Ecrits vains : à moi

Vendredi 18 décembre 2009 5 18 /12 /Déc /2009 22:53
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Si tu regardes bien sous les lumières qui s’affolent contre les pierres, à travers la vitre teintée du bus, tu les vois tous sans le son, et tu comprends mieux en quoi tu leur ressembles, en dépit de tout.

Elle, elle a des absences immodestes. Elle se fait si rare qu’on la suspecte de n’être qu’éther.

Lui, il fond sous son regard, intègre la façade. Il a l’air si crevé, il en soupire les poings dans les poches. Elle rentre un peu son cou, en souriant toute seule. Il fait froid, elle s’en fout. C’en est frappant d’évidence : ils ont parfaitement le droit de vivre. Ensemble. Tu reconsidères derrière ta vitre, l’ensemble.

Non. Non, plus d’ensemble mensonger, il ne faut jamais les croire ensemble, pas cette fois. Elle se laissa glisser doucement sous l’eau dans l’espoir d’y laisser, bien au fond, cet égarement. Il n’y a que l’eau qui me recouvrira, sous l’eau je ne peux pas crier. Elle sourit, relâcha une grappe d’air et revint doucement faire surface.

 

Il sortit rapidement ses mains du bain, pestant en secouant ses manches trempées, embrumé et contrit. Elle l’avait voulu, il en demeurait sûr. Elle l’avait attiré dans la pièce, éteint la lumière, et fait couler l’eau. Il s’assit contre le mur, vidé. Pitié, se dit-il. Sa peau fuyait sous mes attentes, mais quand j’ai enfin pu la saisir, j’y ai laissé des marques qui ne partiront jamais. Je ne voyais qu’elle, et les cercles concentriques qu’elle formait d’une seule parole sur les convives. Je suis fait comme un rat.

L’eau était tiède, maintenant, une main aux ongles parfaits flottait fripée.

 

« Je ne veux pas les voir », prononça-t-il doucement, les yeux vitreux, se laissant glisser par terre contre la porte.

« Il y a eu ce moment, sous le tunnel, où j’ai vu lézarder sur le mur de tags tristes une rapide fracture, elle suivait folle la cadence du train, elle ne se laissait pas distancer. Le mur fissurait en suivant mon wagon. Il s’éventrait et les trombes surgissaient, les eaux, comprends-tu, se refermaient derrière lui ! C’est impossible pensai-je, et même grotesque. Et pourquoi pas les sauterelles ? Je nous voyais engloutis. »

Elle ne bougeait pas. Pas un de plus, se dit-elle. Il y en a eu trop déjà alors qu’elle n’en voulait qu’un seul. Les cadavres qui s’entassent sur ses souvenirs ne lui laissent déjà plus de répit. Il est le dernier, se dit-elle calmement, irréversiblement résolue.

 

« Non, non, bien sûr rien de tout cela n’est arrivé, reprit-il. Je suis descendu à la station habituelle avec la farouche volonté de ne plus rien leur passer.

- Coco, je ne suis pas morte, je t’écoute, répondit-elle du fond de sa torpeur, balançant doucement la tête vers lui, trempée, le tissu collé à la poitrine, le maquillage luisant et défait. Moi non plus je ne veux plus les voir. Remets tes mains sur moi. »

Il se traîna vers la baignoire et s’exécuta mollement, essayant d’appuyer sur sa chair furtive. Derrière la porte, des rires et des lumières filtraient. Contre la minuscule fenêtre au verre déformé, plaquée sous le plafond, la pluie se brisait en régulier ressac.

« Tu l’as cherché, tu es une belle connasse. Et j’ai encore trop bu. Je me sens plein et tendu, chaud, ralenti. » Elle rit doucement, les yeux fermés, jouant à reproduire avec les pans de sa jupe le mouvement ample et gracieux des algues sur un rocher. Il se pencha alors pour l’embrasser furtivement, préoccupé, et se redressa péniblement.

« Encore, allez, gémit-elle.

- Certainement pas. Et tu vas prendre froid. Sors de là.

- C’est Paris sous les eaux, lui répondit-elle goguenarde en attrapant sa main. Je pourrais rester ainsi toute la soirée, à attendre de me dissoudre sous tes doigts.

- Allez, sors. Ils vont finir par frapper. N’empêche, je suis sûr d’avoir vu ce mur fissurer. À cette heure si cela se trouve, la ligne entière s’est déjà effondrée dans une nappe phréatique.

- Mais non. Elle tangue mais ne sombre pas.»

Il hocha la tête, tenta de rétablir une mèche derrière ses oreilles.

Ils ouvrirent la porte, trempés, défaits, envisagèrent en se regardant l’étendue du désastre et s’en retournèrent hilares à la table de leurs hôtes stupéfaits.




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Lundi 30 novembre 2009 1 30 /11 /Nov /2009 22:36

Je ne suis pas prometteuse, innocent. C’est bien pire que cela. Tout est déjà terminé. Si je n’ai pas commencé à écrire, c’est parce qu’il est trop tard. Ils ont tout saccagé, profané les sacrés de leur panache sans sel.


Tu dois trahir le monde, Ike. Toi. Lui tendre le miroir. Tu dois pulvériser ces morts vivants en dirigeant tes foudres, introduire le Chaos, imposer les calcinations. Tu dois écrire tout ce que tu vois, tout ce que tu ne vois pas, tout ce que tu sommes d’exister. Tu dois trahir le monde, en ne lui ressemblant jamais.


Tu dois réussir à m’arrêter, Ike. Juguler mes transes. Je suis en route, et j’ai jusque là arraché les obstacles. Si je n’ai pas encore tué, ce n’est qu’une question de temps.


Je ne suis personne, je n’appartiens à personne, je ne suis nulle part chez moi, je ne me définis qu’en creux. Pour arriver à tenir chaque place qui me donne mon rang, je dois travailler double, en triple de vous, car j’ai toutes mes voix contestataires qu’il faut d’abord faire taire. Je ne suis légitime en rien,  mais naturelle, bâtarde, chorale. Je n’ai aucun droit, peu de devoirs, je suis diverse et costumée, perdue, perdue à jamais dans mes antichambres noires. Ils ne pourront jamais m’attraper, me démasquer, me plaire. Je ne sais pas moi-même où je me trouve. Qui je fuis. Comment j’aime. Certainement pas pourquoi.

J’ai choisi pour me taire et me cacher de tout  t’expliquer, Ike. Et pour cause. Tu ne me croiras jamais. Tu n’existes même pas.


Si les domaines que j’explore et les proses que je développe s’apparentent à du saut à l’élastique, c’est que cela en est bien. Seulement, j’ai pris vingt ans pour le tisser si fort, cet élastique, que je peux plonger plus bas que la moyenne, à une vitesse vertigineuse, ne jamais m’écraser, toujours remonter. Ne jamais craindre de replonger, ni de répéter, d’épuiser les idiomes.


À chaque saut, ce que je rapporte, je le montre. Tant pis pour les aveugles. Je le partage, distribuant les charges. Tant pis pour les atrophiés. J’en constate les similitudes. Tant pis pour les volages. J’obscurcis vos intérieurs. Tant pis pour les candides. Puis je caresse les joues mouillées, je serre contre mon sein le faon décapité par mes maladroits coups de pelle, le couvre de baisers en gémissant, sanglotant pour qu’il se réveille, qu’il revienne.


Ne saute pas dans ce monde, Ike, reste au bord, assure-moi. Dompte ton vertige, trahis les sages. Veille mes heures, compte les minutes. Si je ne remonte pas après deux tours de cadran, tranche mon lien.


Viendra le jour où  notre histoire sera racontée. Nous entendrons dans ces mots malades et chétifs, ces phrases pauvres et salissantes, nous verrons dans la pâleur de leur teint et le filet souffreteux de leur voix à quel point nous fûmes insuffisants à réveiller leurs cœurs, à secouer leurs corps, à ébranler la membrane triste du monde. Nous n’existerons plus au milieu des ombres. Nous serons incapables de revenir. Lorsque le jour viendra où il faudra conter notre sort, mon amour, nous ne serons plus là pour nous défendre.


C’est maintenant que nous sommes pérennes. C’est maintenant que nous ne mourrons pas. Il faut tout dire maintenant. Il faut leur dire debout, les talons plantés dans leurs certitudes, arrachant furieusement une à une les aberrations qu’ils osent encore lancer pour ralentir nos langues pendantes et griffues, ces langues surgissant de nos colonnes d’air travaillées en silence dans les caves en-dessous des salons où ils mollissaient de peur, d’ennui et d’inertie. Il faut qu’ils tentent de répondre et se taisent, terrassés  par le rire, figés par cet éclat de rire taché de sang et de bile, coulant et emportant toute leur sérotonine, leur arrachant le visage laissant leurs nerfs à vif, vitriolant leurs chairs putrides de gras et infects ignorants. Il faudra qu’ils s’abaissent sur leurs genoux cagneux, pleurant devant l’Histoire, que leurs glaciers s’effondrent engloutissant leurs ventres, le crâne fendu en deux par notre conférence : c’est que nous nous sommes affairés, pendant qu’ils grossissaient. Nous avons opposé à leurs multiples bubons un seul joyau d’immense clarté vivifiante, nous avons enveloppé leurs carcasses finissantes de nos splendeurs spectrales, répandu le souffle des sables de neige sur leurs poubelles embrasées, étendu nos mains sèches, douces et fermes sur leurs plaies impossibles. C’est que nous avons tout connu, tout parcouru, tout su, et sommes encore là pour ne rien laisser faire.


Quand ils arrachent mon cœur, Ike, pour le regarder fondre au soleil, quand ils tirent leurs flèches vers ma vérité je dois apprendre à très vite déplacer mon centre. Je ne dois jamais accepter de paraître dans leurs yeux la femme détruite qu’ils tentent de forger. Ils nous veulent tous détruits, et souffrants, et si je fracasse en dessous, Ike, je ne leur ferai jamais l’obole de verser une seule larme en leur présence, d’émettre un seul cri. Si je faiblis à me débattre, si j’étouffe mes sursauts, tu m’auras perdue pour toujours.


J’ai progressivement tendu à élargir mes cercles. Je les connais tous avec une exactitude frappante. Je connais les possibles, Ike, et ne suis sûre de rien. Inversée, traversée, je vois un peu plus loin que ce qui est montré, je me retourne sur les dangers, j’absorbe les ondes, rejette l’énergie. Je suis prête, après tous ces périples jusqu’aux hauteurs sans oxygène,  à retourner au stade animal.


Ils ne peuvent rien nous faire. Leur monde n’a aucune présence, un coup d’ongle il s’effondre. J’effrite le mur de craie, blanchie, recouverte par ces pulvérulences, je cherche ta main. Je ne verrai bientôt plus rien, mais ne lâcherai pas ta main. Il faudra tenir bon, sous leur geyser, quand ils tenteront de laver nos affronts. Le souffle coupé par la puissance du flot, il faudra se souvenir, mon amour, de nos records d’apnée.


Ils viendront à la barre résumer nos violences. Ils compteront nos magnifiques travers. Ils dérangeront nos cercles, sur le sable tracés. Il faudra probablement tout recommencer, retracer sous leurs yeux, sans parler, les horreurs qu’ils commettent contre tous. Ils gifleront une première fois, de toutes leurs maigres forces et une première dent tombera. Je redresserai ma joue, ne tendrai pas la gauche. Tu ne lâcheras pas ma main. Ils gifleront une deuxième fois, une autre dent volera. Tu ne bougeras pas d’un cil, je ne lâcherai pas ta main, tu tiendras sous les coups. Ils tabasseront dru, ils briseront nos membres, et couperont nos mains serrées fort. Je fusionnerai mes prunelles dans les tiennes et tout nous soutiendra. Je te sourirai de ma bouche éclatée et trop mûre, tu articuleras de tes lèvres fendues les mots qu’ils ne veulent pas entendre, tu formeras sans un son l’amour que tu me portes, il anesthésiera mes plaies ouvertes. Ils trancheront ma gorge, tu ne faibliras pas. Ils ouvriront tes poignets, je ne fermerai pas mes yeux posés sur toi. Ils lacèreront nos ventres, videront nos entrailles, nos yeux, Ike, ne se fermeront pas.


Nous serons toujours là, assurés et superbes. Ils gesticuleront dans nos fluides déversés, salis jusqu’à la taille. De nos deux corps mutilés jaillissent des torrents qu’ils ne peuvent contenir. Ils s’accrocheront aux barreaux, dériveront des heures. Nous recouvrirons de nos lies, pour un temps, leur hardiesse.


Il leur faudra pourtant, le jour venu, raconter notre histoire. Ils triompheront alors, frappant sur leurs machines. Nous devons tous partir, Ike. Nous partirons ensemble. Ils nous tueront bien plus tard, en effaçant nos mots, ils nous sépareront enfin, triomphant, amnésiques, rayant nos tumultueuses géhennes de leur pauvreté sémantique. Lessivant nos gémonies de leurs minérales et plates eaux tièdes, court-circuitant nos forces vives. Nous deviendrons, enfin, inexistants.


Construction circulaire, Ike. Tout est déjà terminé.

 

 

 


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Samedi 21 novembre 2009 6 21 /11 /Nov /2009 00:11




Les effluves du sombre et du profond, mêlées à nos effusions.

Victor Hugo, Les Contemplations.


Le travail consistait à effectuer le tri entre les morts et les vivants.

M.G. Dantec, Metacortex.

 

 

Sais-tu sourire, encore ?

 

Entre, je t’en prie, assied-toi.

Assied-toi, et tais-toi. Tais-toi. Je t’en supplie.

Il ne faut plus que tu parles.

Bois ! C’est bon, voilà. Encore. Tu es beau, je soupire. J’en frémis. Oh non, tais-toi.

Allez, bois, il faut réchauffer cette pièce. Je te rends tes bons mots, je n’en veux pas.

Ma voix s’assouplit, je danse presque entre tes questions, délicieuse. Décente.

Ce que je suis aimante. Ce que je peux sourire, en caressant tes mains.

Tu observes, curieux, inquiet. Je te regarde. Te ressers un verre. Mais tu continues de parler. Je ne t’écoute pas. Je n’écoute jamais. Tu ne peux pas me pénétrer, jamais, avec ta voix.

Je dévore. J’ai les yeux tellement ouverts sur ton visage que je connais déjà le goût de ton sang. Je te suce en entier en gonflant ma poitrine, quand j’inspire tu disparais jusqu’à ce que je te recrache, lorsqu’enfin je libère mon air. Tu es de ceux qu’on n’avale pas. Je t’aspire dans mon air, je sens l’effluve bestial de ton effroi.  Tu voudrais bien n’être pas la proie. Tu voudrais mon offrande, mon échine délicatement courbée sous ta poigne affirmée. Je me suis encore transformée, le front dressé, le regard rivé, arqué, la chair douloureuse. Mais tu vas la fermer !

J’écarte les lèvres, je feule, je crache, je bave. L’enfer aux joues. Mes griffes déchirent sous la pulpe, le torse bombe, les biceps bandent. Tu toussotes, tu cherches mon approbation. Je n’ai pas écouté, je réponds évasivement. Un grand sourire, à nouveau, masque l’indicible.

Que de dents impeccables je propose. Radieuse.

Je ne sais pas. Apprends-moi.

Mes crocs, en dessous, s’impatientent pour sortir, ma langue s’affole et claque contre mon palais, je souffle court, et palpite, j’implose. Je ris, oui, tu es spirituel mais vraiment, je n’en ai rien à foutre là, maintenant, bordel, ferme ta gueule. Je me ressaisis, mal, mais tu n’en as rien vu.

Tu reprendras un verre ? (honey, je voudrais t’appeler) Mon doux amour, duel. Longue l’attente de l’heure. La paix entre mes reins. Si grand, si puissant mon amour mal réglé, auquel tu survis, jamais consommé.

J’ajuste mon collier, vérifie le lissé de ma coiffure dans le dos de ma cuillère.

Tu disais ? (mon amour) Je le crie, « MON AMOUR », « HONEY », « MON ANGE », mais ces mots ne sortent jamais, ne sortent pas de mon coffre limité.

Je n’ai même pas entendu la réponse, ma tête oscille doucement à nouveau, penche vers mon épaule, ma mâchoire décroche, je m’absente au sous-sol, l’ascenseur dégringole sans astreinte, tout dans mes viscères en pente se concentre en dessous. Mes pupilles dilatent, t’absorbent en une prière indigne. Libère-moi ! Arrache, gifle ! Saute par-dessus moi, dresse-toi fier et farouche, écrase mes velours.

Tu me demandes si j’en veux encore, de cet alcool. Je décline.

Je t’aime, grandiose imbécile !

Si tu pouvais la fermer.

J’ai tout touché, tout embrassé, fumante et musclée. J’ai hurlé sous le vent, abattu les parois. Je retombe épuisée. Tu n’en as rien su.

Tu te lèves, me touches un peu, je garde pour mes errances glaciales le souvenir vif de tes mains posées sur mes mains une seconde volée.

Je te veux, immense salaud !

La torpeur endort tes membres, et les miens, dissociés. Tu chaloupes, tu m’enlaces.

Radieuse, délicieuse, mais avec du délai. Ralentie, assoupie, l’orgasme a retenti, il s’enfuit à présent, me retrouve sans étreinte mais fortement contentée.

Tu me tueras, maudit.

Tu es si poli. Si gentil.

Et moi je me vois bien bondissant sur la table, éclatant mes moroses retenues, chantant à tue-tête Mein Herr, éclatant d’un rire tonitruant, cascade sur mes seins balancés à la face du monde. J’attendais, j’attendais, mon amour, tes forces me soutenant, me portant sur l’estrade.

Et ces coups, qu’on dit de sang, qui me projettent contre terre, me déchirent sans un son, déflagration du trou noir. C’étaient tes envies, tes pulsions sans ambages.

Elles me rendent si pérenne.

Mais voilà, je suis décente.

Je bivouaque harmonieusement, te souris une dernière fois, amoureuse et furieuse, résignée, accablée, tellement désolée, parce que nous ne pouvons entretenir la Bête.

Je lâche tes mains, force une dernière moue décontractée. Au revoir, cow boy. 

Je suis intacte. Seule. Dans ce taxi silencieux. Je regarde les ponts illuminés défiler.

Seule et puissante. Puissante sans preuve. Seule donc puissante.

Tu es reparti, innocent. Protégé de mes fureurs. Jamais à portée de main.

C’est le lourd tribut à payer, mon ange. Mon incroyable oiseau de feu.

T’aimer, te vouloir en secret.

Seule. Décente.

 


 

 



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Jeudi 5 novembre 2009 4 05 /11 /Nov /2009 00:46



Et alors, Thomas, cher Thomas, je serai victorieuse.

J’aurai ouvert le livre, celui que j’attendais. J’aurais bondi hors de moi-même jusqu’à la fenêtre, enfin désaisie de l’incroyable déception de vouloir vivre.

Ils ont tous l’air de vous dire que vous êtes perdue, oui , toi, perdue !, pleureuse, indigne. Ils vous le disent, écoutez : « Moi, je ne me pose pas ces questions. » « Moi, j’agis, je ne me plains pas. » « Moi, j’ai la vie trop dure tous les jours pour penser à sauver les livres. » « Moi, Mademoiselle (Madame), j’ai des gosses à éduquer, je ne peux pas être si désespéré et leur dire que tout est noir, si? » « Moi, je me fous de savoir pourquoi, je veux savoir comment. »

Et tous, violemment, sans même le savoir, me nient. Entièrement. Ils me nient et nient toutes les craintes qui les assaillent la nuit, toutes les insomnies et les sciatiques chroniques, ils me nient, m’enterrent, me conspuent, parce que moi, Madame, Monsieur, je vous vois, je vous le dis, je vous le remarque en passant, mais je ne fais que passer, et vous voilà bien encombrés de ces trouvailles que je vous donne pourtant sans vous les reprocher. J’ai trouvé un peu de votre âme par terre, un peu de vos intestins, excusez-moi, j’ai failli glisser dessus. Je les ai ramassés sans savoir que vous les y aviez laissé sciemment, mais enfin, comment aurais-je pu savoir que vous n’en vouliez plus, il ne faut pas gâcher, il y a en a tellement qui en manque… Et alors oui, je les ai ramassés et me voilà devant vous, à vous les tendre en m’excusant de le faire. Prenez vos tripes, bon sang, elles coulent entre mes mains et vont tâcher mes vêtements. Prenez-les, quitte à me les renvoyer au visage. Je nous préfère souillés.

Lorsque j’étais petite, je me souviens d’un trajet dans une voiture de location. Je n’avais retenu qu’une chose : ne pas la salir. Ma sœur, plus jeune, amorça un renvoi, et saisie de panique, imprégnée de la consigne, j’ai tendu mes deux mains pour qu’elle vomisse dedans. Tout, tout, mais ne pas salir la voiture. Je voulais que tout aille bien. Je voulais que ma sœur n’ait jamais vomi. Si j’avais pu, j’aurai tout avalé pour que rien n’y paraisse. Et tout le monde aurait su ce qu’il en coûte de garder une voiture propre, et je suis bien d’accord : c’est mieux, c’est moins d’ennui, de ne pas salir la voiture. Quitte à ingérer du vomi. Mais tout le monde l’aurait su. On aurait rendu la voiture neuve, en se félicitant d’avoir ravalé son vomi. J’insiste, c’est sûr, mais comprenez-moi bien. Ces gens-là, dans la voiture, n’auraient pas nié avoir vomi. Ils auraient été fiers de l’avoir consommé pour tenir la voiture propre, et le concessionnaire les aurait félicités. Mais ne je l’ai pas lapé, ce vomi, non. La voiture a fait une embardée, et je ne me souviens même plus si ma sœur a vomi dans mes mains. Je n’ai presque plus de souvenirs. Uniquement des flashs sans début ni fin, sans date. Je m’y vois toujours la même. La même que maintenant. En triste. En peureuse. Mais surtout en bien plus petite, et sans aucun des mots qui m’aident à y voir clair. Quelle belle fable moderne, non ?

J’avais autre chose à dire. Je n’étais pas venue parler de vomi. Mais de Thomas Bernhard.

Je me demandais si j’avais le droit d’écrire autour d’un simple pressentiment. Je ne sais rien, ou peu de cet auteur. Deux personnes me guident vers lui, mais sans s’attarder. Je remarque seulement que depuis quatre mois, un livre sur lui trône derrière mon dos, commande que personne n’est venu réclamer.

Ce matin, alors, j’ouvre. Et voilà.

Je sais que je vais rencontrer, encore, l’impossible. Mais j’ai vite refermé. Et si je n’avais pas assez de temps à lui consacrer ? Et si j’ouvrais enfin ce livre qui me libèrera de la peur sociale de mal paraître ?

Moi je voulais vous dire, encore, mais vous n’écoutez pas car ma parole ne vaut rien : je sens bien qu’il va falloir le lire. J’ai arrêté le théâtre, et il a écrit pour. Mais moi j’ai arrêté. 12 ans d’art de la scène. Savez-vous ce qu’il en coûte de se construire sur scène ? À 8 ans, je suis une sorcière. À 12, un rameur pour Ulysse.  Une nonne pour d’Artagnan. À 14, 15 ans je suis une bohémienne qui assiège La Rochelle, je suis écrasée sous la suspicion d’Othello, et Desdémone j’implore « Bannissez-moi mon seigneur, mais ne me tuez pas ! », mais il me tue le bougre ! J’annone mon Ophélie, qui égraine ses fleurs, je chante sous la pluie, dans un corsage serré, Boris Vian sous les talons, ces talons sur lesquels je cours tout le temps qu’il faudra pour réciter le Cid « Nous partîmes 500 ! » et je cours sur mes talons, haletante, je trébuche, je reprends « Nous partîmes 500 ! mais nous  nous vîmes 5000  en arrivant au port» et ils rient tellement fort dans la salle bondée. J’ai toujours tellement fait rire.

Et puis la grande Bathory. 15 mètres de tissu ! Ma robe faisait 15 mètres de velours rouge. Une splendeur, entourée de volutes de sang doux, ondulant sur mes hanches fières, car j’étais la grâce mais je ne le savais pas, tambourinant contre moi-même pour sortir. Je sais maintenant l’allure, le décliné, la souplesse de mon corps sous ces étoffes lourdes. Mais c’est trop tard, toute grâce m’a quittée. Je rentrais sur scène en hurlant d’un long sifflement de poitrine, me recroquevillant, et appelant les forces de la nuit. Je n’avais pas 17 ans. J’implorais les forces de la nuit de me trouver du sang de vierge pour que jamais ne fane ma jeunesse éternelle. 15 mètres de velours rouge sur mes seins commençants, sur mes jambes qui peinaient à finir.

Bientôt j’ai 17 ans, une fraise minerve, un corsage vert sombre et Jeanne d’Albret en perspective, mon partenaire embrasse mes avant-bras, je m’empourpre et. /

C’est déjà l’heure de se suicider. Le temps passe vite, mon cœur saigne du grand écart entre les beautés fracassantes de la scène et la médiocrité des cours du lycée. Leurs jérémiades indignes, leurs ongles cassés. Leur immorale perversité. Leur inoubliable cruauté. Mon cœur brisé. Brisé. Ravagé. Inconsolable. Alors il faut se tuer, comme Ophélie, comme Didon, comme toutes les belles saccagées dont les hommes se sont amusés.

Mais vous savez ce que c’est : on est jeune, on se rate. On ne voulait qu’exister encore. La vie reprend, la scène aussi. Un peu plus terne, légèrement. Un peu moins exaltée. Si peu. Plus surveillée.

Et ce sont les mauvais sketchs de la fac de théâtre. Mauvais mais encore, je les fais hurler de rire, c’en est galvanisant. « Les clés qui étaient là, et qui sont toujours là d’ailleurs ». Je me souviens vaguement de mon rat Léonard, qui s’était bâti une cité en une semaine de vacances où je lui avais laissé quartier libre dans mes appartements. C’est fou un rat, ce que c’est astucieux. Il avait empilé des livres (mais comment ? je ne l’ai jamais su) pour atteindre les placards et avait festoyé de pâtes et de sachets de soupe en poudre, circulant dans les galeries de mes sous-vêtements. Un miracle. La cité Rat sous mes yeux ébahis. J’avais tout rangé rapidement, en riant. J’avais spectacle le lendemain. Palmade / Laroque, mais en Anonyme/ Anonyme et qu’importe, nous étions populaires. Et puis ce fut. Ce fut bientôt la fin.

Avec mon amie Anne, la seule, l’unique qui soit dans un même temps et superbe et silence, j’écrivais mes premiers textes, ce Confidence, qui fit rougir mon professeur d’écriture théâtrale, encourageant, rassurant pour l’écorchée mal habituée que j’étais des protocoles. J’avais envie de parler de ce cul que je prêtais aux jeunes hommes empressés d’y jouir sans jamais en comprendre la réelle profondeur, et de ces croûtes accumulées toutes les années où je ne me sentis pas belle.

J’avais 19 ans. Et juré de ne jamais m’éloigner des planches. On m’avait dit que j’étais bonne. Stanislavski coulait dans mes veines.  Ma parole, usurpée et superbe, ils l’entendaient. Je ne ressortais qu’épuisée. Asthmatique, j’avais ouvert mon coffre. Voix de poitrine, colonne d’air. Plus tard, en plus, j’ai chanté et dansé. Trop tard. Le ciment avait pris. J’avais 23 ans, je n’étais plus une jeune fille. Non, Monsieur, et vous pouvez rire. Je n’étais plus une jeune fille. Mille ans de théâtre dans mes tempes, cent ans de cinéma, je les connaissais toutes par cœur, les héroïnes qu’il avait fallu être. Je n’avais pas 23 ans, Monsieur. J’étais allé bien plus loin que mon âge, et ce dès  17 ans. Dans des couloirs sinistres d’hôpitaux pour adolescents. Et il fallait les voir s’affairer à mon bonheur. Mais c’est une autre histoire. Reprenons la nôtre.

J’avais 19 ans. Un homme à qui il faut que je rende un hommage certain, un jour : Benoît,  qui j’espère me pardonnera cette impudeur, m’avait sauvé la vie. Il m’avait recueillie, consacrée, protégée, aimée du feu de Dieu contre tous mes beaux diables. Mais surtout, surtout, incroyable musicien maniant tous les instruments de cette terre, il m’a fait chanter. Alors je l’ai fait jouer. Et nous avons répété ensemble, avec tous les autres, un ultime Richard III.

Je n’aurais après toi, Benoît, aucun amour si bon. Si généreux. Si constructif, si mémorable. Mais je ne te regrette pas. Nous aurions pu rester 10 000 ans ensemble tellement c’était beau et facile. À 20 ans, j’ai voulu respirer, tu as toi-même retrouvé ton air, tout en apnée que tu étais à attendre que j’aille bien et oui, tu sais, je vais bien. Je vais bien, toujours, rien qu’en pensant à toi. Nous ne sommes plus amants, et c’est mieux. Mais nous sommes des amis insolents à la face du monde. Nous serons toujours amis, Benoît, car tu m’as fait chanter. Tu as donné de l’envol à mes fureurs. Tu m’as dit « Cocteau Twins » et j’ai chanté. « Portishead », « Radiohead », je t’ai suivi. C’était tout évident. Nous avons ouvert le cœur de plusieurs. Et maintenant je ne chante plus depuis longtemps. Mais j’écoute sans cesse ce que tu as fait de moi : une survivante, une rescapée. Une turbulente amoureuse, indépendante et forcenée. C’est à toi, et à toi seul que je le dois.

Seulement, pour le théâtre, cela devenait une autre histoire. Richard III, enveloppé de ses vapeurs de Vieux Pape, incantatoire prophète qui nous lisait Artaud et Bataille au coin du feu de la dépendance du château dans laquelle nous répétions, à Roquetaillade, Richard III, non, Jean-Christian (et je vous jure qu’il s’appelait comme cela), Jean-Christian a clôturé ma saison sur scène, de presque 13 ans, de la façon la plus insolite qui soit : il est mort.

L’aventure Richard III. « Désespère, et meurs ! » Tu l’as dit. Un an de joyeuse troupe. J’étais le cousin ambigu Buckingham. Le fourbe, aux envolées immenses. Quel bonheur de s’époumoner en lieux réels, car nous faisions alors la tournée des châteaux de Gironde. J’aimais tous les autres, et surtout Georges, poète érudit compositeur de musique expérimentale, fin et racé, avec la classe aristocratique de parler de ses couilles moites sans jamais perdre de sa superbe. Disparu, disparu Georges, sans jamais aucune chance de te retrouver. Que deviens-tu, camarade, es-tu toi aussi sous les tombes ?

Un serpent. Il y avait un serpent aux anneaux rouges et noirs, lové sur le sentier. J’ai fait un détour insensé. Une peur panique, paralysante. Je ne voulais pas le croiser. Pauvre bête, ces cons l’ont caillassé. Je n’en demandais pas tant. Je ne voulais pas croiser sa préhistorique existence. Ils l’ont tué, et j’en suis désolée. J’ai fait un détour incroyable. Je suis arrivée épuisée dans les salles du château pensées par Violet le Duc. J’ai fait mes scènes. Je suis sortie. Romantisme du vent dans les douves. D’être actrice, même amateur. D’être palpitante et belle. Brune. Revêche. Grande. Fine. Elancée. Aimée.

Les lendemains déchantent toujours, même lorsque l’on a déjà vaincu les sphères infernales. La tournée a amorcé son déclin en Avignon.

Deux mois plus tard un appel. Richard III s’est fait renverser. Jean-Christian, qui hurlait à gorge déployé dans nos soirées d’été « Dieu, c’est Beethoven !!! » avant de se précipiter du balcon, est mort. Et je fais ce pacte secret, à jamais respecté : plus de scène, indécente, jamais.

Mais je voulais lire Bernhard. Et vous parler de lui. Prétexte ? Mais oui, et comment, regardez-bien le mot : pré-texte.

Demain, un autre jour, je le lirai et vous en parlerai mieux. Je ne peux plus que cela. Essayer de vous parler de mes mains affolées sur le clavier. Je n’ai plus osé, jamais, élever ma voix, gonfler ma poitrine et lancer, désespérée, mon regard dans la foule du dimanche, qu’elle entende ces bribes.

Lancer ma voix. Et vous toucher, parce que je pleure sur scène, et que je veux vous toucher. Je ne pleure plus sur mon écran tardif. Ne sais même plus s’il vaut la peine de vous toucher. Et chante pour personne, doucement, pour vous bercer. Mais vous, absorbés par les plis de vos costumes, grands, grandis, mûris, vieux, expérimentés, vous ne voulez déjà plus entendre mes mots faiblement prononcés. C’est sûr, ce ne sont plus ceux des maîtres, que ma jeunesse irradiante pouvait transcender et réveiller. Ce ne sont plus que les miens, alors que retirée, loin des planches, loin des yeux, toujours belle mais avec moins d’entrain, je ne veux que vous donner ces tripes que vous oubliez trop, juste sous mes pieds.

Et alors, je serai victorieuse.

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Vendredi 30 octobre 2009 5 30 /10 /Oct /2009 23:52

 



Mais bon sang regarde-moi ! Je ne vais rien te faire. Je suis là, toujours, comme toujours, rien n’a changé. Je fais des mouvements brusques, j’ai les reins infirmes de contractions pénibles, mais je tiens bon sous tes assauts. Je suis toujours là, mais tu ne vois rien. Je vomis l’éphémère, et tu devrais le savoir, je suis exaspérée de remuer cet air de ma fausse majesté pour que tu daignes considérer que non, malgré les dires, malgré les flux, malgré les autres, je ne suis pas partie dans les premiers convois.

Les nappes de cordes s’élèvent. Elles emplissent mes recoins, elles tapissent mes parois. Tu ne peux plus rien me faire, rien ne peut plus empêcher qu’enfin, à nouveau, je vole à des mille au-dessus de tous. Enivrée, fiévreuse de souffler mon haleine lourde des vapeurs distillées. Tu comprends enfin, oui, que j’étais là, que je le suis toujours, que je n’ai pas de mots, stupide entêté, pour te dire que tu ne disparaîtras jamais depuis que j’ai caressé tes contours.

Approche, je vais te murmurer la vérité. Je ne veux pas que la foule s’en empare. Je veux que tout ceci reste entre nous :

Seuls ceux qui connaissent le bruit sourd de l’impact de la pierre contre le lac de sang me comprennent. Ceux qui subissent le calvaire de ne jamais couler à pic comme dans de l’eau, mais dont la chute est empêchée, ralentie, engluée et qui étouffent avant même de s’écraser. Ceux qui tardent à toucher le fond, mais une fois arrivés s’y installent vraiment, encore entiers, jamais démantelés, tout accompagnés et protégés qu’ils ont été par l’immense étendue de sang dans laquelle ils ont plongé.

Ceux-là, allongés au fond, plaqués par le poids opaque et tiède qui s’écoule des veines tranchées du monde, oui, eux, aveugles et sourds dans ce placenta vespéral, épuisés par la descente, effarés de cette chute molle et jamais encore morts, ni même brisés, ceux-là oui, mes semblables, sont juste à côté, allongés sous le sang. Ils n’entendent pas mes mots, je ne peux pas, engloutie tout entière par la poisseuse substance, les prononcer.

Mais si je tends la main, et les cherche, dans cette obscurité pourpre et pesante, je les touche soudain et les sens, sous ma paume, respirer, dissimulés, recouverts, mais vivants.

Voici ma vérité toute simple, compagnon. Il y a ceux qui plongent, ceux qui ont glissé, ceux qui ont sombré. Nous nous retrouvons tous, sous le sang, main dans la main, ligués dans le liment contre les prudents vissés sur les rives.

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