages, ajuste son discours à celui de l’autre. Ne vois-tu pas qu’il manie presque toutes les armes oratoires ? Il convient de combattre avec un glaive, mais que tu combattes avec un glaive rouillé ou éclatant, cela est important.

 

Lève-toi, redresse-toi et secoue ton édifice robuste pour faire tomber ces bourreaux qui te plient comme un sapin et t’abaissent comme un saule, et vois si quelque part tu as manqué à la dignité. Mais, compagnon de la philosophie, si tu amoindris ceux-ci tu les méprises ; lorsque tu les méprises, tu les ignores.

 

Fronton, De eloquentia, II, 14,17.

 


Philosophe stoïcien éminent du II e siècle, Fronton fut le maître, mentor, et grand ami de Marc Aurèle. Nous restent aujourd’hui ses nombreuses lettres adressées à l’empereur, publiées sous le titre de
Correspondance, Fronton, éditions Les Belles Lettres (coll. Fragments).

Publié dans : Stylet et tablette : Textes, hommes des sources
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Mardi 27 janvier 2009



Intéressante surprise au détour d’une soirée s’annonçant peu prometteuse, France 2 en fond sonore permettant de meubler les préparatifs d’un dîner dissolu : l’Abolition, avec le brillant Charles Berling, m’aura retenue jusqu’au bout. Son réalisateur, Verhaegue, n’est d’ailleurs pas un débutant, à en juger sa précédente et notable Controverse de Valladolid.

La télévision s’étoffe, et se distingue en ces périodes de disette littéraire et de désespérance musicale (comme dirait ma mère au sujet des chansons actuelles : « voix mourantes, instruments sommaires, textes inexistants »).

Après la mémorable Apocalypse, contée en douze épisodes sur Arte avant les fêtes, voici un morceau fignolé et sincère, qui nous rappelle, pour ceux qui dormaient au fond, qu’hier encore, aux portes même de notre mémoire collective si prompte à bondir sur la Chine incendiaire ou les Russes sanguinaires, qu’hier donc, dans l’arrière cour des prisons de Clairvaux et de Navarre, nous exécutions les coupables, nous les prenions « vivants, pour les couper, vivants, en deux » - s’étrangle encore, écumant de panache, un Badinter plus cinglant encore sous les traits du prodige français, s’il en reste, Berling. « On ne tue pas un homme qui n’a pas tué », répète inlassablement l’avocat stupéfié. « Si tu crois profondément qu’un homme peut être un salaud, un perdu, un lâche, mais jamais un coupable, alors tu peux être avocat », sermonne le colosse Depardieu en clair-obscur, d’outre-tombe. Et de conclure « Et si tu décides de défendre l’homme que d’autres hommes ont désigné coupable, alors c’est prodigieux ».

Mais le couperet tombe, la foule aboie, et la première partie de ce téléfilm s’achève sur un Badinter hébété, gris et défait.
Circonspecte, j’éteins le poste encore un peu sonnée de m’être fait surprendre comme une débutante de l’image et de la viscère que je ne suis pas, mais reconnaissante au service public d’utiliser parfois mon argent comme il se doit.

Mardi prochain, soyez-en sûrs, je serai là.

 

L’Abolition, téléfilm de Jean-Daniel Verhaeghe avec Charles Berling et Gérard Depardieu, mardis 27 janvier et 3 février à 20h35 sur France 2.
Publié dans : Cinéma cinéma
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Dimanche 25 janvier 2009

« La Réforme puis la Contre-Réforme ont passé par là ; elles ont tour à tour cassé l’unité de l’Eglise puis redéfini, chacune de son côté, les articles de la foi. Les certitudes ont été ébranlées, si bien que l’inquiétude religieuse, la passion militante, l’exaltation spirituelle ont fait leur chemin. De la Renaissance française, on retient d’ordinaire le visage gai et profane : les châteaux de la Loire et les fastes de la cour, le renouveau de l’Antiquité païenne et le grand jeu esthétique de la Pléiade. Mais cette image radieuse trahit la réalité. Le XVIe siècle fut rouge et noir, hanté par les théologiens, maculé du sang des martyrs. »

 

Terence Cave et Michel Jeanneret, La Muse sacrée, anthologie de la poésie spirituelle française (1570-1630), José Corti, 2007.

 



Extraits :

 


Dans l’antre creux du bas manoir horrible

Les Dires vont rageant, courant, errant.

Chascune rible, et terrible se prend

A l’ame humaine, et contre elle s’horrible.

 

La Criminelle en sa peine indicible

Brusle en la glace et gele au feu plus grand,

S’abreuve au Styx par l’Herebe courant,

Où le Cerbere est sa garde terrible.

 

Elle meurt vive en croix, au froid, au feu,

Et aux tourments qui ont lieu au bas lieu

Pour les erreurs qui sont commis au monde.

 

Tel est l’estat de l’homme Naturel,

Qui mortel vit pour mourir immortel,

Mourant damnable, ayant vescu immonde.

 

André Mage de Fiefmelin.

 

*

 

J’estois en l’innocence une colombe blanche,

Qui sans craindre l’oiseau vole de branche en branche,

Et bat doucement l’aisle au rivage des eaux,

Maintenant je ressemble à un serpent qui rampe,

Je suis comme un crapaut qui en la fange trampe

Et pense les bourbiers estre de clairs ruisseaux.

 

D’Huxatime.

 

*

 

Dans quel destroit, hélas, vivons-nous miserables !

Tousjours devant noz yeux, quoy qu’invisiblement

Le diable gire et vire, et insensiblement

Fait vainqueur, nous rend morts, aussi tost que coupables :

 

Le monde d’autre part suivi de ses semblables

Nous happe, trappe, attrape, égorge horriblement,

Mais pire que les deux et plus cruellement

La chair nous va bruslant par ses feus implacables :

 

Contre tels ennemis si proches, si puissants,

Pourrai-je avoir en moy remedes suffisants ?

O Dieu contre les trois arme moy de ta grace !

Contre l’un, donne moy des yeux tousjours ouverts,

Contre l’autre, des piedz qui volent sur les airs,

Contre tous, un esprit qui de ma chair se passe !

 

Antoine Favre.


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