Mercredi 19 juillet 2006 3 19 /07 /Juil /2006 20:38

 

 

 

 

Tsotsi c’est voyou. Tsotsi ce n’est pas un nom, ce n’est même pas un homme. Pas encore.

Lui manque la « décence », ce terme que lui assène en pleine figure un de ses potes, instituteur raté, qu’il tabassera pour l’affront.

4 et 5 ne font pas  11, il le sait déjà, à la différence de ses autres comparses, qui perdent au dés en se saoulant dans la chaleur restreinte du bidonville aux abords de Johanessburg, Afrique du Sud, même s"il n’a pas eu le choix d’une éducation lui inculquant quelque valeurs qu’il soupçonne déjà sans pour autant les discerner clairement.

Il lui faut vivre, c'est-à-dire s’affirmer, tuer dans le métro, voler des voitures…et enlever un bébé.: acte diabolique, non prémédité mais dicté par des entrailles qu’il a un peu oubliées ces temps-ci et qui vont douloureusement, insidieusement se rappeler à lui.

Sa mère malade, son chien battu, les larmes sous l’orage, les nuits dans « sa maison d’avant » autant de mauvais albums photos jamais développés qui tournent et se racornissent dans l’esprit tourmenté de cette âme qu’on pensait perdue à tout jamais dans une protection agressive et immodeste…Alors l’homme va enfin se décider, dans une absurdité qu’il va s’imposer, à s’occuper de cet enfant qu’il décide être sa propriété, il va se décider à récupérer au vol, avec les moyens qu’il aura, cette « décence » qui le différenciera des chiens boiteux et méchants de son entourage.

 

Il n’est point question de caution ici. Point de rédemption non plus. Une culpabilité toute humaine teintée de souffrances à cautériser, un ras le bol progressif de l’Enfer qui lui laisse trop de souffre dans la bouche, oui. Et une issue qu’on imaginerait dégoulinante de repenti ou de mort pour purifier chrétiennement ses péchés. Mais non, la fleur offerte sur cette décharge, se débattant pour se frayer un chemin dans une misère décourageante, c’est cette bougie allumée sous la pluie battante, lumière faible et vacillante aucunement acquise mais courageuse, c’est elle qui nous est offerte pour clôturer 1h34 d’émotion brute.

Il n’est pas question non plus de vanter une mise en scène ou des acteurs impeccables, nous ne sommes même plus au cinéma, mais dans un grand cirque ouvert où défilent en pirouettes impossibles les âmes incarnées par ces clowns tristes qui parlent d’eux, de leur vie, de ce qui aurait tout aussi bien pu être leur destin si un écran et un maître du jeu ne s’étaient pas interposés.

 

Au même titre que la décadence ne veut rien dire quand on n'a pas d’abord côtoyé les cimes, cette décence acquise a d’autant plus d’impact qu’elle vient de l’animal, par lui-même.

Tsotsi, est son nom.

 


Mon nom est Tsotsi, Drame sud-africain, britannique, sorti le 19 juillet 2006, réalisé par Gavin Hood, avec Presley Chweneyagae, Mothusi Magano.

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Dimanche 14 mai 2006 7 14 /05 /Mai /2006 15:04

 

 

Il va bien falloir s’y mettre, un jour, à cette vie réelle, car elle ne va pas nous faire la grâce de nous épargner.

Il va falloir retourner faire claquer les clés contre la porte en bois, sentir l’odeur d’une moquette murale sans âge, allumer un ordinateur lourd et passif, s’asseoir, et recommencer une fonction sociale qui ne nous définit plus.

Il va falloir retourner aux aliments déshydratés, à une soif saine, à pédaler sur un vélo sans roue qui ne mène nulle part, et transpirer sa tristesse d’habiter un corps massif quand l’âme voudrait s’envoler, papillonner, rebondir.

Il va falloir cesser de voir les amis de la nuit, dont la lumière nous éclabousse au visage, mais sur lesquels il faut sans cesse refermer la porte pour pouvoir dormir, nous qui tenons tant à ce sommeil réparateur d’une vie réduite.

Il va falloir rire moins fort, et marcher plus vite.

Il va falloir envisager sérieusement cet enfant, tant que notre inconscience juvénile peut encore nous servir d’excuse, et nous fournir l’énergie qu’il faut pour essayer d’y croire encore un peu.

Il va falloir cesser les battements de cœur incongrus et incompatibles, pour ne pas l’user et éviter les risques cliniques.

Il va falloir retrouver le vide d’un ventre affamé de merveilles, et fermer les yeux sur les diamants trop bruts.

Il va falloir retrouver les pôles les plus fréquentés  pour se fondre dans la masse et ne pas trop souffrir : manger raisonnablement, ne plus boire, arrêter d’aimer trop, dormir aux heures indiquées et espérer qu’au moins, au bout de cette pénitence forcée et gratuite, nous découvrirons la clé du mystère des pyramides.

 

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Vendredi 5 mai 2006 5 05 /05 /Mai /2006 13:19

 

Mon cœur entier et solidaire, vivant et dur, cessa son battement le temps d’un battement d’œil, le sang stagna en attendant les ordres, mes oreilles refusèrent d’entendre le moindre son supplémentaire, aucune cellule en moi ne supporta plus, dans cet intervalle, le contact de ses voisines. Je fus multiple et divisée… dispersée et fragmentée. Une seule faille dans mon épiderme aurait provoqué mon déversement total, l’éclat du flacon, l’évaporation dans l’air de la dernière ivresse. Essayer de me contenir prit alors tout son sens.
 
Depuis trois ans, je me suis infiltrée parfaitement dans les rouages de la grande machine urbaine. J’ai perfectionné mon indifférence, mon empressement, mon irritabilité. J’ai appris à gagner du temps, à cordialement détester la foule, à me croire seule à connaître les rues dérobées et les boutiques sans nom. J’ai intégré le camouflage, glissé contre les murs, fondu dans la masse, passé les saisons, essuyé la poussière. J’ai survécu à la maladie longue et cruelle de celui à qui il n’arrive rien de notable et dont je m’étais moi même inoculé le bacille.
Seulement voilà, il arrive qu’on guérisse contre son gré. Et mon jour, apparemment, était arrivé.
 
- Paul est mort. Il y a trois semaines. On n’a pas retrouvé nos coordonnées assez tôt pour l’enterrement. Viens quand tu veux. C’est une façon brutale de te l’apprendre mais il n’y en a pas de douces. J’ai tout essayé.
 
« Mais putain de merde c’est quand même incroyable que je ne me sois doutée de rien », fut tout ce qui me vint à l’esprit.
 
 
Le soleil, blanc, traversait la chape sombre des nuages de part en part, comme au travers d’un tamis. Des colonnes verticales frappaient la terre distinctement, comme autant de néons décrochés du plafond et pendant, lamentablement. D’où j’étais, c’était une vision oppressante, je voyais sur ces champs mouillés se déployer une araignée de lumière et juste sous son abdomen le village se cachait, épargné des rayons, dans une obscurité chaude, et rassurante. Dans ce village désert, étalonné de kaki, entre les pierres non disciplinées et la garrigue bruissante, je me dirigeais dans un état second vers une maison familière sans l’être.
Paul était mort, bon Dieu, qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ?
Après trois ans de silence, il était mort nom de dieu, et alors ? Comment cela avait-il pu rouvrir si brutalement les brèches pourtant si fortement colmatées par ces ciments à toute épreuve : la distance et le temps ?
Cette fois-ci, la fenêtre avait été trop haute. A l’écoute de la nouvelle, touchée par l’anxiété de ma mère craignant à juste titre de m’infliger ce coup de pelle, celui qui déplacerait pour toujours mes vertèbres, me laisserait pantelante et inerte, déformée par le choc sans vraiment pouvoir ni vivre ni mourir, j’étais restée calme, pour éviter les médicaments. Juste se taire, et encaisser. Juste plonger dans les pupilles déjà trop affectées, en face. Comprendre immédiatement que ce drame ne doit pas m’ appartenir, à moi, sortie du tableau avant qu’il ne s’écrase. Comprendre soudain qu’après tous ces ongles cassés, il était là, le juste drame, terrible et flamboyant. Qu’à force d’avoir crié au loup en voyant le chiot, il était venu me dévorer, ce loup. Je n’eus soudain plus que la force de juste sourire à l’infortune, monstrueusement rassurée d’avoir enfin un chagrin digne. Je récupérais mon désespoir en plein vol, le coup de batte propulsant ma balle en pleine chute encore plus loin, encore plus haut, encore plus fort dans la tourmente. Puis j’attendis dans une prostration étrange que quelque chose me semble évident, un mouvement, une action, une envie. J’attendis longtemps je crois, incapable de décrocher mes mains crispées l’une dans l’autre, fixant le crépi du mur quand le sommeil pourtant meilleur allié ne voulait plus de moi pour quelques heures. Je ne rêvais à rien, je ne pensais à rien. Je n’étais moi même plus vraiment définie, et comme dans l’impossibilité de me réincorporer.
Je n’avais tout simplement pas pensé à cela. Je ne m’étais tout simplement pas entraînée au deuil. L’improvisation fut totale, et complètement improductive. Informelle. Pas un cri ni une larme pour venir étayer la thèse. Je chantais des journées entières et riait beaucoup en compagnie pour essayer de liquéfier le béton armé qui se formait heure après heure contre ma poitrine, seul rempart qui m’évitait l’émiettement, j’avais perdu tous mes repères, et ne me sentais plus d’extrémités. Tout est question d’habitude. Il allait falloir prendre celle de ne pas comprendre pourquoi la légèreté m’avait expulsé si violemment de ses rangs. Oui, il allait apparemment falloir s’habituer. Cela aurait pu être pire. J’aurais pu me sentir coupable.
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Lundi 1 mai 2006 1 01 /05 /Mai /2006 17:33
 
J’ai recompté les poings levés, caressé l’espoir.
Dans les ténèbres calculées, en attendant ma nuit, j’ai cherché la sortie.
J’ai prié pour dormir, souri pour sourire.
Je n’ai rien trouvé des miracles promis entre deux impatientes lectures.
Concentrée sur mon ventre, j’ai entamé la soie, tissé deux rêves entre d’improbables doigts.
Je n’ai rien retenu des paroles en boucle.
J’ai perdu ton temps.
Je ne suis plus seule en attendant la nuit. J’ai les bruissements d’un dehors craintif, j’ai les odeurs d’une maison immobile, j’ai la rage tranquille de plusieurs cœurs.
J’ai le jour au fond de tes yeux noirs.
 
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Dimanche 30 avril 2006 7 30 /04 /Avr /2006 15:34



Un polar noir mangeur d’âmes, une bombe de vérités pures contre les façades de la vie lisse, du grand art venu d’Australie.

 

Un buisson d’épines parsemé de fleurs délicates, et sous ce lantana, un cadavre.

Premier plan. Première ambiance. Premier battement de cœur.

 

 Et puis un personnage s’impose, au fil de plusieurs dizaines de minutes, distillant son mystère, sa confusion, où veut-il nous mener, pourquoi abandonnons-nous ce corps pour s’intéresser à lui, soudainement ? Sur un rythme surprenant de salsa, cette danse de corps qui doivent fusionner sans peut-être se connaître, nous nous retrouvons confrontés au visage multiple de ce personnage peu commun : une petite bourgade d’apparence paisible en Australie.

Et puis quelque chose se passe, enfin, diront certains, à point nommé soutiendront d’autres. Une psychanalyste dont la fillette fut assassinée deux ans auparavant disparaît un soir. L’inspecteur de la bourgade chargé de l’enquête (cet homme-montagne massif et pénétrant incarné par Anthony LaPaglia, vu dans « Salton Sea » ou encore dans la formidable série « FBI Portés Disparus »), sa femme trompée mais digne, sa maîtresse esseulée, voisine d’une famille portoricaine unie, ainsi que le mari de la disparue, l’accablé Geoffrey Rush, vont se heurter aux scandales divers révélés les uns après les autres comme autant de voiles fragiles soulevés avec délicatesse et appréhension par des doigts de fées malignes. Et tel ce corps improbable abandonné dès le début du film, le choc de cette disparition qu’on imagine tragique s’évanouit peu à peu pour nous emmener à nouveau coller la ville au corps, la disséquer, la comprendre, panser ses blessures. Tel le coup de bistouri qui libère le pue d’un abcès trop gonflé, le réalisateur Ray Lawrence (« Bliss ») cisèle sa forteresse pendant 2h, nous protégeant en douceur du racoleur nauséabond d’une enquête morbide en nous perdant dans les dédales des esprits tellement humains de ceux qui y sont confrontés.

 

 Encore un « petit film »  qui sera passé à la trappe dans la torpeur placide d'un paresseux mois d’août, sans doute à cause d’un genre trop mêlé ou d’un titre impénétrable… À rectifier de toute urgence.

 

Lantana, de Ray Lawrence, Australie, drame policier, sorti le 24 juillet 2002, avec Anthony LaPaglia, Geoffrey Rush.


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