Samedi 5 janvier 2008 6 05 /01 /Jan /2008 01:11
D’autant que je me souvienne, les mots simples m’ont tuée. D’autres ont plongé dans mon ventre un poing bienveillant pour arracher la gangrène d’un amour dans le noir.
Tu n’inventes rien, tu ne proses pas, les tournures ne m’aident pas, la poésie me déplace, je n’ai besoin que du bon mot, celui qui a ce pouvoir délirant de me faire croire au pire, de ne pouvoir le mettre en doute, de ne pouvoir le combattre, le moquer. Ou celui qui dans un souffle m’enveloppera d’une torpeur caressante, dans une béatitude reconnaissante.
Tout ce que tu dis, je le crois, je le vis, je le reçois, j’en suis déchirée de part en part, et ton silence métastase, celui qui suit la sentence, répand la mort, reprend la joie.
J’entends tout trop fort et suis vite blessée. Car tes mots sont des lames chaudes, ou des massues glaciales.
Mais tu me parles.
Tous les autres sont muets.
D’autant que je me souvienne, j’ai toujours trop vécu. J’avais déserté les amours incertaines, j’avais même contracté mes élans, en vain, bien entendu, mais déterminée à toujours essayer de freiner. J’ai quand même pris les murs, sonnée, stupide de me relever, inconsciente de ne pas me protéger. Stupéfaite, toujours, de ne pouvoir que constater. Mon masochisme n’a rien d’exceptionnel, en somme. Je ne prémédite aucune de mes blessures, mes tremblements fébriles me surprennent toujours et lorsque le coup est trop fort je rampe dans une grotte lécher mes plaies béantes, obscènes, faire taire mes murmures de démence, mes sanglots trop indignes, reconstruire le masque de celle qui rit trop souvent, parle sans savoir. Je redeviens alors joyeuse, par égard pour la galerie, toujours tournante dans la lumière, qui perce à travers mes paupières fermées quand il faut danser jusqu’à la sueur, faire entendre le timbre, libérer les flots. Tous les bruits s’engourdissent alors, dans une ritournelle entêtante qui vient couvrir leurs voix, je souris car dans ma tête des corps au ralenti viennent éclater contre les vitres, se démembrent, jaillissent, retombent en rebonds. La tôle se froisse, les pantins se désarticulent, le fer et le verre viennent embrasser l’organe, des familles vont pleurer, ce soir. Je rouvre les yeux, les draps sont mouillés, défaits, j’essaye de ne pas pleurer, j’échoue.
Tu aurais du partir, me regarder tomber dans mes abîmes sans rien y comprendre, hausser les épaules et t’en aller. Mais tu demeures, et me serres, tu m’attrapes, et m’étouffes. Il n’y a aucun cartilage en moi qui saurait résister à ta tendresse fracassante.

Tu es ma plus belle croix, qui me muscle et m’assouplit, ma plus belle cicatrice, celle que je ne recouds pas et qui va rester vive, présente, profonde. C’est un honneur de me tuméfier contre ta poitrine, de me donner sans rien chercher à te reprendre, de toujours te trouver magnifique dans cette attitude franche, t’en aimer plus en silence, savoir que je peux m’égarer, errer, appeler car tu entendras, continuer à marcher dans le noir en habituant mes yeux pourvu, pourvu que toi, jamais tu n’aies faim, jamais tu n’aies froid.

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Dimanche 30 décembre 2007 7 30 /12 /Déc /2007 18:33
« Je n’ai pas besoin d’ouvrir cette boîte. J’en possède la clé. »
 
Un éloge tour à tour clinique et viscéral de l’usage de la porte basse, étroite et soumise. Un élan d’amour angoissé, un parcours en alcôve digne et maîtrisé, loin du sexe technique et imposé. Un étrange cadeau, en forme de clé, ou de mouchoir. Du baume au cœur, du beurre ailleurs…et ce qu’il faudrait lui dire, un jour, ci-dessous en exergue.
Bonne année…
 
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« Maintenant que je suis tombée dans le péché en même temps que je tombais amoureuse, mes gribouillis quotidiens me servent à tenir à distance mon angoisse de la perte. Avec lui, je vis au bord de l’abîme. La terreur que cette expérience puisse prendre fin rivalise avec celle, bien pire, qu’elle pourrait être perdue à jamais.
Comme lui et moi n’avons d’autre lien fusionnel que sexuel, je suis constamment confrontée à son absence. Il n’abuse jamais de mon hospitalité et cultive ainsi une atmosphère de rareté, composante érotique aux conséquences graves et paradoxales. D’une part, en nous donnant le frisson à chacune de nos rencontres, cet élément d’instabilité est manifestement un facteur essentiel, peut-être le plus central. La passion enfuie, dont les couples monogames sont inconsolables, est toujours là pour nous. Mais cette imprévisibilité me laisse aussi beaucoup de temps et de liberté de manœuvre pour que les tourments de l’amour fleurissent. Donc je doute, je me pose des questions, je m’inquiète et me couvre d’indignités, pour lesquelles il n’existe ni preuve ni réfutation. La voix insistante des convenances tend toujours à diminuer mon expérience transcendante à la tourner en ridicule. Pourtant je n’ai jamais cherché à contrôler mon amant afin de dissiper cette angoisse. J’ai toujours su qu’il n’était pas un prolongement de moi, mais un être distinct. […]
Par la rareté de sa présence, A-Man est devenu le premier homme à me tenir suspendue en ce point délicieux où je jouis et je souffre tour à tour. Toujours désirante, sans être jamais rassasiée.
Il est plus facile de désirer quelque chose que de la posséder. Souvent, quand on obtient enfin la chose qu’on voulait depuis longtemps, on est déjà absorbé par ses nombreux substituts. Avec lui, en quelque sorte, le désir et la possession se combinent simultanément. Il est mon fantasme on ne peut plus réel et pourtant éternellement impossible : un homme que je peux respecter.[…]
Il se refuse à la nostalgie, détecte la sentimentalité à peine le seuil franchi, et la seule preuve ferme de nos rencontres est l’implacable raideur de son braquemart. Ce n’est guerre le genre de chose à quoi une jeune fille peut se raccrocher après l’étreinte. Il préserve sa vie privée. Je ne connais pas ses amis et ignore ce qu’il fait pendant les heures qu’il ne passe pas avec moi. Il a horreur du bavardage, refuse les photos et évite les mots d’amour. Il n’est pas romantique, c’est un adepte d’ici et maintenant. Il agit en homme qui n’a pas peur de la mort…Ou alors en joyeux rebelle. Mais moi, je suis mortifiée par ma condition de mortelle, aussi je continue à scribouiller, en quête d’une preuve de notre amour. Quitte à la créer. »
 
Dans ce récit autobiographique fort troublant, Toni Bentley, ancienne danseuse étoile, nous conte les joies du « holy fuck », la sodomie qui enseigne l’absolu abandon. Au-delà de son aspect profondément érotique, cette longue offrande, cette confession d’une incroyable liberté épouse la forme d’une somptueuse lettre d’amour et de gratitude, adressée à A-Man, l’homme par excellence qui, 298 fois en deux ans, révéla l’extase mystique à l’auteur. En la pénétrant « religieusement », A-Man lui procure une jouissance qui la vide de son moi, expérience qui la mène, au cours de rituels soigneusement orchestrés, aux confins du plaisir absolu.
 
Ma reddition, Toni Bentley. Editions La musardine (collection lectures amoureuses), 2007.
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Mercredi 19 décembre 2007 3 19 /12 /Déc /2007 21:44
J’ai entendu ta voix derrière la cloison, et vérifié mes alibis.
Je finirai bien par vivre pour moi. En attendant, j’entends ta voix, et réajuste mes sursauts.
J’ai tout perçu étincelant, c’est encore une fois merveilleux. Je ne comprends pas ce qui m’habite, de cette force spectrale, de cette fatigue euphorique qui m’engourdit les membres, je ne sais quoi penser. Encore… c’est tout ce qui me vient. Inquiète et surprise, encore, mais comment donc, et comment peut-elle oser, la grande impétueuse dérangée, qui gaspille les talents, brise les belles âmes, ne songe qu’aux sommets, oh pas les trop brillants, ni les trop exposés aux vents changeants, mais ceux plein de neige qui fait taire, ceux des esprits à regarder d’en bas, pour qui se prend-elle la fêlée rigoriste qui éteint tous ses feux essayant d’en masquer la fumée, oublie un jour d’être fidèle, sourit aux mauvais garçons sages, aux filles sans fards ?
La vertu embrassante, celle qui élargit les horizons en ouvrant les bras, la voilà la belle affaire. Savoir qu’on prendra tout, et qu’il en restera. Je t'emmène pour que tu saches ce que je vois, que tu résorbes l'étendue de ce que je ne comprends pas.

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Mercredi 12 décembre 2007 3 12 /12 /Déc /2007 20:54
« Si l’on m’annonçait la fin du monde, je planterais encore un arbre dans mon jardin »
Luther

Mais à la fin, qui est ERNST JÜNGER ?

    Allemand, mort en 1998 à 103 ans. Véritable passeur de siècle, tour à tour Juenger.jpg visionnaire, narrateur puis témoin de ce qu’il a vécu de l’intérieur pour l'essentiel : l’empire wilhelminien, Weimar, le IIIe Reich, la IIe république, la chute du mur de Berlin et les jours de réunification.

    Personnage inclassable : Légionnaire, chef de commando sept fois blessé, décoré de la médaille « pour le mérite » en 1917, chroniqueur politique dans les années 20, lié aux cercles nationalistes et progressistes de Berlin, sympathisant du mouvement « national-bolchevik » fondé par Niekisch, un proche, menacé de mort par Goebbels, témoin forcé de l’Occupation à Paris, ami des conjurés du complot contre Hitler, mais aussi entomologiste confirmé ( découvre un papillon, le Trachydora Jüngeri), expérimentateur de LSD, collectionneur de coléoptères (cicindèles) et de sabliers.
« Anarchiste-conservateur », ou « anarque » comme il aime se nommer lui-même, notamment dans Eumeswil.

    Œuvre fournie sachant qu’il a publié de 1920 à 1990 sans tellement d’interruption : romans, récits de guerre, essais, journaux, entretiens, précis d’entomologie…
Influences :
Luther ;
Hölderlin, Goethe,  figures romantiques ; côtoiera toute sa vie des personnalité variées dont Mircea Eliade, Heidegger, Cioran, Borges, Gide, Léautaud, Morand…

    Dès son premier roman en 1920,  Orages d’acier, on voit très nettement se profiler ses thématiques phares, autour d’une vision du monde nihiliste mais qu’il tentera toujours de dépasser ainsi que le firent Nietzsche et Dostoïevsky et à laquelle tout au long de sa vie il tentera d’apporter des solutions. Heidegger, un de ses proches, dira d’ailleurs de lui qu’il fut l’un des chefs de file de ce courant dans la pensée allemande. Jünger adopte une attitude qui exalte l’idéal du guerrier face au « poste perdu » - notion essentielle de toute son œuvre, faisant référence à ces postes d’avant-garde envoyés à un sacrifice certain, et qui, face à leur mort imminente, dans une aventure solitaire souvent doublée de contemplation, partent à la recherche de leur complétude et font l’expérience du dépassement de soi. J’insiste sur cette notion centrale qui au sens propre comme au sens figuré donne le contexte dans lequel s’inscriront les œuvres de l’auteur, et leur dimension spirituelle que doit intégrer le lecteur.
    Son propre fils, Ernstel, mourra à 18 ans en 1944 en incarnant cette sentinelle perdue, prenant au mot son père qui se sentira à jamais responsable et reverra sa pensée radicale ébranlée par ce deuil, en mesurant avec plus de subtilité encore le poids de ses mots. Ironiquement cruelle, cette mort interviendra dans les falaises de marbre de Toscane, lors d’une action contre Hitler.

    Fasciné par l’esthétique de la catastrophe, très impressionné par le naufrage du Titanic en 1912 dans le quel il voit le signe de la décadence en marche, il clame le déclin de la civilisation, regrette l’effondrement de certaines valeurs morales, et appelle à la contemplation et au repli sur soi comme refuge essentiel. Il observe peu de tendresse à l’égard des vaincus, et tout stoïcien dans l’âme, encourage à supporter la souffrance en attendant des temps plus spirituels, n’appelle donc à aucune résistance, ce qui lui fut reproché pendant la Seconde Guerre mondiale. L’observation des détails d’une nature omniprésente, pratiquement panthéiste, lui assure une maîtrise intellectuelle et individuelle rassurante dans le déferlement titanesque de la violence, mais aussi de la technique galopante dont il prédit dès le début du siècle qu’elle se retournera contre l’homme. Prophète pessimiste, il agit pourtant, écrit, comme autant de signes d’une volonté évidente de participer à la construction d’une nouvelle humanité, ne fût-elle qu’intellectuelle.

SUR LES FALAISES DE MARBRE

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Présentation et contexte :

    C’est en février 1939, dans une Allemagne agitée, qu’Ernst Jünger fait le rêve d’un grand incendie, point de départ de la rédaction du manuscrit  Sur les falaises de marbre .
    Ce récit disloqué, mélancolique, onirique, dénonce les barbaries commises par tout régime dictatorial, dans un monde inventé, intemporel. Il commence ainsi : 

« Vous connaissez tous cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux. »

« Laissez Jünger tranquille », répondra Hitler aux plaintes émises par certains de ses officiers dont Goebbels, ennemi juré de l’auteur, « laisser s’accréditer l’idée que le personnage du Grand Forestier pouvait s’apparenter au sien aurait été, de toute façon une monumentale erreur » (In Ernst Jünger, Récit d’un passeur de siècle, Frédéric de Towarnicki.)
    Admirait-il par ailleurs l’auteur pour ses premiers ouvrages exaltant la guerre et la grandeur de l’homme dans toute sa puissance, était-il trop préoccupé par ailleurs au début de la guerre ? Le fait que Jünger n’ait pas été inquiété plus avant par la publication de ce livre laisse l’auteur même plutôt étonné. «  Mes répugnances envers le régime hitlérien furent innombrables. Même en des temps dangereux les choses devraient se dérouler dignement. » affirmera-t-il plus tard lors d’entretiens. Considérant Hitler avec mépris, comme un petit bourgeois sans envergure, Jünger affirme à l’époque n’avoir pas réellement pensé à lui mais à une figure dictatoriale d’une plus grande envergure démoniaque encore, tel Staline par exemple. Mais tel qu’il le constatera plus tard, « Ce soulier là peut chausser plusieurs pieds ».
L’Histoire, une fois encore, lui a donné raison.

    Prémonitoire et emblématique (il connut un rapide et toujours actuel succès), ce récit à l’imparfait, temps des contes et des mythes, nous révèle une trame progressive linéaire, sans cesse interrompue de sentences philosophiques au présent, et de bribes de passé antérieur.

    Un lieutenant lui écrivit en 1942 : « Pendant la nuit, quand la tension du combat se relâchait et que diminuait l’angoisse, nous lisions dans
Sur les falaises de marbre ce que nous venions réellement de vivre. »


    Car on y lit des phrases troublantes telles : « Les actes de banditisme que la Campagna connaissait déjà se renouvelaient alors, et les habitants étaient enlevés à la faveur de la nuit et du brouillard. Nul n’en revenait. Ce que nous entendions chuchoter de leur destin parmi le peuple faisait songer aux cadavres des lézards que nous trouvions écorchés sous les falaises, et nous remplissait le cœur d’affliction. »

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    On pense à un cauchemar vécu l’avant-veille, et la nouvelle nuit portant conseil, aux enseignements que le narrateur en aura tirés, comme un appel à vivre pleinement, à se soucier du beau et du bon et à le célébrer avant sa destruction inéluctable.
Des personnages gravitent autour d’un narrateur-témoin, ils apparaissent sans trop de contexte puis disparaissent, happés par le flot d’une prose emphatique, colorée et puissante, riche en épithètes et métaphores. Cette langue, Jünger y livre son plus âpre combat, sans cesse obsédé par la difficulté de confronter pensée et langage, il tente de muer ses errances en enchantements, et souhaite décrire toujours plus justement les choses du monde, « conformément à leur place dans l’espace de la nécessité ».

    Il écrit dans Le Contemplateur solitaire : « L’auteur s’approche du silence, armé du Verbe, anxieux de la réponse ; il rencontre ce qui demeure en lui d’intemporel et d’indestructible ».

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Déroulement narratif :

    Le narrateur, ancien combattant d’une première guerre perdue (à rapprocher de la vie d’officier de Jünger pendant la Première Guerre mondiale) vit paisiblement en compagnie de son frère et de son fils, le solaire Erion, enfant qui nourrit et dompte sans crainte les vipères rouges logeant dans les falaises, figure de la sécurité du foyer au sein du danger, et de son frère Othon, avec qui il constitue un herbier jour après jour, thème essentiel de la contemplation. La Grande Marina, cette contrée urbaine, vinicole et maritime, est protégée de l’extérieur par une enceinte naturelle, les falaises de marbre, qui rappellent les limes qui cerclaient jadis le monde romain des barbares du Nord dans ce qui devait devenir l’Allemagne. On y célèbre des fêtes païennes deux fois l’an, et ce paganisme côtoie librement un christianisme ancien, rappelant le Moyen-Age. Au nord s’étend la Campagna, aux rudes bergers buveurs de bière et polythéistes, et encore plus au Nord, la Forêt menaçante, « l’Inferno », domaine du Grand Forestier, dictateur sanguinaire retranché, qui va faire déferler soudain ses hordes sur le reste des terres afin de les soumettre. Au Sud, la terre de l’Alta Plana, menée par un ancien adversaire du narrateur  à l’idéal chevaleresque, deviendra la terre d’accueil de celui-ci et de ses proches, fuyant l’envahisseur après une tentative avortée de combattre leurs forces démoniaques. Le narrateur et son frère, régulièrement, montent en haut de ces falaises de marbre contempler leur contrée qu’ils voient, à mesure que le récit progresse, se déliter, être dévastée et finalement être dévorée dans un ultime embrasement, magnifié autant que déploré.

    « Cependant que nous nous élevons, nous nous rapprochons du mystère que la poussière nous dérobe. Ainsi se résorbe, à chaque pas que nous faisons sur la montagne, le dessin confus des horizons, et lorsque nous sommes parvenus assez haut, nous ne sommes plus environnés, en quelque lieu que nous soyons, que par un pur anneau qui nous fiance à l’éternité. »

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    La scène principale où la mélancolie palpable et la contemplation cèdent la place à l’action brutale, cinglante dans cette Providence, située au dernier quart du récit, livre cette destruction dans une fureur et une noirceur digne des mythes antiques, ou bestiaire magique et brutalité rudimentaire côtoient une nature à présent hostile, les rogues monstrueux rouges aux masques noirs, psychopompes des forces chtoniennes (on songe aux SS) s’opposant aux vipères, rouges aussi, du monde solaire, formant autour du fils Erion leurs rayons sifflants lorsque celui-ci les nourrissait.

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    Le narrateur, au cœur de la mêlée mais toujours épargné, sans cesse confronté à l’horreur, opère un repli sur lui-même qui lui permet de remarquer une fleur, un buisson aux baies rares pendant que les corps mutilés tombent devant lui. Il sera même littéralement paralysé à la fin du combat, sauvé par son fils qui lui enverra ses vipères en renfort pendant que se détourneront de lui les autres, peu enclins à pardonner la faiblesse du vaincu.
    (On pense au film La Ligne rouge de Terrence Malick qui bien plus tard exploitera ce repli intérieur pour supporter l’horreur et se raccrocher au détail de la Nature pour y trouver réponse, livrant également son sentiment tragico-passif, impuissant face à l’envergure des évènements).

Ce qu’il faut en retenir :

    On pourrait développer plus avant les détails du récit, ou des personnages tel celui du prince noble qui mourant dans sa tentative échouée d’attentat contre le Grand Forestier trouve aux yeux du narrateur toute sa grandeur, ou l’officier peu sympathique Braquemart, intellectuel et minéral, ressemblant étonnamment à Goebbels.
Mais on l’aura peut-être à présent compris, ce qui importe à Jünger, plus que de livrer un récit fictionnel plausible aux rebondissements passionnants, c’est d’adresser un message universel à travers des archétypes prétextes : la société décline, nous nous dirigeons vers un siècle d’interrègne technique avant peut-être un prochain renouveau spirituel. Peu enclin aux théories de fin du monde pourtant, il encourage au contraire certaines valeurs et conduites, « Une erreur ne devient une faute que lorsqu’on persiste en elle » en déplore d’autres, « Il n’est personne à qui le déclin de l’ordre ne soit funeste », tend à justifier son nihilisme modéré et à s'en détacher ainsi qu' à l’action politique, son éloignement progressif de la valorisation de la guerre pour un repli panthéiste omniprésent, son inquiétude grandissante face à l’abêtissement des individus, un aristocratisme de l’esprit fort, son mépris des masses et le recul de la culture et du raffinement « Le désert s’accroît, malheur à celui qui porte en soi des déserts ». Et toujours, une attention accrue au Temps, sa mesure, son emploi.

    Observer le détail puis l’ensemble, se maîtriser soi-même ainsi que les puissances libérées par le progrès galopant, toujours considérer le temps comme précieux et se positionner comme un nouveau Prométhée à l’ère des Titans :

« L’homme sait aller dans l’Espace mais il a perdu le Temps »
« Lorsque le ciel est vide et qu’on vit à l’heure de l’uranium et des centrales atomiques comment ne pas craindre que la lampe d’aladin moderne ne donne imprudemment naissance à quelque monstre ? » 

    Voici les messages que n’a cessé de nous envoyer Ernst Jünger tout au long de sa vie fleuve et de ses ouvrages, et plus profondément dans cette œuvre dont le choix même de recourir au réalisme magique symbolique indique la nécessité même de décrire le détail insignifiant pour l’inscrire poétiquement au regard de l’Univers ou de l’Histoire, d’observer le brin d’herbe pressentant la forêt cachée derrière, de s’échapper dans la méditation et l’écriture pour supporter la brutalité de l’existence, et pouvoir y revenir, sans trop de peurs, et plus armé intellectuellement encore.
Ernst Jünger et ses 70 ans de publications essentielles est mort en 1998. Existe-t-il dans les générations suivantes, ou en train de germer, un auteur qui puisse reprendre ce flambeau d’envergure à la lumière foisonnante, lorsque nous en sommes à saluer des auteurs nombrilistes kleenex, toujours à contempler le doigt sans jamais voir la Lune et que philosopher devient suspect, et se confond avec une critique molle et conventionnelle de l’actualité immédiate et sans recul ?

    Pour terminer, un mot des lectures (subjectives) que je vous conseille pour fouiller plus loin ces notions difficiles à contenir ou embrasser en un seul ouvrage :

Poèmes, Pain et Vin de Hölderlin – pour la fracture du langage, l’évasion par le Verbe.
Le déclin de l’Occident de Spengler – pour le déclin, donc.
Un balcon en forêt de Julien Gracq – pour l’hommage de l’élève au maître.
Ethique de Spinoza – pour une explication panthéiste plus poussée.
Les nourritures terrestres de Gide – pour la ferveur, la nécessité de retourner au spirituel, et l’espoir à conserver.
Lettres à Lucilius de Sénèque – pour le manuel d’enseignement à vivre, les valeurs fondamentales stoïciennes.
De la consolation de la philosophie de Boèce – pour endurer et vivre tout de même.
La Volonté de puissance et Humain, trop humain de Nietzsche – pour le reste.

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Lundi 10 décembre 2007 1 10 /12 /Déc /2007 20:18
Il y a quelque part, méfiez-vous, des rats tapis dans l’ombre, attendant de sortir de la langue. Il existe des blessures que l’homme sain ne voit pas, rongeant le langage jusqu’au malaise, jusqu’à toucher l’os. Il existe des hommes quelque part, prenez garde, qui s’empareront de vos craintes, et les rendront palpables. L’angoisse corsetée à la poitrine, prêts à suivre la clôture dans le désert pour entraver la pandémie, écrivant sur les murs, observés ou voyeurs, tout va prendre une tournure acide, maniaque et ne vous laisser qu’un répit incertain la lecture achevée. Il existe quelque part, réjouissons-nous, des plumes qui font jaillir l’entresol, découvrent les squelettes, redressent les cadavres, et dans une prose malade, touchant Borges, bousculant Beckett, incapable et trébuchante, nous saisissent de leur acuité à transmettre le cauchemar.
Brian Evenson l’a découvert et s’en fait maître. A travers huit nouvelles post-apocalyptiques, il cisèle à la hache un parcours frénétique dans les tréfonds de l’âme humaine, violente, gangrenée jusqu’à la moelle sur fond d’une Amérique mormone perdue dans le fanatisme religieux, la peur de l’autre et de soi-même. Ici le réel s’effacera pour vous saisir à la gorge au fond d’un couloir, les lieux vitriolés n’auront pas de sortie, et c’est bien normal : vous n’êtes nulle part, et nulle part vous ne pourrez vous fuir.
 
« La prairie est envahie par la poussière et le sable, marcher est difficile. Les morts sont moins nombreux et souvent embaumés, leur armature fraîche et préservée. Il n’y a aucune trace de ceux qui les ont ainsi apprêtés.
Ce matin, nous avons vu s’approcher un individu isolé avec une détermination qui prouvait qu’il était encore en vie. Nous avons vu alors qu’il portait un grand sac et gémissait sous son fardeau.
Il a tenté de fuir mais, montés sur les morts, nous l’avons vite rattrapé. Lâchant son sac, il a assassiné Latour et Broch avant de se suicider.
Nous avons fait un feu et mangé ce que nous avons pu du mort, puis ouvert son sac. Dedans se trouvaient deux femmes grises et recroquevillées qui s’éloignèrent en titubant une fois relâchées. Nous les avons rattrapées et les avons appariées. Par la suite, nous les avons guidées au moyen de cordes passées autour de leur cou. Et un peu plus tard, nous avons mangé leurs portions charnues. »
Prairie

 
« Même si les rats rongent les draps de sa mère, ils ne rongeront qu’un seul endroit à la fois. Les rats se répandront dans sa mère par ce trou unique, et dévoreront l’intérieur du corps. Si Brey surprend les rats, il pourra recoudre le trou. Les rats seront pris au piège. Ils suffoqueront à l’intérieur de sa mère.
Personne n’emmaillotera Brey dans des draps quand il sera trop faible. Il n’y a personne pour le faire. Il sera une proie facile pour les rats.
Quand il sentira la mort proche, il se pendra à une des appliques lumineuses du couloir, hors de portée des rats. Peut-être ramassera-t-il suffisamment de clés pour que tout son corps en soit recouvert, blindé contre les rats. Mais un rat intelligent pourra passer son museau sous les clés. » Le fils Watson
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Quo vadis ?

  • : Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
  • Medellia au V.I.T.R.I.O.L: creuse, trouve.
  • : "Un livre qu'on soutient est un livre qui tombe" disait Rivarol. En le ramassant on se blesse. Il convient alors ensuite de "porter élégamment la cuirasse".

Pense bête

Fils d'hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur lourd, aimerez-vous des riens, rechercherez-vous le mensonge ? » (Psaumes 4,3)

Vitriol


I am the true green and golden Lion without cares
In me all the secrets of the Philosophers are hidden

"Ne l'oubliez jamais, pendant que vous mesurerez vos abîmes..."

 

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